Solidarités entre générations : qu’attend-on des familles ?

par Jacques JALON
vendredi 27 janvier 2006

« Solidarités entre générations, au sein et en faveur des familles ». Tel est le thème de la Conférence de la famille 2006, qu’ouvre, ce jeudi 26 janvier, le ministre délégué à la Sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille.

On connaît déjà le poids de l’A.P.A. (allocation aux personnes âgées) sur les finances des départements ; nos impôts locaux en ont subi le contrecoup. Or, la conjonction de l’accroissement de l’espérance de vie et de l’arrivée à la retraite des générations du baby-boom rend explosif, à moyen terme, le financement de cette allocation. Il y a donc tout lieu de penser que la Conférence de la famille, qui s’ouvre ce jeudi sur ce thème consensuel de la solidarité entre générations, a pour objectif non avoué le report de tout ou partie de ce financement sur les budgets des familles, surtout lorsqu’on sait les Caisses d’allocations familiales excédentaires.

Qu’attend-on donc des familles ?

Face à la montée massive du vieillissement de la population, cette Conférence de la famille pourrait être l’occasion de développer, en l’appuyant sur les associations familiales, une nouvelle politique de l’accompagnement des personnes âgées dépendantes. Cette politique consisterait à changer notre regard sur leur dépendance, et par là, à favoriser le maintien à domicile des personnes âgées .

Aujourd’hui, tant les professionnels de la gérontologie que les sphères politiques ou l’opinion publique ont une approche de la dépendance strictement négative : celle-ci n’est, aux yeux de tous, que le cumul des déficits de l’âge qu’il convient de compenser ou de secourir par la mise en place de moyens matériels et surtout humains dont il faut trouver le financement. C’est un regard collectif marqué d’effroi qui conditionne cette approche négative, car vieillir, c’est déjà s’approcher de la mort, et nos sociétés n’apportent plus de réponse collective à la question de la mort.

Pourtant, vieillir est un phénomène naturel, commun à tous les êtres vivants ; naître, vivre, vieillir et mourir, c’est la continuité de la vie. Vieillir est une étape nécessaire de cette continuité, un processus dont il faut seulement comprendre la place. La vie est neutre, c’est nous qui la rendons heureuse ou malheureuse. Vieillir est également neutre, mais nous n’en voyons que le négatif, la perte par rapport à ce que nous étions avant.

L’âge de la vieillesse n’est pas là par hasard ; si le vieillissement précède la mort, c’est qu’il en est biologiquement l’approche, mais aussi mentalement l’apprentissage. La vieillesse est le temps que nous donne la vie pour apprendre à nous séparer d’elle, car finalement, c’est à cela que nous serons confrontés.

Cet apprentissage se fait à petits pas, certains plus marquants que d’autres, plus difficiles à vivre, parce qu’ils nous séparent plus visiblement de ce que nous étions ; l’altération progressive de nos capacités nous conduit à apprendre, par petites étapes, la séparation de soi. Et c’est bien ainsi : en gardant notre dignité de personne face à ces séparations douloureuses, nous nous préparons à affronter debout la séparation radicale de soi qu’est la mort.

C’est à partir de cet autre regard sur le vieillissement que nous pouvons changer d’approche par rapport à la dépendance ; celle-ci n’est pas à voir comme un cumul de déficits à compenser, mais comme une phase de ce processus naturel du vieillissement qu’il faut accompagner. Une première génération, celle dont les parents sont nés avant la fin de la première Guerre mondiale, a déjà connu cette réalité de l’accompagnement du très grand âge dans son long et difficile vieillissement ; certains parmi eux ont eu la chance de pouvoir soulager l’angoisse de leurs parents âgés face aux déficits dus au vieillissement ; bien au-delà de l’obligation alimentaire, ils ont accompagné leur proches dans leur vieillesse vers une mort que ceux-ci ont pu affronter plus sereinement.

Il n’est pas simple d’accompagner ainsi ses parents, et cet accompagnement par les familles se réduit trop souvent à la présence plus ou moins régulière auprès de la personne âgée d’un seul enfant, le plus souvent une fille. Les autres membres de la famille se déchargent de cette tâche, d’autant plus lourde qu’elle n’est pas partagée. Pourtant, beaucoup se sentent des obligations affectives vis-à-vis de leurs parents, et le refus de l’image de ce qu’ils deviendront un jour n’est pas la seule explication de leur retrait. Il faut aussi prendre en compte leur sentiment d’impuissance face au vieillissement de leurs parents : s’ils choisissent de fuir cette impuissance plutôt que de la souffrir au quotidien, c’est bien souvent avec un sentiment de forte culpabilité.

La réponse à cette impuissance est l’appui que peuvent apporter à ces nouveaux accompagnants familiaux ceux qui ont déjà traversé cette période d’accompagnement de parents âgés. Il y a chez ceux-ci un vécu, une réflexion sur le grand âge, une expérience de son accompagnement qui ne demande qu’à s’employer.

Les associations familiales ont ici un rôle privilégié à assumer :

"Voyez l’homme qui s’éteint à la fin d’une longue vieillesse : il meurt en détail ; ses fonctions extérieures finissent les unes après les autres ; tous ses sens se ferment successivement ; les causes ordinaires des sensations passent sur eux sans les affecter."

Bichat* publia ce texte peu après la Révolution, lors des guerres napoléoniennes. A cette époque de mort violente et d’une médecine posant ses fondements, était-il imaginable que la mort décrite par lui soit un jour celle du plus grand nombre ?

C’est pourtant de cette réalité du vieillissement et de la mort que chacun de nous doit aujourd’hui s’accommoder. Individuellement d’abord, parce qu’elle sera le lot du plus grand nombre. Collectivement ensuite, parce que nos attitudes individuelles dépendent de ce que nous proposent nos mentalités collectives. Or, nos sociétés occidentales ne nous proposent rien ; elles préfèrent occulter cette réalité en la mettant hors du champ collectif, ou en laissant croire qu’on peut "vieillir jeune". Elles s’abstraient de tout questionnement sur la mort, qu’elles laissent à l’individu, seul, désemparé et angoissé dans sa fin de vie.

Il est temps d’abandonner cette attitude collective de l’autruche, face à cette montée massive du vieillissement, et d’affronter sa réalité vécue. Aller à contresens de l’illusion qui sert de refuge au plus grand nombre demande du courage politique ; celui de fédérer les potentiels de la société civile pour que celle-ci réponde par elle-même aux défis de ce vieillissement de masse.

Jacques JALON

* "Recherches physiologiques sur la vie et la mort", 1800-1802 - cité par H. Reboul, in Vieillir, projet pour vivre, p. 80 - Ed. Chalet-S.N.P.P., Lyon 1973


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