Victimologie et politique

par Jean-Paul Richier
mercredi 31 décembre 2008

Le président de la République affiche une sollicitude très particulière pour les "victimes", sollicitude qu’on retrouve dès son mandat place Beauvau à partir de 2005.

Cette préoccupation, pour légitime qu’en soit le principe, ne risque-t-elle pas d’entraîner des dérives et des excès ?
C’est la question que nous nous posons, notamment en revenant sur deux faits divers tragiques survenus ces deux dernier mois.
Sur le blog de Nicolas Sarkozy (www.elysee.fr), si on fait une recherche à partir de mots, on trouve à ce jour 1276 occurrences pour le mot "victime(s)". Par comparaison, on trouve 968 occurrences pour le mot "chômage".
 
L’exibition d’un intérêt particulier pour les "victimes" se retrouve chez M Sarkozy dès le temps où il était ministre de l’Intérieur sous Villepin (2005-2007). On pourra notamment lire sur le sujet les observations de Serge Portelli, vice-Président au Tribunal de Grande Instance de Paris (et, en tant que membre du Syndicat de la Magistrature, assez critique envers M Sarkozy).
 
M Sarkozy, à présent président, continue d’afficher une sollicitude spéciale envers les victimes.
Soit par ses propos, par exemple quand il a reçu début mars 2008 les associations et familles de victimes., quelques jours après la publication de la loi relative à la rétention de sûreté et à la déclaration d’irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental,
Il a notamment selon son porte-parole rappelé "qu’il voulait mettre les victimes au coeur de tout"
Soit par ses décisions, comme la création, par un décret ministériel de novembre 2007 , d’un juge délégué aux victimes, en fonction depuis le début de l’année 2008.
 
Je voudrais commenter ici deux faits divers récents, qui ont en commun de mettre en cause le milieu hospitalier, et les dérives auxquelles ils ont donné lieu : la mort d’un enfant de 3 ans dans un hôpital parisien par erreur de produit perfusé le 24 décembre, et le meurtre d’un jeune homme par un patient schizophrène près de Grenoble le mois dernier. Inutile de préciser que le terme "fait divers" ne diminue en rien le caractère dramatique de ces événements pour les personnes concernées et leur entourage.
 
 
La mort d’un enfant de 3 ans, à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, le 24 décembre
 
Rappel des faits.
Cet enfant, hospitalisé pour une angine compliquée, est mort semble-t-il suite à une perfusion de chlorure de magnésium (toxique à fortes doses) à la place de sérum glucosé.
L’infirmière qui a administré le mauvais produit a été placée en garde à vue, deux heures après la mort du petit, par la police judiciaire. La garde à vue à été renouvelée au bout de 24h (donc avec autorisation explicite du Parquet).
Le 26 décembre, l’infirmière a été déférée dans l’après-midi au pôle santé publique du tribunal de Paris pour y être présentée à une juge d’instruction spécialisée. Elle y a été mise en examen pour "homicide involontaire" et placée sous contrôle judiciaire avec interdiction provisoire d’exercer, avant d’être remise en liberté.
 
Une mise en examen peut se concevoir dans ces circonstances. Mais la garde à vue, quant à elle, est tout simplement scandaleuse, a fortiori puisque cette infirmière a d’emblée reconnu l’erreur. L’article 63 du code de procédure pénale précise qu’un officier de police judiciaire peut décider d’une garde à vue "pour les nécessités de l’enquête". En quoi la garde à vue et sa prolongation était-elle nécessaires dans le cadre d’un dysfonctionnement hospitalier, quelque tragiques qu’aient été ses conséquences ? De nombreuses voix, dans le monde de la santé comme dans le monde politique, se sont rapidement élevées contre cette garde à vue.
 
La ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, n’a rien trouvé de mieux que de déclarer le 25 décembre que la garde à vue "est une procédure normale en ces circonstances", qui plus alors qu’elle était en visite dans un autre hôpital parisien. On peut l’entendre déclarer, dans un interview (cf 35:45) diffusé le 26, que "La garde à vue est [...] destinée à faire toute la lumière", "nous le devons aux parents qui sont sous le choc d’un chagrin épouvantable" (elle a cru bon d’ajouter "nous le devons aussi au personnel").
 
Cependant, les déplorations médiatiques itératives de Mme Bachelot-Narquin sur le "drame" que vit la famille du petit garçon, curieusement, ne se sont accompagnées d’aucune mesure concrète de soutien à cette famille. Cherchez l’erreur.
 
Au-delà des déclarations lapidaires, des justifications empêtrées, et des contradictions de la ministresse de la Santé, on ne peut que s’inquiéter, sous le gouvernement actuel, de l’exploitation immédiate de tout fait divers (ce terme n’enlève rien, répétons-le, au caractère tragique de l’événement) pour désigner un ou quelques coupables à la vindicte administrative, policière, judiciaire et médiatique.
Ce n’est pas par hasard que la police judiciaire et le Parquet ont pris cette initiative ubuesque et sans précédent de garde à vue d’un personnel soignant dans de telles circonstances.
Ceci s’inscrit évidemment dans la préoccupation exhibée du président de la République envers les "victimes".
D’un point de vue quantitatif, Serge Portelli constatait dans l’ouvrage sus-cité une explosion des gardes à vue depuis 2002, année du premier passage de Nicolas Sarkozy place Beauvau, sous Raffarin.
 
En tout cas chaque citoyen est désormais un coupable en puissance.
 
 
Le meurtre d’un jeune homme par un patient schizophrène, à Grenoble, le 12 novembre dernier
 
Rappel des faits.
Le 12 novembre dernier, un patient schizophrène de 56 ans en hospitalisation d’office (hospitalisation sous contrainte décidée par la préfecture) à l’hôpital de Saint Egrève, près de Grenoble, a fugué. Il s’est rendu à Grenoble, a acheté un couteau, et a poignardé sans raison un passant de 26 ans.
D’après les informations communiquées à la presse, le patient avait dans le passé commis trois agressions du même type qui s’étaient soldées chaque fois par son placement d’office en hôpital psychiatrique. Il était hospitalisé à Saint-Egrève depuis mai 2006, à la suite de la dernière agression. Cependant le médecin chef a précisé que rien ne permettait de penser dans son évolution qu’il pouvait passer à nouveau à l’acte. Outre les sorties autorisées par l’hôpital dans le parc, le patient bénéficiait, depuis février 2008, de sorties d’essai hebdomadaires.
 
Quatre jours après le meurtre, le directeur de l’hôpital de Saint-Égrève a été suspendu de ses fonctions. Cette suspension a été jugée tellement absurde et injuste qu’elle a réussi la prouesse de mobiliser l’ensemble du personnel et des syndicats de l’établissement pour soutenir le directeur.

Le lendemain du meurtre, le 13 novembre, Nicolas Sarkozy, toujours à l’affût du fait divers sanglant pour montrer à l’électeur qu’il veille personnellement sur sa sécurité, demandait aux ministres de l’Intérieur, de la Justice et de la Santé de lancer une réforme de l’hospitalisation psychiatrique !...

Et le 2 décembre, lors d’un discours à l’hôpital d’Anthony, notre hyperprésident annonçait un chapelet de mesures visant à encadrer les malades mentaux potentiellement dangereux. Non sans se fendre auparavant, avec cette assurance démesurée qui le caractérise, d’un diagnostic criminologique rétrospectif "Voilà une personne éminemment dangereuse qui bénéficiait pourtant de deux sorties d’essai par semaine ! Et j’entends dire que rien n’indiquait que cette personne pouvait à nouveau passer à l’acte, que rien n’avait été fait pour renforcer sa surveillance ?". Puis de rappeler un peu plus tard pour ceux qui l’ignoraient encore : "Je dois répondre à l’interrogation des familles des victimes que je reçois.", puis de marteler dans sa conclusion : "des gens dangereux dans la rue, c’est un scandale" (vaste programme).

Les mesures annoncées, d’un montant de 70 millions d’euros, sont donc purement sécuritaires : dispositifs de géo-localisation avec alerte, unités fermées, systèmes de vidéosurveillance, chambres d’isolement, unités pour malades difficiles, renforcement des procédures de sortie de l’hospitalisation d’office, engagement de la responsabilité des préfets lors des décisions de sortie...
 
L’alourdissement des procédures de sortie pour l’hospitalisation d’office sont de la pure poudre aux yeux (le risque zéro n’existe pas plus en psychiatrie qu’ailleurs). La désignation des Préfets, qui ne peuvent pas moufter face à l’exécutif, comme boucs émissaires/fusibles potentiels en chef, ne relève que de cette obsession de trouver des responsables pour tout (enfin, les Préfets ont choisi leur boulot).
 
Les autres mesures ne sont pas nécessairement malvenues. Mais elles devaient être tout simplement insérées dans un plan hospitalier, sans éclats, surtout sans déclarations héroïques du premier personnage de l’État. Car, une fois de plus, c’est une image désatreuse de la psychiatrie et des patients dont elle a charge qui est donnée. Les soignants s’appliquent en France depuis au moins un demi-siècle à déstigmatiser les représentations de la maladie mentale, et voilà que le président de la République en personne vient casser ce travail, déjà particulièrement ardu, en insistant avec de gros sabots sur la dangerosité et la sécurité.
 
L’image de la maladie mentale est notamment faussée dans le public pour une question de "perception du risque", concept notamment développé en matière environnementale mais pouvant être étudié dans tous les domaines. Il aborde les risques non pas tels qu’ils sont objectivement évalués, mais perçus par le public. L’un des spécialistes du sujet, Peter Sandman a notamment insisté sur les facteurs d’indignation ("outrage factors"), qui interviennent beaucoup à côté des dangers objectifs.
Les agressions graves de la part de patients schizophrènes sont, chacun en conviendra, infiniment moins fréquentes que les accidents de la circulation occasionnant blessures ou décès. Sur le plan de la responsabilité, un schizophrène en phase pathologique active, qui a perdu le contrôle de son esprit, n’est pas davantage "responsable" qu’un automobiliste qui a perdu le contrôle de son véhicule. Or, chacun accepte le risque qu’il encourt en prenant son véhicule. Cherchez l’erreur.
 
Les médias ne sont pas les derniers responsables de cette perception du risque sans queue ni tête. Au moment où j’écris ces lignes, on fait depuis plusieurs jours grand bruit autour d’un "schizophrène dangereux", en Hospitalisation d’Office, en fugue d’un hôpital de Marseille. "Un fou dangereux s’échappe de l’hôpital", titre La Provence façon XIXe siècle. Ce patient a des antécédents lourds, il a notamment commis en 2004 un meurtre particulièrement choquant avec une hache. Cependant, des patients avec des antécédents lourds qui fuguent, il y en a probablement tous les jours. Et, fort heureusement, il ne surgit en règle aucun nouveau comportement violent. Pourquoi cette agitation médiatique ? Parce que le malade mental dangereux est à la mode, et parce que la bavure hospitalière est tendance, vis à vis d’une clientèle de victimes potentielles.
 
Précisons par ailleurs que les patients schizophrènes, s’ils présentent statistiquement un risque d’être auteurs d’actes violents plus élevé que la population générale, présentent un risque d’être victimes d’agression encore plus élevé, et un risque de suicide encore beaucoup élevé. On n’a pas entendu notre hyperprésident s’exprimer à ce sujet...
 
D’autre part, si M Sarkozy s’intéresse tant à la sécurité en milieu hospitalier, il gagnerait à admettre que la première garantie de sécurité vis à vis des patients traités en établissements de soins, ce sont des lits en nombre suffisants et du personnel en nombre suffisant. L’éternel argument de la lutte contre le déficit budgétaire a été mis à mal par les sommes colossales débloquées pour répondre à l’effondrement de l’économie de spéculation, nous n’y reviendrons pas.
 
Au total, l’enfermement de la psychiatrie dans un discours sécuritaire par le chef de l’État a suscité les protestations très fermes de la totalité des soignants, psychiatres en tête.
 
 
En conclusion :
 
Il est évident que les victimes doivent faire l’objet d’une attention particulière, personne ne le contestera, d’autant que chacun d’entre nous est une victime en puissance.
 
Les mauvais esprits pourront cependant estimer que, sous la présidence de M Sarkozy :
- le remue-ménage fait autour des victimes d’atteintes à la personne humaine permet de laisser dans l’ombre les victimes de la délinquance en col blanc, des victimes des licenciements destinés à faire grimper un titre en bourse, des victimes des spéculateurs financiers (bien sûr, M Sarkozy y a été de sa réaction indignée au plus fort de la crise financière, mais il était un peu tard)...
- le souci des victimes peut être prétexte à des dérives de la prévention secondaire (dépistage précoce des sujets à risque de déviance) et tertiaire (prévention des récidives de comportements déviants), avec risque de ce qu’il est convenu d’appeler un État policier.
 
Je sais, tout ceci fait un peu gauchiste, c’est l’effet Sarko, merci au Président de me permettre un rajeunissement.

Le rôle de l’État n’est en tout cas certainement pas de mettre de l’huile sur le feu à chaque fait divers, mais au contraire d’assurer l’équilibre entre :
- D’une part la déresponsabilisation systématique du coupable dès lors qu’il est peu ou prou institutionnel, système où la victime lambda, hors les infractions crapuleuses individuelles, est renvoyée à sa misère (modèle des Etats totalitaires à la chinoise). 
- D’autre part la déresponsabilisation systématique de la victime, système où le citoyen infantilisé va réclamer pour tout accident, outre des dédommagements légitimes, la désignation de responsables et de coupables, et la mise en oeuvre d’actions administratives, judiciaires ou politiques. Le risque zéro n’existe pas, malgré la dérive contemporaine des États occidentaux, permise par le système judiciaire dans des pays comme les États-Unis, ou par une volonté politique suspecte dans des pays comme la France, et partout appuyée par de trop nombreux médias.

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