Théorie et pratique de l’émancipation

par lephénix
vendredi 9 décembre 2022

Comment sauver le présent et préserver l’avenir ? L’exigence d’émancipation accompagne l’histoire périlleuse des hommes dans l’affirmation de leur droit à vivre envers et contre tout. La perpétuelle réinvention d’une démocratie en péril sur fond de haines, d’inégalités et de violences croissantes passe par un bon usage de la vigilance critique au service de bonnes pratiques alternatives viables au sein de communautés territorialisées en un art des possibles et des reliances tout d’exécution.

Une question vertigineuse hante comme un spectre un monde sous anesthésie, dévasté par l’éclipse de la raison : qu’est-ce qui fait bouger une société ? Qui plus est : une société accoutumée à un état de « crise », d’insécurité, d’urgence et de peur pérennes qui ne se reconnaît plus d’autre valeur que la survie indviduelle immédiate ?

Quand la vie des hommes est pratiquement réduite à une condition purement biologique, à peine titillée par un cynisme survivaliste et affairiste de mauvais aloi pendant qu’un orchestre du chaos débridé martèle sans fin l’air de l’illusion dominante dans une salle des fêtes verrouillée, vers quelle repères, quelles racines fantasmées ou quelle issue peuvent trébucher encore les danseurs au bord du volcan ?

Deux enseignants, Bruno Frère (directeur de recherches au FNRS et professeur à l’université de Liège) et Jean-Louis Laville (titulaire de la chaire d’économie solidaire au Conservatoire national des Arts et Métiers) font l’état des lieux de la critique de « l’aliénation capitaliste », de Marx (1818-1883) à Bourdieu (1930-2002) – sans oublier l’école de Francfort (Horkheimer, Adorno, Habermas, Honneth). La démarche critique n’est-elle pas libératrice ? Bien avant eux, Kant (1720-1800) ne voyait-il pas dans l’usage public de la raison « la plus inoffensive de toutes les libertés » ?

 

Conjuguer le verbe « émanciper » au présent – si possible...

L’histoire de l’émancipation des populations est une série ininterrompue de déceptions, de capitulations, de fugues, de redditions, de promesses non tenues, parfois de marches en avant au son du clairon : suffirait-il parfois de faire deux pas en arrière pour pouvoir avancer encore ? Après tout, rappellent les auteurs, « la transformation du monde tient à l’identification de perspectives émancipatoires, reposant sur la combinaison de critiques émancipatrices niant ce qui dans le présent se révèle insupportable, et de pratiques déjà émancipées existant dans le même présent et qui sont porteuses d’un autre futur  »...

Sur quoi s’ouvriraient des portes qui battent dans le grand vent de l’Histoire si on ne songe pas à les pousser ? Ainsi, pour les auteurs de la première Ecole de Francfort, « Auschwitz a montré à quel point la raison, devenue instrumentale, peut permettre à des humains de réduire d’autres humains à de vulgaires objets  ».

Visiblement, certains hommes ne sont plus faits du même bois que d’autres, ni de celui dont on fait les héros et les saints - il y a ceux qui « paient l’accroissement de leur pouvoir en devenant étrangers à ce sur quoi ils l’exercent »... De même, « l’homme de science se comporte de la même manière à l’égard des choses, comme un dictateur : il les connaît dans la mesure où il peut les manipuler »...

La situation se présente ainsi dans le processus de réification en cours jusqu’à l’actuel système d’exploitation cybernéticienne : « La connaissance du monde a été ramenée à sa mesure, l’industrie de la mort a été rendue possible par une rationalité quantificatrice dans l’organisation des trains et dans celle des camps d’extermination, autant que dans la compabilité des personnes assassinées ».

La faute à la division et la rationalisation du travail ?

Plus elles se perfectionnent, « plus les individus doivent modeler leur corps et leur âme sur les équipements techniques » - jusqu’à la techno-zombification et l'hybridation avec l'électronique...

Il n’est pas inutile de rappeler que jusqu’alors, « les changements du cadre institutionnel ont fourni progressivement aux industries naissantes la force de travail qu’elles réclamaient ». Une mise au travail menée d’abord par la « suppression des protections communautaires anciennes puis par l’éradication des formes d’auto-organisation collective  ». La « révolution invisible » de ce que l’économiste Jean Fourastié (1907-1990) appelait les « trente glorieuses » se traduit par une accélération de la consommation d’énergies fossiles, d’espace et de ressources qui occulte ses maux cachés et autres « externalités négatives".

Longtemps, les attraits du « marché » ont endormi l’esprit critique, pierre angulaire de la res publica – et le Grand Sommeil s’approfondit... Avec des humains désormais si prévisibles voire prédictibles, les désirs sont « traduits en besoins, les besoins en marchandises  » - puis les marchandises en « services », « applis » et « accès »... Leur satisfaction justifie toujours plus d’extractivisme, « autrement dit la conversion des êtres en ressources humaines et de la nature en ressources naturelles, cette dénomination de ressources traduisant une assimilation à des gisements voués à l’exploitation ».

Jusqu’alors tenu pour garant d’un intérêt général de plus en plus introuvable, L’Etat « perd tous les jours davantage sa capacité à ouvrir des possibilités d’avenir en vue d’une vie collective meilleure et moins menacée »...

 

Réinstituer ?

Cependant, l’Histoire n’est pas avare en récits d’initiatives soucieuses de « rétablir des liens d’égalité entre humains et de respect envers l’altérité non humaine en s’écartant de la matrice productiviste et de la dépendance à la croissance marchande  »... Face à l’actuelle «  folie d’un ordre social où le trader s’enrichit sans limites alors que les soignants manquent de moyens  » et où la « spirale de l’accumulation » fait vaciller la démocratie sur son socle, les auteurs scrutent les combats récents (Gilets jaunes, Me Too, zones à défendre, etc.), les pragmatismes du Sud (zapatisme) et les lignes de front (circuits courts, communs, économie solidaire, etc.) où s’expérimentent diverses formes plus ou moins vaillantes de réinvention harmonieuse de l’existence sociale. Car enfin, « la diversité du monde conduit à la remise en cause de la réalité instituée et autorise la perception de différents possibles »...

Pourquoi persister à rêver l’utopie dans un ailleurs bien circonscrit alors qu’il suffirait de la réaliser au milieu de tous, là où ils jouent leur vie et leur peau, jour après jour ? Mais voilà : force est de constater que « l’humanité n’est pas encore advenue » : serait-elle juste un « potentiel transcendental qui demande à être libéré  » ?

Ce qui n’empêche pas des individus de se représenter le réel de leur condition de manière comparable et de se réunir à cet effet car « ce qui compte c’est la génération de sens réellement communs au sein de groupes auto-organisés  ».

Les groupes sociaux sont l’alpha et l’oméga d’une société, rappellent à l’envi historiens et sociologues. S’ils trébuchent parfois sur des racines plus ou moins fantasmées vers une improbable issue dans une salle de bal verrouillée dont la piste brûle sous leurs pas, les danseurs au bord du volcan retrouvent toujours la musique perdue de mythes et d’utopies faisant écho à leurs angoisses les plus sombres ainsi qu’à des espoirs irraisonnées, parfois vertigineux comme la question qui court depuis le commencement. Elle n’a rien perdu de son acuité ni de sa pertinence. Sa réponse n’est pas globale. Elle se joue jour après jour au niveau local, partout où les initiatives collectives déjouent les aveuglements catastrophistes et les fatalismes : la « fin du monde » n’est jamais que la fin d’un monde de fraude, d’illusionnisme, de prédation et de dépossession.

A tout moment, d’autres mondes demeurent possibles là où la manufacture du réel peut tourner à son rythme et éveiller des résonances subtiles. Si le livre de l’émancipation reste grand ouvert , il faut bien qu’une histoire se termine quelque part... Mieux vaudrait qu'elle se termine bien. Une bonne fois pour toutes...

 

Bruno Frère et Jean-Louis Laville, La Fabrique de l’émancipation – Repenser la critique du capitalisme à partir des expériences démocratiques, écologiques et sociales, Seuil, collection « la couleur des idées », 448 pages, 25 euros


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