Votre chien tire la gueule, c’est normal, il sait que vous êtes injuste à son égard

par Bernard Dugué
samedi 13 décembre 2008

La nouvelle n’a pas fait grand bruit mais pourtant, elle est recensée dans plusieurs journaux, dont le prestigieux NYT et le Guardian. Puis reprise par le site du N Obs. Les chiens seraient sensibles à l’équité ? Voilà de quoi susciter un sketch à la Devos ainsi que l’intérêt des internautes, notamment les Britanniques qui ont buzzé sur l’article actuellement en tête dans la catégorie science. Au pays du libéralisme et de la règle, on ne sera pas étonné de voir les gens se précipiter sur une découverte montrant que les chiens seraient sensibles à l’équité, comme les humains. Incroyable. Et pourtant, « l’intention éthique » prêtée par les chercheurs à ces animaux n’est peut-être qu’une illusion.

L’animal ressentirait l’injustice, selon les interprétations des scientifiques autrichiens réagissant à leurs observations. Exposons les faits. C’est une expérience effectuée sur des chiens. Animaux très collaboratifs comme le constata Pavlov. Prenez un chien, dressé pour lever la patte moyennant une récompense. Jusque là rien de bien extraordinaire. Mais soyez un peu plus aventureux dans l’expérience. Mettez en présence deux de ces chiens dressés. L’un aura sa récompense en levant la patte et l’autre non. Du coup, le second chien, observant avec attention comment est traité son congénère, commence à exprimer quelques signes de nervosité. Jusqu’à ce qu’il refuse de se prêter à ce jeu et de lever la patte. Pourtant, si l’expérience est réalisée avec un seul chien et que le maître lui ordonne de lever la patte sans recevoir sa récompense, il exécute sans broncher. Ce qui a conduit les expérimentateurs à supposer que le chien serait récalcitrant car il ressentirait l’injustice flagrante et serait sensible à l’équité. Etonnant !

Voilà donc ce qui justifia une publication de ces résultats dans la prestigieuse revue PNAS, relayés du reste par quelques grands médias. Cette découverte est étonnante. Mais elle passe certainement à côté d’une interprétation moins spectaculaire et sensationnelle mais bien plus riche de perspective pour qui connaît la science des miroirs neuronaux. Apparemment, les chercheurs autrichiens ayant reporté leur expérience n’ont pas puisé dans les travaux de Giacomo Rizzolatti. S’ils l’avaient fait, ils auraient tiré une toute autre conclusion. Mais actuellement, il est tendance de rehausser le statut des espèces animales. Des comportements apparemment « éthiques » ont été observés chez les primates non humains, autrement dit nos amis les singes. Alors pourquoi pas chez des animaux non primates et plus particulièrement, chez le meilleur ami de l’homme. Nos chercheurs autrichiens ont conclu à un sentiment d’inéquité perçu par le chien mais n’ont-il pas simplement projeté des sentiments humains sur cet animal qui en deviendrait presque rationnel, pourvu d’une raison dialectique et s’opposant à une coopération tel un gamin récalcitrant suite à une remontrance injustifiée de la maîtresse d’école ?

La réalité pourrait être fort différente. Rappelons brièvement ce que sont les neurones miroirs, découverts en 1996 par Rizzolatti. Ces neurones ont la propriété d’être activés lorsque par exemple un macaque voit un de ses congénères exécuter une action. Les neurones miroirs du spécimen observant sont ceux qui, dans le cortex moteur, devraient déclencher l’action observée or, cette action ne s’effectue pas puisque l’observateur ne fait que percevoir ce qu’exécute son congénère. Depuis, d’autres éléments sont venus appuyer cette fascinante mais méconnue découverte. Ces structures neuronales sont largement impliquées dans divers processus de relation à autrui, notamment l’empathie et les rivalités mimétiques. Parfois, un sujet peut ressentir l’intention d’un de ses confrères en scrutant le déroulement d’une action.

Revenons à notre chien. Lorsqu’on lui demande de lever la patte sans récompense, alors qu’il est isolé, il s’exécute parce que sa nature est d’être obéissant et docile. Mais lorsqu’il est en présence d’un congénère qui reçoit la récompense, ses neurones miroirs s’activent si bien qu’il perçoit intérieurement un manque. Et c’est ce qui explique alors les signes de nervosité et de stress observés chez le chien. Ce n’est pas parce qu’il évalue la situation non équitable mais parce qu’avec l’activation des neurones miroirs liée à la vue de son congénère, il vit une situation de manque. Ce faisant, il comprend peu à peu que ce manque coïncide avec la patte qu’il lève. Et donc, il refuse de se prêter au jeu pour supprimer ce sentiment désagréable.

Je laisse aux scientifiques le soin de mettre en évidence les neurones miroirs chez le chien. Tout en remarquant que le chien ne va pas aller agresser son congénère qui reçoit la récompense. Par contre, chez le singe, ce type de conflit, lié aux neurones miroirs, a été observé. Mais les singes sont les animaux les plus proches de l’homme, notamment les petits d’hommes qui dès deux ans, se disputent un même jouet. Quant aux neurones miroirs, ils mériteraient quelques billets ici, même si le grand public ne s’intéresse plus trop à la science. Ce sont aussi et sans doute ces processus miroir qui, déployés dans le cerveau mental des scientifiques, ont suscité l’illusion que des chiens pouvaient développer une appréhension de l’inéquité. Mais dans un univers ou le miroir est roi, nous sommes tous de temps à autre piégés par le miroir.


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