La fache cachée de la conquête de la Lune

par morice
samedi 31 mai 2008

Avec l’annonce le 25 mai du décès de Ernst Stuhlinger, c’est encore un des fidèles de l’équipe de Von Braun qui disparaît. Ces fameux ingénieurs à qui les américains doivent d’être allés sur la Lune en fusée Saturn V, et qui faisaient tous partie des ingénieurs de Peenemünde. Endroit, où, on le sait, a été mis au point ce que les nazis appelaient "l’ arme de représailles" et que tout le monde connaît sous le nom de V-2. Si le rappel dérange autant, c’est que les trente dernières années, on n’a pas trop insisté sur leur origine, à ces ingénieurs allemands, l’ensemble de l’équipe de 119 scientifiques étant auréolée de sa victoire sur les Russes lors de la conquête de la Lune. Leur chef lui-même s’étant arrangé avec l’histoire pour ne retenir que la deuxième partie de sa vie. "It is now well-known that von Braun was an honorary officer in the S.S, Hitler’s feared security police, and that V-2 production was made possible by slave labor at both Peenemuende and Mittelwerk- facts that were hidden or glossed over by the U.S. government and von Braun himself." La couche de vernis a tenu bien longtemps, même si aujourd’hui on devient plus suspicieux sur le rôle qu’ont joué ces hommes dans la mise au point d’armes terrifiantes, et qui sont tous en train de disparaître un à un.

Le 2 novembre 2005, une grande partie des survivants de l’équipe étaient réunis au Musée de Hunstville, en Alabama, au Space&Rocket Center, pour signer un livre, intitulé sobrement Saturn, la plus grande fusée jamais lancée (en dehors de la N1 Russe de 105 m et 2807 tonnes). L’arme absolue qui avait réussi l’impensable exploit de déposer sur la Lune un être humain. Etaient présents Konrad Dannenberg, Ernst Stuhlinger, Walter Haeussermann, Dieter Grau, Georg Von Tisenhausen, Walter Jacobi, Rudolf Schlidt, Hans Fichtner et Werner Dahm, certains de leurs collègues étant déjà décédés, tels Arthur Rudolph, Bernhard Tessmann, Adolf Thiel, Otto Heinrich Hirschler, Fritz Mueller, Werner Kurt-Otto Rosinski, ou Gerhard Herbert Richard Reisig, ce dernier mort en mars de cette année-là. Certains, en minorité, étaient de vrais scientifiques nés aux alentours de l’entrée dans la première guerre mondiale, sans engagement politique notable, qui avaient rejoint un homme charismatique, Werner Von Braun. Un homme dont les américains, en 1961 avaient sérieusement besoin, les Russes venant de leur flanquer l’humiliation du siècle avec la mise sur orbite non seulement d’un cosmonaute, mais aussi d’un vaisseau dont le poids les avait laissés pantois. Le Vostok, le premier poids lourd de l’espace avec 4 257 kilos, inimaginable à l’époque. Les hommes de la Navy se battant alors pour tenter de lancer "Pamplemousse", un satellite minuscule qui portait bien son nom avec son 1,5 kg seulement. Le premier satellite russe, Spoutnik, lancé trois mois avant, un gros bébé arborant fièrement ses 83 kgs. Le tout mis sur orbite avec le même lanceur, mais ça les américains ne le savent pas encore... c’est toujours la même fusée qui, cinquante ans après envoie toujours les Soyouz vers la station orbitale, preuve que le concept de départ de corps en faisceau était génial, bravo Korolev (ou Koryolov) et Glouchko (ce dernier tout frais sorti du Goulag pour construire cette fameuse R-7 !).

Von Braun et son équipe, appelés à la rescousse par un gouvernement US morfondu, vont réaliser en quelques semaines un bricolage de génie, en associant un de leurs missiles militaires connus et fiable, le Redstone, à une grappe de fusées à poudre Sergeant, le satellite Explorer étant lui-même le quatrième étage dépassant du cluster de 3 fusées à poudre composant le troisiéme étage. Lui-même juché sur un assemblage circulaire de 11 Sergeant pour faire le second étage. C’est fait avec les moyens du bord, c’est rustique au possible, mais ça n’explose pas sur le pas de tir comme une Vanguard, la fusée rivale de la Marine US. Von Braun, en tenant à bout de bras son satellite-crayon, avec William H. Pickering et James A.Van Allen, l’inventeur de la ceinture de rayonnement terrestre dont Explorer prouve l’existence dès sa première sortie, tient sa revanche. Il peut désormais énoncer son vieux rêve dans des ouvrages, y compris pour enfants et présentés par Walt Disney : c’est avec lui que les américains iront sur la Lune, comme vient de le décider Kennedy. La suite est connue, la N1 soviétique volera en mille morceaux alors que la Saturn remplira son rôle à la perfection, Von Braun mourra adulé en 1977. Oui, mais. En 1984, l’auréole s’effondre, le passé encombrant ressurgit.

Un homme, parmi les 119 récupérés à la hâte par les américains lors de l’opération PaperClip, Arthur Rudolph, ravive la polémique. Il a été l’adjoint direct de Von Braun, le directeur du projet Saturn de Août 1963 à Mai 1968, et est parti en retraite l’année même où Armstrong mettait le pied sur la Lune. Il s’est installé à San José, en Californie. En septembre 1982, l’OSI (Office of Special Investigation) de l’AIR FORCE lui envoie une lettre lui demandant de s’expliquer sur son rôle exact durant la guerre, notamment à propos des prisonniers de Mittelwek. Ceux qu’on distinguait en uniforme à rayures en train de construire les V2. L’homme s’emporte, et répond par une longue diatribe, où il étale ses convictions raciales demeurées inchangées. Nazi il était, nazi il est resté. Devenu encombrant, l’OSI lui propose en 1984 un marché : celui de renoncer à sa citoyenneté américaine en échange de sa liberté. Il atterrit finalement en Allemagne, où un juge, en 1987 finit par conclure à sa non culpabilité à Mittelwek ! L’homme tentera de revenir aux USA pour fêter en 1989 l’anniversaire d’Apollo XI, mais se fera arrêter au Canada, où il sera ouvertement soutenu par le négationniste Zundel. Il finira ses jours en Allemagne, sans renoncer à ses engagements.

A la Nasa, le lourd passé de certains était devenu depuis longtemps un private joke. Quand Shepard, Mitchell et Roosa montent à bord d’Apollo XIV, ils ne trouvent rien de mieux que de saluer à leur façon leur ingénieur responsable du pas de tir, Guenter Wendt, ancien mécanicien de la Lutwaffe, en lui offrant un casque avec swastika et une inscription douteuse : "Pad Furer". L’idée était de lui rappeler le Col. Wilhelm Klink, de la série Hogan’s Heroes ("Stalag 13") joué par Werner Klemperer. L’impertinent Shepard, très en verve, jouera au golf une fois arrivé sur la Lune, et Wendt, à l’humour réputé caustique, restera l’ami de tous les cosmonautes : c’est lui qui refermait la porte avant le décollage des cabines Apollo, Gemini et même aux tous débuts de Mercury !

Il n’empêche, comme le montre très bien un superbe reportage de 2002 où apparaît Walter Haeussermann, Von Braun, comme Rudolph et beaucoup d’autres récupérés lors de l’opération PaperClip étaient bien des nazis.A la charge de Von Braun, une lettre "in which von Braun discusses a trip to the Buchenwald concentration camp, where he apparently spoke to the commandant about obtaining more skilled laborers to use at Mittelwerk". Manifestement, l’avancée du V-2 valait bien quelques vies supplémentaires, pour lui. Il y aura sur place 9 000 morts de faim et de fatigue, 350 pendus pour insubordination ou sabotage, les américains trouvant 6 000 cadavres dans les camps de concentration voisin de Dora et de Nordhausen. Une commission qui visitera les lieux en 1945 conclura que les camps était parmi les pires découverts. "The reaction of the Mission to this visit ... was one of the utmost revulsion and disgust. This factory is the epitome of megalomaniac production and robot efficiency and layout. Everything was ruthlessly executed with utter disregard for humanitarian considerations. The record of Nordhausen is a most unenviable one, and we were told that 250 of the slave workers perished every day, due to overwork and malnutrition". La centaine de membres de l’équipe de Von Braun ne saura pas pour autant inquiétée : les américains sont trop heureux d’être arrivés sur place avant les russes, qui seront là le 26 mai seulement. Quatre jours auparavant, tout l’équipement de fusées et de pièces détachées a été mis en caisse, direction White Sands, aux Etats-Unis,via Anvers. "L’opération Paperclip aboutit à la naturalisation d’un premier groupe de plus de 50 scientifiques allemands le 11 Novembre 1954 à Birmingham (Alabama). En 1955, c’est plus de 760 scientifiques allemands qui ont obtenu la citoyenneté américaine et des postes proéminents dans la communauté scientifique américaine. Nombre d’entre eux ont longtemps été membres du parti nazi et de la Gestapo, ont mené des expériences sur des humains dans des camps de concentration, ont exploité le travail d’esclaves, et commis d’autres crimes de guerre".

Et notre homme, dans tout ça ? Allemand et scientifique pur, enrôlé de force sur le front russe, il n’a pas semblé avoir eu les convictions qu’ont affiché Von Braun, Rudolph et bien d’autres. Il a participé au programme Skykab, qui réalisait un autre vieux rêve de Von Braun, celui de la station orbitale, ainsi qu’au programme Hubble. A Peenemünde, il supervisait la division de guidage et de contrôle du V-2. A Londres, certains avaient pu constater l’efficacité de ses recherches : la fusée y a fait 2 541 tués et 5 923 blessés. Lui ne retient que l’esprit de découverte : "We were convinced that the war would be over before new systems could be used on military rockets. . . . We were convinced that somehow our work would find application in future rockets that would not aim at London, but at the moon." Ses dernières trouvailles étaient à propos des micropropulseurs à effet de champ, et il avait été un des grands pionniers de la propulsion ionique. Le scientifique a été salué hier par tout le monde, y compris... la Pravda, qui l’a comparé à Korolev. Avec une étonnante pointe de lyrisme : "If von Braun was the Columbus of the 20th century, Ernst Stuhlinger was his navigator and confidante." Il est vrai aussi que Christophe Colomb avait rapporté des Amériques la syphilis qui a ensuite ravagé le vieux continent...

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