Espèce d’homme, espèce de vieux, espèce de cancer, espèce de jeune

par Bernard Dugué
mercredi 16 novembre 2011

A quel âge est-on vieux ? Je dirais à 55 ans, n’en déplaise aux seniors dont le narcissisme sera sans doute blessé. 55 ans, c’est l’âge de la ménopause chez les femmes mais aussi chez l’homme qui dans la force de l’âge, voit parfois son corps ou sa physiologie se modifier. L’observation du développement humain pourrait faire naître des pensées assez inédites, pour ne pas dire étranges. L’homme se distingue des autres mammifères. Les espèces animales sont le résultat de deux processus, l’un inhérent à la logique du vivant, c’est la spéciation, l’autre, mettant en œuvre le jeu de la vie, c’est la sélection naturelle. A la frontière des deux grands ressorts on trouve l’adaptation, autre processus plus doux, plus fin, pouvant être lié à des héritages épigénétiques et conduisant à des petites modifications au sein d’une espèce. On peut parler d’une micro-spéciation. En observant bien l’homme, on pourrait se dire qu’il est une espèce spéciante, une espèce dont chaque représentant est le siège d’une spéciation, ou du moins d’une transformation qui s’effectue au cours d’une vie et qui voit l’homme se transformer profondément.

 

Observons le cheval nouveau né, ou bien le lapin ou encore la souris. Un cheval est capable de marcher quelques heures après sa naissance et son système cognitif est suffisamment développé pour qu’il trouve spontanément le chemin vers le sein de la femelle qui l’allaite. L’homme nouveau né n’a rien de tout ça. Son système cognitif fonctionne mais il faut le mettre en contact avec le sein alors qu’il est bien incapable de marcher. Le langage, il l’acquiert en communicant avec ceux qui savent parler. Ce constat laisse imaginer que le nouveau né est d’une autre espèce que l’homme mature ou même enfant. Observons maintenant l’homme âgé, après 55 ans ou 60. Ce n’est plus le même visage ni la même corpulence que lorsqu’il était ce jeune homme de 20 ans, et encore moins quand il sortait de l’enfance vers 12 ans. L’être humain se distingue ainsi de l’animal par sa capacité à changer de forme depuis la naissance jusqu’à la mort, en passant par plusieurs stades. Observez un chien ou un chat, vous ne verrez guère de différence au cours du temps, hormis une augmentation de taille. Seule, la maturité sexuelle semble marquer ces existences bien réglées de la naissance à la mort.

 

La transformation de l’homme au cours de sa vie repose sur deux ressorts essentiels. Le premier, c’est la plasticité neuronale réagissant dialectiquement à la richesse de l’expérience psychique, la croissance des facultés cognitives et l’élévation du plan de conscience. Le second, c’est une plasticité au niveau du génome et des processus épigénétiques qui en découlent. Justement, une étude récente vient de livrer des données fort instructives sur l’expression des gènes neuronaux (du cortex préfrontal) au cours de l’existence, depuis la vie fœtale jusqu’à un stade avancé dans l’âge. Conduite par Joël Kleinman, une équipe de chercheurs a fait parler le transcriptome des cellules corticales (C. Colantuoni et al. Nature, 478, 519-524, oct. 2011). La vie fœtale est marquée par une expression très intense, plus étendue qu’à n’importe quel âge de l’existence. L’expression diminue après la naissance mais elle reste à un niveau élevé pendant l’enfance, décroissant lentement pour se stabiliser pendant trois décennies, de 20 à 50 ans. Puis, et c’est assez étonnant, l’activité transcriptionnelle reprend à partir de la cinquantaine, dépassant le niveau observé pendant l’adolescence. Mieux encore, le diagramme du transcriptome quinquagénaire reflète celui du jeune enfant. Détail qui saura inspirer quelque rêverie poétique sur ces vieux qui parfois retrouvent leur âme d’enfant.

 

L’intérêt scientifique de ces travaux est évident. Dans leur conclusion, les auteurs insistent sur la démarche globale et systémique dont ils se réclament en considérant le génome dans son intégralité comme une sorte de jeu combinatoire susceptible de réagir aux stimuli extérieurs constituant l’expérience avec l’environnement, tout en suivant quelques règles permettant au cortex de se développer pendant des décennies. Cette approche du dispositif génomique est privilégiée par rapport à l’ancienne méthodologie consistant à mettre en corrélation quelques gènes et des traits spécifiques. Nous sommes donc dans ce virage paradigmatique qu’on a présenté précédemment en détail, en commentant les suggestions de Henry Heng, promoteur de la théorie du génome central. Kleinman et ses confères insistent sur ce nouveau challenge des biologistes qui peuvent maintenant étudier le génome à travers son transcriptome, ce qui permet de dévoiler des niveaux d’interaction situé à un niveau supérieur. Ce qui est le cas de ces études permettant de visualiser l’évolution du transcriptome cortical en fonction de l’âge et des différences génétiques individuelles (un aspect dont je n’ai pas parlé ici). L’homme possède donc un génome dont l’expression prend des figures distinctes selon le stade de développement. C’est comme si l’homme passait par plusieurs étapes de spéciation au cours d’une vie.

 

Pour être complet, je vais me livrer à une spéculation théorique un peu aventureuse compte tenu des études manquantes portant sur d’autres organes dont l’évolution de l’expression serait intéressante à étudier. S’il se confirme que le transcriptome évolue et qu’il peut interagir avec la structure génomique, alors on peut imaginer qu’une instabilité génomique pourrait en résulter et favoriser, si les conditions systémiques s’y prêtent, la genèse de processus cancérigènes. En ce cas, les fluctuations génomiques après 50 ans seraient en relation avec les multiples cancers décelés après 55-60 ans. Cette hypothèse irait alors dans le sens d’un génome humain conçu comme le ressort d’une spéciation individuée. L’organisme se spécie en vieillissant mais ce processus peut aussi être pathologique et conduire à des cancers. La thèse du cancer comme produit d’une spéciation est développée séparément par Henry Heng et Peter Duesberg. Un indice supplémentaire que je livre. Le désordre génomique des cancers contractés dans un jeune âge, entre 10 et 35 ans, est dû principalement à des altérations géniques minimes, alors que les cancers développés après la cinquantaine sont souvent associés à des aberrations chromosomiques (Heng). Il y aurait donc un lien entre la structure du transcriptome et la nature du cancer. Une activité transcriptionnelle élevée favoriserait un désordre chromosomique conséquent. Ce n’est qu’une suggestion. A confirmer. Des perspectives inédites se dessinent donc dans le champ de la génétique. Les sciences du vivant sont en passe d’acquérir un souffle neuf pour peu que les bonnes stratégies empiriques et philosophiques soient appliquées.

 

Décidément, l’homme est un drôle d’animal et si votre progéniture vous traite d’espèce de vieux alors que vous approchez la soixantaine, eh bien elle n’a pas tort. Pour ma part, je ne me reconnais pas en observant cette photo du gosse de douze ans que j’étais. J’ai l’impression d’avoir en face un individu d’une autre espèce. Je suis un autre, je suis un autre, quoi de plus naturel en somme. Par contre, ce pastiche d’une vieille chanson me rappelle que c’était bien moi qui l’écoutais quand j’avais dix ans. 



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