Libérer l’attention
par lephénix
vendredi 31 juillet 2026
Notre attention nous appartient-elle encore ? Ou serait-elle abusée et contrôlée par des « fantômes dans les machines », conçus dans ce but ? Dans ce cas, comment reconquérir notre capacité d’attention sur les machinations des « entrepreneurs de la fracturation », c’est-à-dire d’une « industrie sans scrupules » dont le projet est la « datafication de l’être » et son asservissement à la Machine totale ? Un collectif transnational d’activistes, d’artistes, de chercheurs et chercheuses propose de résister à la « fracturation attentionnelle », c’est-à-dire à l’emprise des machines calculatrices et autres gadgets toujours plus sophistiqués et addictifs de la Big Tech qui nous déconnecte de la réalité et réduit nos êtres comme nos relations à ce qui peut être compté, « quantifié, acheté et vendu ».
Au siècle de la peu résistible puissance computationnelle, les humains aliénés suffoquent dans une société sursaturée d’images, répandues à flux continus par les gadgets de la Big Tech. Celles-ci capturent et exploitent leur attention, brouillent leur rapport au réel, occultent les potentiels dont ils sont porteurs, rendus inaccessibles – comme elles les rendent étrangers à eux-mêmes, pions plus ou moins consentants et variables d’ajustement d’un « jeu d’argent d’une ampleur littéralement inconcevable »...
Le collectif The Friends of Attention rappelle les coûts cachés (épuisement et pollution de notre environnement extérieur et intérieur, de notre esprit comme des sens, déshumanisation, etc.) de nos addictions à l’univers numérique et révèle le cœur nucléaire d’une « nouvelle économie de l’attention » suscitant une course frénétique (une de plus…) aux « armements comportementalistes » qui fracture notre intégrité attentionnelle et achève de désintégrer la « société » avec l’IA ou autres « machines à prédire » des comportements voire des pensées « pré-criminelles » : « La majeure partie d’Internet fonctionne selon un modèle économique qui nous fait du mal. Et tout le monde le sait. On appelle cela « l’économie de l’attention » mais, en pratique, cela correspond à une ferme industrielle d’échelle mondiale qui extrait du profit de milliards d’humains végétatifs suspendus dans un réseau infini, les yeux vitreux. (…) Nous passons la quasi-totalité de nos heures de veille dans des espaces numériques financés en grande partie par des modèles de profit extractivistes, qui exploitent systématiquement les êtres humains pour la valeur monétaire de leurs globes oculaires. Cette opération de douze mille milliards de dollars alimente un système mondial – dévoreur de ressources informatiques et générateur d’énormes profits commerciaux – dédié à la recherche, à l’agrégation et à l’incessante mise aux enchères de l’attention humaine. Cet extractivisme psychique à dimension industrielle est devenu, au XXIe siècle, ce que représentaient jadis les esclavagistes et les pirates : hostis humani generis (…) un ennemi commun à nous tous, dans notre humanité même. »
Or, tout commence par l’attention humaine, ce qui précisément « nous permet de prendre soin de nous-mêmes, de nos communautés et de notre planète » - elle est une « précondition absolument essentielle à la vie elle-même ». Alors, pourquoi ne pas remettre notre attention en marche « au lieu de la laisser s’affaisser devant nos écrans » ?
La fracturation attentionnelle
Le manifeste du collectif Friends of Attention vient d’être traduit en France aux éditions La Découverte. Il livre un diagnostic clinique sans appel et invite à « résister à ce qui nous a été fait » par l’attensité, c’est-à-dire une pratique d’intensité attentionnelle pour reprendre prise sur le monde : « Nous héritons d’un double désastre parallèle : la fracturation hydraulique opérée par l’industrie pétrolière cause des dommages irréversibles à notre environnement extérieur (nos bois et nos champs, notre eau et notre ciel) ; les frackers de nos attentions humaines s’avèrent détruire notre environnement intérieur (nos esprits et nos cœurs, notre capacité à être et à vivre avec nous-mêmes, ainsi qu’avec les personnes que nous aimons). Ces environnements intérieur et extérieur dépendent l’un de l’autre. Sans prendre soin du premier, nous ne pouvons pas accomplir le difficile travail politique nécessaire pour prendre soin du second. »
Or, « la fracturation attentionnelle a propulsé le projet d’extraire de la valeur monétaire des globes oculaires humains au premier plan des grandes aventures ploutocratiques à l’échelle globale ».
Il se trouve que nous sommes « quotidiennement confrontés à un réseau mondial d’extraction vampirique qui pompe (…) cette eau de l’âme qui est l’attention ». C’est là l’ultime frontière d’une prédation sans précédent dénoncée par les fondateurs du mouvement de libération de l’attention, dont D. Graham Burnett, professeur d’histoire des sciences à Princeton University : « La dernière vague mondiale de prises de terres et d’accumulation est une course effréné pour s’approprier des parts de notre conscience même ».
Car notre désir de « connexion avec les autres, notre soif de voir et d’être vu, notre curiosité innée et notre tendance à nous soucier des autres » sont exploités comme des « points d’accès à partir desquels de l’argent peut être siphonné vers les poches de financiers privés ».
Mais « les choses n’ont pas à être ce qu’elles sont » et l’urgence est à un « projet de reconquête humaine », selon le juriste Tim Wu : nous sommes bien davantage que « ce qui peut être quantifié et optimisé » voire marqué, tracé et trié en fonction de son « utilité économique » - nous sommes même « au fondement de tout », autant se le rappeler avant qu’il ne soit trop tard...
Il s’agit moins de savoir « qui dirige le monde » que de savoir « ce qu’est le monde » : alors, « est-il fait de valeur monétaire », réduit à ce qui est exprimé en chiffres, mis à prix et vendu dans une insatiable et démentielle accumulation de « richesses » dans un système d’exploitation qui la rend possible ?
Le tout est de ne pas se tromper d’infini mais d’en revenir à une justice qui « refuse de voir le monde tel qu’il nous est présenté » c’est-à-dire en « objet d’un système de tarification sans fin et inépuisable, lorsque tout et tout le monde sont transformés en dépôt permanent dans les registres d’un blockchain ubiquitaire ».
Notre soif de justice devrait-elle en revenir à une justice au bandeau qui refuserait notre regard aux « marchands de globes oculaires » ?
« C’est l’attention elle-même qui FAIT la valeur des choses »
Nos congénères sous écrou cybernétique dans leur cage de nécessité économique pourraient tout aussi bien réaliser que la source de la valeur ne leur est pas extérieure – elle n’est pas dans les écrans, mais juste entre leurs mains. Alors, conscients enfin d’être les véritables « créateurs de valeur », ils pourraient œuvrer à construire leur palais de justice, non avec la « bétonnière à simulacres » mais en harmonie avec leur véritable potentiel, celui d’un homo attentus « capable de donner forme à de nouveaux mondes grâce à la mise en œuvre collective de nouveaux types de liberté attentionnelle ».
Un nouveau type de politique de l’attention, « engagé en faveur d’une authentique liberté attentionnelle et de ce qu’elle peut accomplir », s’avère une tâche civilisationnelle de la plus haute urgence à accomplir contre une « frackosphère » parasitaire. Il arrive que la vie nous révèle à nous-mêmes comme une capacité d’infini.
Pour cela, suffirait-il de s’arracher à l’envoûtement d'une « société du spectacle » se mirant dans ses écrans, c’est-à-dire de ce « système monstrueux fait de médias, d’argent et de fausseté » ?
Cet arrachement salutaire commencerait avec cette « nouvelle attention politique » appelée « attensité ». Galway Kinnell (1927-2014) rappelle, dans son poème Saint-François et la truie, que « tout dans le monde est une fleur en attente d’arriver ». Même « les choses qui ne fleurissent pas ont en réalité le pouvoir de le faire (…) car tout fleurit de l’intérieur, de sa propre bénédiction ».
L’abstraction de l’Homo oeconomicus ne fait plus recette et une voie royale pourrait s’ouvrir pour un modèle alternatif de « vivre ensemble » – ce serait juste une question de qualité de conscience et de présence à soi comme au monde : c’est « l’attention humaine radicale qui nous permet de réapprendre à une chose son amabilité ». A
vant tout, la vie se révèle tissée de mystères dès que l’on s’affranchit des mystifications et autres falsifications qui empêchent de percevoir l’univers comme un réseau de correspondances subtiles qui répondrait à notre présence d’esprit. Aussi vrai que l’on ne devient pas riche tout seul, mais grâce à une société qui crée les conditions de l’enrichissement, les humains pourraient tout aussi bien s’apprendre à « fleurir ensemble » en société et en symbiose avec leur prochain comme avec le métabolisme biosphérique. Jusqu’alors, l’audace, le devoir de « se tenir debout » et vigilant a façonné tant l’anatomie humaine que les premiers âges coopératifs de la « civilisation »...
Nos ancêtres avaient gagné de haute lutte le fait (toujours révocable...) d’être des humains. Ce « devoir de vivre debout » et d’être attentifs tant aux ressources qu’aux dangers de notre environnement n’a rien d’abstrait, comme le rappelle le collectif d’activistes qui monte des « labos d’attention » pour aiguiser l’autonomie mentale des participants. En 2023, le mouvement a ouvert une « école pour apprendre à être attentif », School of Radical Attention, baptisée Matthew Strother, du nom d’un des membres fondateurs de Friends of Attention décédé d’un cancer : « Si nous voulons survivre à la monstrueuse fracturation (survitaminée à l’IA) que représente l’hyper-marchandisation ubiquitaire de notre humanité, nous avons besoin de centaines et de centaines de nouvelles écoles pour (…) des études humaines, pour des humains en quête de liberté et de compréhension. (…) Les activistes de l’attention s’entraînent à vaincre le monstre et cet entraînement s’appelle étude. »
La victoire sur le monstre qui dévore le vivant et consume le monde passe par une saine « colère politique » et collective, cultivée entre humains se refusant à l’auto-machination. Cela se passe dans des « sanctuaires attentionnels » appropriés, serait-ce entre les trous de la nasse de capteurs de la Méga-Machine.
Car enfin, il faudra bien trouver une issue à la Machinerie générale installée sans le consentement des présumés « intéressés ». L’option de sortie, non prévue par ses concepteurs, est supposée relever de la décision humaine et dans l’intérêt bien compris de tous, non d’un déterminisme technologique.
Ainsi peut-être pourrait s’ouvrir l’ère d’une intelligence véritable, non machinée mais attentionnée au véritable bien commun du vivant – jusqu’à l’infini entre les consciences vraiment « connectées » et les corps célestes.
The Friends of Attention, Attensité ! – Manifeste du Mouvement de libération de l’attention, La Découverte, Cahiers libres, 216 pages, 20 euros