Considérations techniques : les mésorités, grandes oubliées des statistiques
par Alain Malcolm
jeudi 24 juillet 2025
1. La science statistique a un problème d'axe : depuis qu'on compte on compte mal, non pas parce que les chiffres seraient faux (encore que) mais parce qu'on confond la réalité avec ses catégories. D'un côté la majorité (de majeur, important/dominant) de l’autre les minorités (de mineur, petit/soumis).
2. C'est pratico-simpliste, ça fait les titres, ça structure les débats, ça rassure les penseurs pressés et ça nourrit les luttes symboliques. Le problème ? Ce schéma binaire oublie ce qui fait la masse réelle : les mésorités (de la racine méso-, moindre/intermédiaire). Le mot est rare et n'est pas au menu des plateaux télé. Mais on va y venir.
3. "Les statistiques mentent", dit-on. Non : elles simplifient. Et c’est pire. Un sondage, une étude, un rapport : 62% de ceci, 13% de cela, 25% d’autre chose. On découpe la population comme on tranche un gâteau, en parts bien nettes. C'est la méthode : faire apparaître des tendances, tirer des moyennes, lisser des écarts.
4. Dans ce grand découpage le milieu est toujours traité comme un brouillard statistique : les "ni-ni", les "oui mais non", les "plutôt d’accord mais faut voir", les "ça dépend"... Bref, les Normands (non pardon) : les Mésoritaires. Ni majoritaires ni minoritaires les mésoritaires sont le bassin de toute réalité mais personne ne les écoute parce qu'ils n’entrent dans aucun récit vendeur.
5. La mésorité est la norme que personne ne veut voir. Dans le langage scientifique on dirait que "la mésorité est la distribution centrale d'un spectre complexe". En langage courant elle constitue la "majorité réelle" de ceux qui ne sont pas "majoritaires". Ça peut sembler paradoxal mais ça ne l’est pas. Prenez les élections : 35% votent pour X, 30% pour Y, 20% pour Z.
7. Les titres diront : "Victoire de X défaite de Y montée de Z". Mais les vrais chiffres sont ailleurs : abstention, votes blancs, votes nuls, électeurs indécis ou déçus... tous mésoritaires et pourtant ils sont la masse. On préfère les ignorer parce qu'ils ne cadrent pas avec le récit politique.
8. La mésorité n'est pas sexy médiatiquement. Les médias aiment le minoritaire : c'est le combat, la marge, le "courage". Ils aiment le majoritaire : c'est le pouvoir, la norme, la masse bête ou triomphante. Le mésoritaire n'intéresse personne. Pourquoi ? Parce qu'il n’est pas spectaculaire. Il hésite, temporise, doute. Il dit "peut-être", il dit "ça dépend du contexte". Or ça dans une démocratie émotionnelle et pulsionnelle c'est inaudible.
9. Les chaînes d'info veulent des clashs pas des nuances. La mésorité est donc un continent englouti sous les discours binaires. Pourtant c'est elle qui fait tourner la machine : sans les mésoritaires pas de société. La mésorité ne fait pas vendre mais on veut tout lui refourguer !
10. En science on le sait : la moyenne n'est jamais représentative. C'est une blague de statisticien : "l’homme moyen a 1,8 testicules et 0,8 enfants". Mais on continue de raisonner en moyennes, écarts-types et médianes mal comprises. Pire : on plaque dessus des récits sociaux. La "France d’en bas", la "France périphérique", la "classe moyenne", tout cela est mésoritaire mais on les traite comme des blocs homogènes ou comme des extrêmes minoritaires.
11. Le mésoritaire c'est cette personne dont on ne parle jamais : ni précaire ni riche ni woke ni réac ni rebelle ni soumise ni urbaine ni rurale pur jus... Elle cumule des contradictions, vit des paradoxes, oscille, fatiguée d’être caricaturée.
12. Le mésoritaire c'est le vrai centre de gravité. Pas le "centre politique" au sens du (faux) consensus mollement libéral non : le centre anthropologique. Celui qui vit dans le monde réel entre contradictions existentielles et adaptations pragmatiques sans réclamer de révolution ni le statu quo : il veut juste comprendre ce qui se passe et éventuellement qu’on le laisse tranquille.
13. Le mésoritaire n'est jamais interrogé dans les talk-shows. On lui préfère les porte-paroles d'une minorité revendicative ou d'une majorité écrasante. Résultat : le débat public tourne en boucle sur une fausse dichotomie. Et le mésoritaire s’exaspère.
14. Mais alors pourquoi n'écoute-t-on pas les mésoritaires ? Parce qu'ils ne crient pas assez fort ? Peut-être mais ce n'est pas son truc. Parce qu'il n'est pas organisé ? Sûrement mais ce n'est pas son truc. Parce qu'ils ne rentrent pas dans les cases ? C'est certain mais ce n'est pas son truc.
14. Faut dire que les mésoritaires ne sont pas faciles à manipuler : ils posent des questions gênantes, refusent les slogans, veulent des preuves. Et surtout ils savent que la vie est plus complexe que les PowerPoint des cabinets de conseil ou les éditoriaux à deux balles. La mésorité c'est la prudence statistique, l'humilité épistémologique, le refus du simplisme. Bref c’est ce que la société contemporaine ne supporte plus.
15. Vers une politique du mésoritaire ? On peut rêver. Mais il faudrait commencer par enseigner à tous un peu plus de méthodologie statistique. Expliquer que 49% contre 51% ce n’est pas une victoire totale mais une fracture. Que "la majorité silencieuse" n’existe pas : elle est mésoritaire, fluctuante, souvent silencieuse parce qu'on ne lui pose pas les bonnes questions.
16. Alors oui, peut-être qu’un jour on cessera de plaquer sur la société des modèles binaires dignes d'un mauvais diagramme en camembert. Peut-être qu'on réapprendra à penser la complexité des mésorités. Peut-être qu'on admettra qu'entre le sommet et la marge il y a tout un massif central humain, composite, mouvant, inconfortable, réel. En attendant les mésoritaires continueront d'être pris pour des anomalies statistiques alors qu'ils sont la vérité.
17. "Mésoritaire, donc je suis." Ou plus exactement : je doute, donc j’existe. La science devrait s'en souvenir. Les médias aussi. Donc les politiques.
Lire aussi :
- Considérations économiques 3 (Violences Réelles, quel recruteur peut croire à cette poudre de francetravailpimpin ?) ;
- Considérations économiques 2 (Violences Réelles) ;
- Considérations (anti)humanitaires 2 (Considérations (an)empathiques) ;
- Considérations hébraïques ;
- Considérations technologiques ;
- Considérations transculturelles 2 (Machinations !) ;
- Considérations narcissiques, ou « animeuses » 2 ;
- Considérations sexuelles 3 (Considérations dyssexuelles) ;
- Considérations wokes militaires ;
- Considérations transculturelles ;
- Considérations européennes ;
- Considérations administratives et entrepreneuriales 2 (Ce qu’on nomme « liberté » ça prolifère) ;
- Considérations sécuritaires et affectives ;
- Considérations macroniennes et bayrouistes ;
- Considérations existentielles 2 – au-delà de l’espérance ;
- Considérations existentielles 1 ;
- Considérations (anti)humanitaires ;
- Considérations consignatrices de votes ;
- Considérations militantes (Manifeste pour la Nouvelle Gauche) ;
- Considérations gauchistes, et droitardes aussi (gauche-droite 3) ;
- Considérations rigoristes, ou « néo-morales » ;
- Considérations sexuelles 2 – sur le « Philosophie » Magazine de ce mois ;
- Considérations gauche-droite 2, ou plutôt woke-braque... ;
- Considérations inclusives (« Décluez-vous ! ») ;
- Considérations féminines ;
- Considérations économiques ;
- Considérations hiérarchiques et bonne année ;
- Considérations musulmanes ;
- Considérations informatives ;
- Considérations narcissiques, ou "animeuses" ;
- Considérations gauche-droite 1 ;
- Considérations françaises – pour l’étranger européen, oxydantal* et autre ;
- Considérations émeutières ;
- Considérations sexuelles 1 ;
- Condisérations entrepreneuriales et administratives ;
- Considérations territoriales ;
- Considérations bourgeoises ;
- Considérations décoloniales.