Suicides chez France TÚlÚcom : mise au point

par Daniel Arnaud
lundi 19 octobre 2009

Vingt-cinq salariés de France Télécom ont mis fin à leurs jours. L’émotion suscitée par cette série noire est légitime. Cependant, elle ne doit pas conduire à l’erreur de diagnostic.

Le risque est grand, en effet, de focaliser le débat sur "l’entreprise" (au sens de "société privée", ou soumise à un processus de privatisation, et dans laquelle les conditions de travail se dégraderaient du fait de la recherche effrénée du profit).

Les phénomènes de stress et de harcèlement moral au travail peuvent avoir des causes multiples, et ils ne sauraient être mis systématiquement sur le compte d’une pression exercée sur le salarié pour qu’il augmente sa "productivité". La volonté de dominer l’autre, dans le cadre d’une relation de supérieur à subordonné, le refus d’une personnalité qui dérange, parce qu’atypique, la crainte de la mise au jour d’irrégularités par un employé scrupuleux, l’intolérance ou l’envie : voilà autant de facteurs déclanchants (et nous pourrions en énumérer bien d’autres). Aussi la question du mal-être dans la vie professionnelle peut-elle survenir sur des lieux où il ne s’agit pas forcément d’engranger des bénéfices.

Sans pour autant retourner les choses en occultant les abus liés au management dans le secteur privé, il conviendrait à cet égard de ne point trop idéaliser le service public. La logique des "missions" fait que l’agent y est souvent considéré comme un simple pion qu’on déplace sur une case, avec l’impossibilité de faire valoir un avis. Certes, le fonctionnaire possède la sécurité de l’emploi. Mais elle recèle ses effets pervers : comme il s’avère particulièrement difficile, voire impossible, de licencier un salarié, les pressions destinées à pousser un "indésirable" au départ se révèlent parfois plus violentes qu’ailleurs. Le système étant très hiérarchisé, un subordonné qui rencontre un problème avec un supérieur peut du reste immédiatement se trouver confronté à l’ensemble de la pyramide bureaucratique, prête à l’écarter sans ménagement. Dans l’Education nationale, des enseignants se suicident, et des livres comme celui de Véronique Bouzou (Ces profs qu’on assassine, Jean-Claude Gawsewitch, 2009) devraient amener à se poser les questions qu’on se pose bien pour France Télécom. Losqu’un inspecteur d’académie martèle "incident isolé" ou "aucun lien n’est établi avec le travail", en quoi se montre-t-il plus humain qu’un certain Didier Lombard parlant de "mode des suicides" ? On vit également des situations insupportables dans les commissariats, dans les hôpitaux, etc. Le secteur privé est loin d’avoir le monopole sur la maltraitance du travailleur :

"L’enquête [réalisée par l’auteur sur le harcèlement moral au travail] nous donne un taux de réponses identique dans le secteur privé et le secteur public, ce que confirment toutes les autres enquêtes, avec :

- 50 % pour le public (42 % titulaires, 2 % contractuels, 6 % dans des entreprises nationalisées) ;

- 50 % pour le privé.

Mais, étant donnée la répartition inégale du public et du privé dans la population active (l’Etat gère environ un actif sur quatre), on peut en déduire une prédominance du harcèlement moral dans le secteur public.

[...] On y voit bien que le harcèlement moral n’est pas lié à la productivité, mais à des enjeux de pouvoir. Dans ce cas, on ne peut pas déresponsabiliser les personnes en incriminant le profit lié au capitalisme et à la mondialisation, on ne peut que le ramener à une dimension psychologique fondamentale, la pulsion d’emprise qui amène les individus à contrôler l’autre et à vouloir l’asservir." (Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement moral dans la vie professionnelle. Démêler le vrai du faux, Paris, Syros, 1998, pp. 152-153.)

Paul Moreira, qui intervient lui aussi sur le site du Nouvel Observateur*, insistait voilà peu sur la nécessité de "libérer la parole" dans "l’entreprise". A juste titre. Encore faudrait-il se rappeler que le fonctionnaire, lui, est soumis à un "devoir de réserve" qui restreint précisément sa liberté d’expression.. Un agent qui voudrait témoigner d’une situation de harcèlement dans le cadre de son service risquerait d’être sanctionné par sa hiérarchie... ce qui ne ferait qu’amplifier le processus. D’où la difficulté de mener une enquête sur le sujet dans la fonction publique, où l’on a essentiellement pour interlocuteurs les responsables (qui à les entendre ne sont jamais responsables de rien) qui ont précisément intérêt à étouffer les affaires qui dérangent...

Une mesure concrète pour "libérer la parole" ? Lever le "devoir de réserve", éventuellement légiférer pour le supprimer.

 

Daniel Arnaud

Retrouvez cette note dans sa version originale sur http://generation69.blogs.nouvelobs.com/

 

* Et qui vient de publier, avec Hubert Prolongeau, Travailler à en mourir (chez Flammarion).

 


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