Terrorisme : un certaine vue de l’esprit

par Greg58
lundi 9 octobre 2006

Un citoyen français a davantage de chances de périr dans un accident de la route que dans un attentat-suicide. Cette précision peut paraître absurde mais elle a un premier mérite : souligner la nécessité de reconsidérer la question du terrorisme en Occident. Cet article ne s’intéresse pas aux origines des terrorismes, pas plus qu’il n’est destiné à les juger : il s’intéresse à étudier l’importance croissante qu’occupe ce « phénomène » en Occident. Bien sûr, cet article ne saurait nier ou minimiser, pour autant, la souffrance des victimes des terroristes.

En cinq ans, le terrorisme islamique a tué un peu moins de 3500 personnes dans les pays occidentaux. 3500 personnes, c’est peu en comparaison du nombre des victimes de la précarité, des catastrophes naturelles ou des maladies infectieuses. Pourtant, ces trois derniers phénomènes sont bien moins médiatisés que le premier. L’explication de cette intense médiatisation tient pour partie dans la définition que donne Raymond Aron du terrorisme : « Une action violente est qualifiée de terroriste quand ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques. » En vérité, les pertes humaines et les destructions matérielles des attentats du 11 septembre 2001 sont extrêmement faibles en comparaison d’une guerre. Pourtant, au même titre qu’une guerre, nombreux sont ceux qui perçoivent ces attentats comme un événement majeur de notre histoire. L’impact des attentats d’Al-Qaïda peut également être perçu au vu de l’exceptionnelle importance de la production documentaire, audiovisuelle et cinématographique qui leur a été consacrée au cours de ces cinq dernières années. On peut donc considérer que la victoire finale demeurera celle des terroristes, dans la mesure où ceux-ci sont parvenus à marquer durablement les esprits.

Toutefois, ce n’est pas la seule image des attentats qui est exagérée : c’est toute la symbolique qui s’y rattache. L’expression « choc des civilisations » a consacré cette vision d’un Occident menacé par le péril oriental. Pourtant, dans les faits, force est de reconnaître qu’il n’en est rien. Selon les experts, les intégristes musulmans seraient au maximum plusieurs centaines de milliers et les fanatiques tout au plus plusieurs milliers sur une population estimée à un milliard de musulmans. L’homme de la rue égyptien ou marocain, lui, ne s’émeut probablement pas d’un prétendu choc des cultures. De fait, Al-Qaïda n’aurait pas besoin d’avoir recours à des actions violentes et éclatantes, s’il se savait suivi par l’ensemble du monde musulman. Arme des minorités, le terrorisme est un aveu de faiblesse.

Le terrorisme apparaît donc davantage comme un phénomène occidental qu’oriental et les raisons de sa « popularité » sont davantage à chercher à l’Ouest qu’à l’Est. Al-Qaïda n’aurait jamais tenté des attentats aussi coûteux s’il n’avait pas pressenti être à même de marquer durablement les esprits occidentaux.

En premier lieu, la force du terrorisme islamique revêt en effet une dimension culturelle. Se faire déchiqueter pour entraîner dans sa mort un maximum d’innocents est un acte qui ne peut pas rencontrer plus d’échos que dans les sociétés occidentales. Dans ces dernières, la culture s’uniformise, cependant que s’amenuise l’acceptation d’autres modèles de société et d’autres formes de culture. Par conséquent, la retransmission en direct d’avions s’encastrant dans des tours, sur des millions de télévisions plus habituées à retransmettre des programmes de divertissement de masse, a eu le même effet qu’une apparition d’OVNI. L’attentat suicide surpasse notre volonté d’entendement culturel : c’est la première arme des nouveaux terroristes.

Le phénomène terroriste revêt également une dimension sociologique plus traditionnelle : la nécessité de l’altérité. Du temps de la Guerre froide, l’Occident se définissait par son opposition avec le monde communiste. Cette altérité confortait le monde occidental dans la construction de son identité et surtout, elle permettait à l’ensemble des citoyens de relativiser les problèmes internes : chômage ou récession pesaient moins à l’ombre du conflit nucléaire. Le terrorisme islamique et au-delà, la croyance en un futur choc des civilisations réoccupent le vide laissé par l’effondrement du monde communiste. Nombreux sont ceux pensant désormais pouvoir mettre un nom et un visage sur ce qu’ils identifient comme l’une des plus grandes menaces pour leur monde ; l’existence d’un ennemi canalise toutes les angoisses collectives et permet de surpasser ses divisions internes. Dès lors, le terrorisme ne pouvait qu’occuper une place de choix dans l’imaginaire collectif occidental.

Si l’hyperterrorisme - terme inventé il y a peu - n’existe donc pas, le phénomène d’hypermédiatisation est lui, à l’inverse, totalement pertinent dans le cadre de cette analyse. En effet, le terrorisme contemporain n’aurait pas pu voir le jour sans le poids et les valeurs des médias occidentaux. Le développement d’un journalisme en quête d’une information-spectacle, tant dans ses formes esthétiques que dans sa signification, est un facteur de taille. A la fin du XIXe siècle, il fallut attendre le développement de la presse moderne pour que retentisse l’explosion des bombes lancées par les anarchistes. Aujourd’hui, le principe est le même, mais à la différence d’hier, on peut se demander - non sans impudence - qui, des terroristes ou des médias, fait le jeu de l’autre.

Le terrorisme et son horreur sont des faits qui ne peuvent être niés. Toutefois, il est grand temps que ce terrorisme soit perçu à travers une analyse critique, libérée des émotions et des fantasmes. Ce n’est pas tant en Irak ou en Afghanistan qu’il faut traquer les racines du terrorisme que dans nos angoisses et dans les failles de notre modèle sociétal et culturel.


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