La possible économie du Web 2.0

par Clément Soullard
mercredi 3 janvier 2007

Pourquoi faudrait-il donc un Web 2.0 ? Manie des versions, ou réel changement ? Un petit upgrade sur la question.

Comment transformer de la philosophie en innovation ?

Bientôt ce ne sera plus une nouveauté, mais en attendant, le filon Web 2.0 est loin d’être tari. Certes, cette nouvelle invention fait des sceptiques : de buzz en buzz, on a créé un marketing 2.0 qui vend de l’entreprise 2.0 et dans une économie 2.0, pourquoi pas ! Mais au-delà des apparences, il y a plus qu’un effet de mode, car le phénomène est parfaitement caractérisé. Une fois n’est pas coutume, il ne se traite pas ici de nouveautés technologiques, mais plutôt d’un phénomène "social". Puisque vous êtes lecteur de ce journal, vous connaissez sûrement tous le principe du Web 2.0. Il s’agit de créer un contenu de qualité en s’appuyant sur une communauté. Dans le cas d’AgoraVox, cette communauté, c’est vous : en votant sur un article vous lui attribuez sa pertinence et en le commentant vous enrichissez le débat, etc. Bref, sans vous en rendre compte, vous produisez de la richesse, tout simplement.
En ces termes, le Web 2.0 semble la panacée pour les entreprises : une meilleure qualité à bas coût, en ajoutant une mise en oeuvre qui n’implique pas un investissement technologique énorme, cela semble trop beau. Pourtant, lorsqu’il est question d’élaborer un business model fondé sur ces concepts, la tâche se complique. Les difficultés des médias à s’adapter (journaux, disque et cinéma) en témoignent. Ils sont comme pris au piège de la logique Internet.

Faire de l’argent avec le travail des autres ?

Il est facile d’identifier les acteurs emblématiques du Web 2.0 : Wikipédia, Yahoo Answers, Deli.cio.us, YouTube, MySpace, etc. On constate que le périmètre économique du Web 2.0 est concentré sur l’économie de l’information, qu’il ne crée pas de nouveaux besoins mais se borne à exploiter au mieux le potentiel collaboratif du Web. Mais au-delà de ces considérations générales, il est difficile de savoir comment développer une industrie qui réussisse à en tirer du profit. La récente conférence Web 3 à Paris, censée être la grand-messe, l’a bien démontré. La plupart des ténors étaient là : Google, Yahoo, Microsoft, mais tous se sont bornés à faire des déclarations assez vagues sur la manière dont il fallait profiter de ce nouveau marché. Ce peut-être un silence stratégique, mais plus probablement, ils n’ont pas d’idée, il faut attendre et voir ce que le peuple veut, et racheter à temps la jeune pousse prometteuse sans prendre de risque !

Deux raisons expliquent cette frilosité ; d’abord, cette nouvelle mouture du Web se contente de développer une philosophie privilégiant le principe d’ouverture et facilitant la contribution de tous, mais il n’y a pas de brevet à faire valoir. Cette démocratie totalement contributive a un revers douloureux pour tous les acteurs du marché : il leur faut accepter ne plus être les propriétaires de l’information pour en devenir les passeurs. Laissant en suspens une question qui appelle beaucoup d’imagination : comment tirer du bénéfice de ce qu’on n’a pas ? En effet, quoi qu’on en dise : la principale valeur du Web reste son contenu.

Wikipedia est la parfaite illustration de ceci : bien qu’il possède maintenant une renommée qui fait de l’ombre à la séculaire Encyclopédia Britannica, Wikipedia est impossible à commercialiser, simplement pour des raisons de propriété intellectuelle. Ces considérations valent aussi pour les arrivants récents comme YouTube. Ainsi, les grandes chaînes de télévision comme CBS entrent sur YouTube et consorts un peu contraintes et forcées. Elles n’ont pas le choix sinon celui de perdre le contrôle de leur diffusion, autrement elles laisseraient leurs parts de marché s’effriter au profit d’illustres inconnus.

Enfin, il est pratiquement impossible de se préserver du piratage sur Internet. En outre, de nombreux auteurs, vidéastes, musiciens travaillent uniquement pour la gloire (votre serviteur, par exemple) et font de l’ombre aux professionnels. La concurrence est donc très sévère pour d’éventuels nouveaux arrivants. Une illustration emblématique de cette marche forcée technologique pourrait être le label de disque Deutsch Grammophon qui refusait la distribution on-line... jusqu’à ce mois de décembre. Le peer to peer a frappé, les ventes en magasin s’étant effondrées, il a bien fallu réagir et il n’y a plus de choix, il doit y aller.

C’est le paradoxe introduit en filigrane par le Web : pour vendre, il faut être visible, être sur Internet et donc se laisser dupliquer. Progressivement, les acteurs de l’information au sens large (musique, cinéma, médias) accusent l’impact de cette nouvelle économie et peinent à trouver l’argent. Ils sont noyés dans la masse de ce Web devenu si grand qu’on l’appelle maintenant 2.0 et qui n’appartient plus à personne mais à tout le monde. Il n’y a guère que l’industrie des jeux qui ait su tirer son épingle de cette révolution en développant des jeux "sociaux" très addictifs, de type World of Warcraft (WoW) ou Second Life. Parmi les pure players* , ils sont peu nombreux à gagner de l’argent. Toutes ces raisons font parier que cette révolution n’aura pas l’ampleur économique de la précédente.

Encore une bulle ?

Il existe effectivement une seconde bulle Internet, mais elle prend une forme toute différente de la première, lorsqu’il s’agissait de se positionner sur un nouveau marché, tous les moyens étaient bons, mais les temps changent et on exige maintenant de la rentabilité, afin que la bulle ne soit pas pleine de vent. L’Internet actuel vit essentiellement de publicité, c’est peu, très peu pour un phénomène sociétal de son ampleur. Quelque importance qu’ait prise Internet dans nos vies, l’économie de l’information continue de suivre une trajectoire qui semble échapper aux logiques traditionnelles. L’Internet à l’origine avait été conçu comme un réseau capable de continuer de fonctionner en cas de guerre, il semble que ce réseau soit devenu capable de fonctionner presque sans économie.

* Activité qui n’a pas de sens sans Internet.


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