On ne construit pas de savoir dans l’émotion

par philmouss
jeudi 15 novembre 2007

Il y a quelques jours, le débat sur la lecture de lettre de Guy Môcquet battait son plein et je ne me suis pas positionné sur les questions soulevées par les interférences du politique sur l’histoire et son enseignement. Je n’ai pas vraiment suivi les débats à vrai dire, mais pour le peu que j’ai entendu, je n’ai pas l’impression qu’on ait touché les questions de fond. J’ai été frappé par exemple par certaines prises de position d’enseignants qui tendaient à raisonner comme si leur tâche était noblement séparée du "politique". Je ne suis pas un expert de ces questions mais l’enseignement national, il me semble, dépend bien d’un ministère et ces programmes font l’objet de parution au bulletin officiel (qu’on me corrige si je me trompe). La pratique de l’enseignement dépend bien dans ce sens de divers pouvoirs, législatifs et administratifs, qui lui donnent ses orientations et contrôlent leur application. Je comprends tout à fait cependant l’argument des profs qui ne souhaitent pas se soumettre à une directive ponctuelle dans laquelle ils ne se reconnaissent pas ou qui leur donne le sentiment d’être instrumentalisés par un gouvernement qu’ils désapprouvent.

Par contre, ce qui a retenu mon attention, c’est cet argument avancé par beaucoup d’enseignants interrogés : "On ne construit pas de savoir dans l’émotion". Je trouve cette proposition intéressante. Elle est, je pense, assez significative d’un imaginaire qui règne sur notre institution scolaire. Il y a donc le noble savoir, qui se construit dans l’héroïque conquête sur les viles émotions. C’est l’ancien dualisme platonicien qui oppose le corps et l’esprit. Il faut sortir des ombres de l’obscurité de la caverne pour commencer à percevoir la vérité dans la claire lumière. Il ne s’agit pas de remettre en cause cet imaginaire, qui au fond est le moteur de la recherche scientifique qui s’efforce de dégager quelques archipels de vérités par le travail rigoureux de la théorisation et de l’expérimentation. Ce que je vous propose ici, c’est d’examiner la question des émotions qui feraient obstacle à la construction du savoir. On voit que l’argument nous est servi un peu comme un slogan. Si un slogan marche, c’est qu’il active des représentations fortes dans une culture donnée.

Bien sûr nous sommes d’accord avec l’idée que la réflexion nécessite un certain calme et une prise de distance sur l’action mais est-il juste cependant d’affirmer que l’émotion s’oppose à la construction du savoir ? Pour le sens commun, l’émotion c’est ce qu’on doit cacher, maîtriser, tenir à distance. Toutes les émotions d’ailleurs ne sont pas jugées à la même aune. Certaines comme la joie et l’amour seront valorisées alors que la peur, la haine et la colère seront tenues comme indésirables. Nous tendons à considérer les émotions avec le filtre de nos valeurs morales. Mais que disent les scientifiques de ce phénomène "émotion" ? Pour essayer de dégager un peu de savoir sur cette question, il est vrai qu’il faut s’extraire un peu de "l’affect moraliste" qui se contente de classer du côté du bien ou du mal et se demander : "au fond, les émotions, comment ça marche et à quoi ça sert ?" Nous pourrons essayer par la suite de nous demander si elles peuvent ou non être utiles dans la construction du savoir.

Les émotions, qu’est-ce que c’est ?

Le premier scientifique à s’être penché sur la question des émotions c’est Charles Darwin, par la suite, de nombreux travaux ont été conduits et se situent en général dans le champ de l’éthologie, l’étude des comportements animaux et humains dans leur milieu naturel. Mais on peut dire que les émotions peuvent être également abordées du point de vue du biologiste qui observe leurs manifestations sur un organisme donné et également du point de vue du psychanalyste qui s’intéressera par exemple à la façon dont on les refoule ou dont on s’en défend avec les conséquences que cela pourra engendrer sur le psychisme.


Les travaux de Konrad Lorenz sur les comportements d’agression se situent dans le champ de l’étude de la famille d’émotions de la colère, qui vient nécessairement en étroite interaction avec la peur qu’elle suscite dans les échanges sociaux et avec les comportements de fuite, d’apaisement, de soumission ou d’affrontement qu’elle induit. Les travaux des scientifiques ont donc consisté à essayer de catégoriser les grandes familles de ce qu’ils ont appelé "les émotions de base" un peu comme on parle des "couleurs primaires".

Sur ce schéma qu’il adapte des travaux de Schlosberg, Jacques Cosnier propose ce qu’il nomme les axes d’organisation des émotions selon quatre pôles : agréable/désagréable et rejet/attention. Au pôle émotion agréable, on trouve : l’amour, la gaieté, la joie, la surprise, à l’opposé, ces auteurs ont placé la colère et la peur. Au pôle rejet, ils ont placé le mépris et le dégoût, au pôle attention ils situent la surprise et la souffrance.



En cliquant sur cette image, vous aurez une vue de ce que Jacques Cosnier, en adaptant les travaux de Schwartz et Shaver, a nommé la structure hiérarchique des domaines émotionnels. On y retrouve les grandes familles que sont l’amour, la joie, la surprise, la colère, la tristesse et la peur, qui se déclinent sous différentes expressions avec divers degrés d’intensité.

Les émotions, à quoi ça sert ?

L’étymologie du mot nous donne comme d’habitude quelques indications. Le mot vient de movere en latin qui signifie mouvement. L’émotion nous prépare à l’action, qu’il s’agisse de s’y engager, comme dans la colère, ou de fuir la scène comme dans la peur, ou bien de se replier sur soi, comme avec la tristesse. Darwin établira donc que les émotions sont indispensables à l’adaptation d’un organisme dans les différentes situations vitales. Mais les affects (autre nom des émotions) ne se contentent pas de préparer à l’action, ils servent également à communiquer avec autrui par la gamme des expressions qu’ils produisent. Freud et la psychanalyse mettront au jour également l’importance de l’affect comme instrument de communication avec soi-même. La peur que j’éprouve, par exemple, face à telle ou telle situation, constitue un signal qui m’informe sur ma capacité à y faire face.

Les émotions peuvent-elles être mobilisées dans la construction des savoirs ?


L’affirmation des enseignants qui postulent "qu’on ne construit pas de savoir dans l’émotion" est sans doute fondée sur une ignorance de ce qu’est la vie émotionnelle. En effet, quand on se penche sur la question, on voit qu’on ne peut s’abstraire des émotions. Si un enseignant est "intéressant" pour une classe, c’est qu’il a su mobiliser chez ses élèves un registre émotionnel qui se situe sur les pôles des émotions agréables et de l’attention. A côté de l’imaginaire platonicien de ces enseignants partisans de la coupure avec le corps et les émotions, on trouvera les adeptes des pédagogies dites "actives" où se seront l’engagement dans des activités comme la rédaction d’un journal, le jeu d’une pièce de théâtre, ou l’implication dans un débat privilégiant l’expression de points de vue personnels qui fonderont l’apprentissage et la construction du savoir. Pour ces approches pédagogiques, le savoir se construit avec les émotions. Laquelle des deux approches selon vous favorise le plus l’équilibre et l’épanouissement personnel ?



Lire l'article complet, et les commentaires