Violences : le langage performatif de la pensée dominante

par Dominique Hohler
vendredi 27 octobre 2006

 Réponse ouverte, amicale et modeste à l’article de Gérard Ayache (Nouveaux barbares : le dérèglement des émotions).

J’ai beaucoup appris dans cet article qui m’a permis par ailleurs de structurer des informations que je possédais déjà de façon éparse. Mais voilà que je trébuche sur le dernier paragraphe.
" La langue sociale est créole, elle n’est plus monolingue mais multilingue, chaque langue portant en elle toutes les langues du monde, sans qu’aucune ne soit définitive dans la représentation du réel."

Ce qui me pose problème est le parti pris selon lequel le langage serait une représentation du réel. Cet implicite très largement répandu constitue pour moi un cul-de-sac pour toute tentative d’explication des phénomènes sociaux, comme la violence. La seule façon de se dégager de cette difficulté est, me semble-t-il, d’interroger ce présupposé.


Essayons de renverser la proposition : le langage ne décrit pas le réel, il produit le réel. Le langage est performatif dans le sens que ce qu’il énonce devient réalité, tout comme les mots de l’hypnotiseur qui dit à sa victime : "Vos paupières sont lourdes, vous vous endormez", ce qui est dit, devient.
Je sais bien que cela mérite d’être nuancé, tout langage n’est pas performatif ; entrent en jeu le statut de l’émetteur, son prestige, la mode, la distribution des rôles entre dominants et dominés.

Ainsi les invectives des "nouveaux barbares" constituent-elles en elles-mêmes une réalité qu’elles font naître. La chose se voit (ou plutôt s’entend) dans le rap, où le message se déploie sur une pluralité de modulations : le ton affectif, le choix des mots, l’attitude, le non-dit et l’implicite. Le ton est autoritaire, le vocabulaire fait la part belle à des mots comme haine ou rage, l’attitude est agressive, le non-dit suggère les moyens par lesquels le rappeur en arrive à rouler en berline allemande, l’implicite est le champ (immense) de ce qui ne se discute pas : le rôle passif de la femme, l’évacuation du contrat social au profit d’une conception machiste de l’autorité...
La seule énumération de ce qui est véhiculé dans le rap fait penser à des structures sociales primitives, des structures tribales incompatibles avec la République et avec les Droits de l’homme. On est donc amené à se dire avec un certain effroi que ce n’est pas nous, ce n’est pas chez nous. Et pourtant si, précisément parce que le langage est performatif, le rap installe ses structures culturelles, il le fait d’autant mieux qu’il remporte une vaste adhésion dans les médias qui ne se rendent pas compte d’où on les emmène, mais également dans les milieux politiques, intellectuels et culturels, qui s’extasient en fermant les yeux sur le fond du message.
Les médias porte aux nues la rappeuse Diams, qui oppose à ses contradicteurs le mot haine, le chanteur Renaud manifeste sa sympathie à Joe Starr, qui considère l’assassinat comme réponse envisageable à ses contradicteurs.
Il y a là plus qu’un simple effet de mode ou qu’une simple course aux voix, il y a une démission dans la protection de nos valeurs. Ces valeurs, quotidiennement lapidées par de la méchanceté qui voudrait passer pour de l’humour (Guy Carlier, Stéphane Guillon), se désagrègent par lassitude ou par nihilisme. Et le caractère performatif du langage fait le reste, quand il s’agit d’occuper la place vacante.

Qui ose affirmer la légitimité de la force quand elle est mise au service du juste et du bon, au sens où l’entend notre héritage humaniste, sinon les intervenants disqualifiés par la pensée dominante ?

Le langage performatif dominant installe un ordre nouveau plus qu’il ne le décrit, il le fait avec la complicité passive des perdants de cet ordre nouveau et de leurs représentants politiques ; ces perdants sont en vrac les femmes, les plus faibles et les plus déviants du point de vue de leur orientation sexuelle, religieuse ou artistique. Comme c’est souvent le cas, les victimes se trompent de cible.
Il faut malheureusement considérer la violence envers les porteurs d’uniforme, non comme une violence de victimes oppressées, mais comme une violence qui s’irrite des institutions d’un Etat républicain ; parce que la République ne sait pas accepter les structures sociales tribales qu’installe le langage performatif qu’on entend dans les autoradios, dans les studios de la télé et dans les concerts de rap qui font salle comble.


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