Internet : un gros pollueur pas du tout virtuel

par Marsupilami
samedi 18 avril 2009

Il est d’usage de différencier le “monde virtuel” du cyberespace et le “monde réel”, c’est-à-dire celui où nous vivons quand nous n’avons pas l’illusion de ne pas y être tandis que nous sommes devant nos écrans branchés sur Internet. Selon une légende moderne, le premier passe pour immatériel, propre, aseptisé alors que la matière dont est faite le second serait sale et polluée. A tel point que lorsqu’on parle de “pollution” à propos d’Internet, il s’agit presque toujours des pubs invasives qui hantent les sites que nous visitons ou des spams qui pourrissent nos boîtes à lettres électroniques. En réalité il n’en est rien : en passant de l’autre côté du miroir de nos écrans, on s’aperçoit qu’Internet n’est pas virtuel, mais bien réel, et qu’il constitue une énorme source de pollutions les plus diverses.

Le spam, ça a bon dos, c’est pas écolo et ça peut rapporter gros

Dans la novlangue internetique, c’est sans conteste le spam qui est considéré comme le plus gros “pollueur”, à la fois immatériel sous sa forme de message électronique publicitaire non-désiré, et terriblement matériel par les conséquences écologiques et climatiques qu’il entraîne dans notre environnement.

En effet, selon une récente étude menée par ICF International, les spams seraient à l’origine de “17 millions de tonnes de CO2, soit 0,2 % des émissions mondiales de CO2”, soit l’équivalent des émissions d’environ 1,5 million de foyers étatsuniens. Pour parvenir à cette évaluation, ICF a pris en compte l’énergie que nécessitait chaque année “la création, l’envoi, la réception, le stockage et la consultation des spams, qui s’élève à 33 milliards de kWh”, le poste le plus énergivore étant celui de la consultation, c’est-à-dire l’affichage et la mise à la poubelle des spams. Et, grand luxe de précision, les responsables de cette étude précisent qu’elle ne concerne que la dépense d’énergie causée par le spam, à l’exclusion de celle consommée par l’ordinateur.

Bigre ! Ces satanés spams seraient-ils en plus écologiquement incorrects, voire même ennemis déclarés du green bizness ? Mais d’abord, pour le compte de qui ICF International a-t-il réalisé cette étude ? Bingo : c’est pour la société McAfee, l’une des principales spécialiste de la sécurité informatique, dont une des principales activités est la vente de filtres anti-spam. Evidemment, ICF suggère de s’en procurer un afin de réduire d’environ 80 % ces dépenses d’énergie spammiques, ce qui permettrait de diviser par 5 les émissions de gaz à effet de serre. Bien entendu ces chiffres sont invérifiables, et cette étude n’a pas d’autre but que de créer de la culpabilité écologique pour accroître les ventes de filtres anti-spams en surfant sur la vague du green bizness.

La vraie pollution générée par Internet, c’est bien autre chose que ces “0,2 %” des émissions mondiales annuelles de CO2. C’est beaucoup plus grave et beaucoup plus accablant, n’en déplaise aux multiples sites sympathiquement écolo-bobos qu’on peut visiter en surfant sur la toile…

Silence en ligne sur la pollution internetique

Curieusement, il est très difficile de trouver sur Internet des ressources d’information claires et synthétiques concernant la pollution que génère ce nouveau médium, même sur les sites dédiés à l’écologie. Indifférence, auto-censure ou aveuglement ? Probablement un mélange des trois. Pour beaucoup, Internet apparaît comme un monde magique, immatériel, déconnecté des pesanteurs du monde réel. Certains pensent même qu’il permet de réduire nombre de pollutions en diminuant les déplacements aériens ou automobiles, ou encore la consommation de papier, ce qui aurait un impact bénéfique sur la déforestation, c’est dire !

Bien entendu tout cela est faux, archi-faux. Internet n’est pas une créature surnaturelle apparue ex nihilo, mais une vaste organisation exigeant des infrastructures matérielles : ordinateurs, câbles trans-océaniques, centrales électriques et hydrauliques, produits pétroliers, consommation de matières premières, etc. Tout cela a un coût écologique, et il est extrêmement élevé. De quoi faire intégralement flipper les militants écolo-bisounours qui surfent sur la Toile qui en seraient informés.

Prenons un exemple simple : ce matin j’ai demandé à Google à quelle heure avaient lieu les projections du dernier OSS 117 dans les cinémas de ma ville. Une demande banale, anodine et pourtant lourde de conséquences écologiques. En effet, pour répondre correctement à cette demande, Google doit être capable de stocker et renouveler en permanence les pages Web pour y rechercher cette information chez les serveurs, lesquels sont stockés dans des “datas centers” (“centres de bases de données”).

Ces datacenters sont en quelque sortes des entrepôts énergétiques, couvrant des centaines d’hectares, où sont stockés d’énormes disques durs externe et bien entendu branchés en permanence sur une infrastructure électrique. Google à lui seul en aurait construit une cinquantaine dans le monde entier et possèderait environ 2 millions de serveurs dont il remplace le quart chaque année. On estime qu’il existe environ 35 millions de serveurs en tout actuellement, et que ce chiffre passerait à 45 millions en 2010.

Un datacenter de base consomme aux alentours de 4 mégawatts/heure, ce qui fait tourner 14 centrales électriques, soit l’équivalent énergétique de 3000 foyers. On estime que la consommation énergétique mondiale est responsable de pas moins de 2 % des émissions de CO2 humaines, soit l’équivalent de l’aviation civile, ce qui est gigantesque. Selon L’Expansion du 05/03/2008, “L’universitaire de Dresde Gerhard Fettweis, juge qu’à ce rythme, dans moins d’un quart de siècle, l’internet à lui seul consommera autant d’énergie que toute l’humanité aujourd’hui”. Il est évident qu’on ne pourra pas continuer comme ça.

La consommation démentielle et exponentielle d’électricité par Internet aboutit à des aberrations : songez qu’un avatar de Second Life consomme autant d’électricité qu’un Brésilien moyen, et qu’il rejette donc comme lui 1,17 tonne de CO2 par an, que selon le Times, une recherche sur Google consommerait 7 grammes de CO2, ce qui correspond à l’énergie nécessaire pour porter à ébullition une bouilloire électrique, et que télécharger la version électronique de Libération ou du Figaro consomme autant d’électricité que de faire une lessive dans votre machine à laver.

Et ce n’est pas tout : pour que votre requête sur Google fonctionne lorsque, depuis la France, vous voulez vous connecter avec le site du New-York Times ou de l’Asahi Shinbun, il faut que les datacenters du monde entier soient interconnectés. C’est le rôle des câbles transocéaniques.

Les embouteillages de l’information subocéanique

Là encore, on est très loin d’être dans le virtuel et l’immatériel.
480 000 kilomètres de câbles faits d’acier, et de bitume contenant des fibres optiques elles-mêmes composées d’inox, de cuivre, de polyéthylène, de plastique, etc., ont été posés à des milliers de kilomètres au fond des océans à côté des fils téléphoniques et télégraphiques du XXe siècle, ce qui demande de colossales dépenses énergétiques.

La demande en énergie ne cesse d’augmenter, en particulier depuis l’apparition de la vidéo à la demande et du téléchargement de films, très gourmands ; la capacité informationnelle des câbles a été multipliée par 4500 en 10 ans, et chaque année 40 000 kilomètres de câbles de plus doivent être fabriqués et posés au fond des mers par d’énormes navires appelés câbliers. Et cela ne peut qu’augmenter sans cesse étant donné la multiplication du nombre d’internautes en demande de bande passante toujours plus rapide.
 
Et ne parlons pas de la consommation d’ordinateurs et de leur renouvellement rendu de plus en plus rapidement “nécessaire” vu l’évolution permanente des technologies : en 2000, on ne changeait son ordinateur que tous les six ans. Aujourd’hui, c’est tous les deux ans, entre autre et aussi parce qu’étant de moins en moins chers leurs composants très polluants sont de moins en moins bonne qualité. Les casses d’ordinateurs sont de vrais désastres écologiques.

Huit lessives par semaine et par an !
 
Internet dans le monde matériel, c’est donc tout ça : des datacenters, de câbles transocéaniques et pour finir le Mac ou le PC qui vous permet de vous brancher sur le Web. Confortablement installé devant votre écran et en train de lire cet article, vous ne vous rendez absolument pas compte des dépenses énergétiques que cette occupation induit.

Car outre votre ordinateur proprement dit, vous avez aussi un modem ou une Livebox, un scanner et une imprimante faits de composants électroniques et plastiques extrêmement polluants et énergétivores. Selon une enquête datant de 2007, un foyer français a besoin, pour faire fonctionner annuellement son équipement informatique, d’environ 396 kilowatt/heures, soit l’équivalent de ce que consomme un lave-linge en un an au rythme de huit lessives par semaine, ce qui, vous en conviendrez, est énorme : cela représente 39 kilos de CO2 dans l’atmosphère, soit l’équivalent de ce que rejette une voiture moyenne en parcourant 250 kilomètres.

Et cette consommation d’électricité ne cesse d’augmenter (elle a selon EDF été multipliée par 3 en 30 ans), vu que selon une étude de la Sofres datant de 2008, 60 % des foyers français possédaient au moins 6 écrans et que nombre d’entre eux ne prenaient plus la peine d’éteindre leurs ordinateurs et de couper leur connexion à Internet.

Les pollutions nocturnes de la Toile

Internet est donc un énorme pollueur matériel de par sa consommation effrenée de matières premières et d’électricité. Mais les pollutions qu’il engendre sont également d’un autre type : pertes de sommeil (il nous manquerait 1 mois 1/2 par an depuis l’entrée d’Internet dans nos foyers) dues à l’“électronicisation” des chambres, dévoration du temps et des rapports humains, rupture d’avec le monde réel, addictions diverses, sans parler de l’hyper-productivisme dont est vecteur de nouveau médium.

Désolé de vous avoir fait passer de l’autre côté du miroir de votre écran en vous ayant informé sur ces dures réalités. D’ailleurs, je vais vous faire une confidence : bien qu’étant très écolo dans ma vie de tous les jours, n’ayant pas de bagnole, pas de téhéphone portable, pas d’hyper-consommation, me nourrissant quasi exclusivement à partir de légumes de saison, et ayant fait… sur Internet plusieurs bilans énergétiques, j’ai appris que personnellement je ne consommais pas plus d’une Terre. Mais c’est bizarre, aucun de ces questionnaires auxquels j’ai répondu ne faisait allusion à ma consommation d’Internet.

Et puis je dois bien l’avouer, je ne suis pas innocent dans cette histoire. Au début de cet article, je vous informais du fait que j’avais demandé à Google à quelle heure et dans quel cinéma passait OSS 117 à Rio, ce qui, je vous le rappelle, correspond à l’émission de 7 grammes de CO2. J’aurais très bien pu m’en passer, puisque les principaux cinémas sont tous à moins de 200 mètres de mon domicile. Mais je l’ai fait quand même. Et je ne vous dis pas à combien de grammes de CO2 émis dans l’atmosphère correspond l’écriture de cet article… Je n’ose pas calculer cette horreur ! Bon, d’un autre côté, le filtre anti-spam de mon Mac OS X est hyper efficace. C’est toujours ça.
 

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