Windows Vista : le modèle de l’absurde

par Sylvain Le Bon
lundi 13 novembre 2006

Le modèle économique adopté pour les systèmes d’exploitation se base sur un marché libéral pur, non régulé. Etant donné les sommes en jeu, il peut être utile de s’interroger sur l’efficacité de ce modèle.

Ça y est. On en parlait depuis cinq ans, et il est finalement sorti. Jeudi dernier, 9 novembre, Microsoft annonçait la sortie de la version RTM (Release To Manufacture, prête pour la vente) de Windows Vista. Nouvelle interface graphique - qui n’est pas sans rappeler celle de Mac OS X -, sécurité bien améliorée, nouvelle gestion des fichiers - même si le WinFS escompté est tombé aux oubliettes... Les innovations ne manquent pas pour un système qui est certainement le meilleur techniquement de l’histoire de l’éditeur. Que nos petites machines se réjouissent, elles pourront bientôt se présenter à nous sous un jour meilleur. Que du bonheur en perspective.

Il ne reste alors qu’un problème, et non des moindres : le prix... Même si le détail des prix n’est pas encore connu, on parle pour la France de prix allant de 200 à 500 euros, selon la version choisie. Et comme la version de base ne propose aucune des innovations de Vista par rapport à Windows XP, il va falloir commencer à mettre de l’argent de côté. Le prix a bien un peu augmenté par rapport aux autres versions de Windows. Mais la vraie différence n’est pas là. C’est en effet la politique de Microsoft qui a pris un tournant. Ce tournant se résume à mes yeux en deux points. Jusque dans les années 1990, le but de Microsoft était d’imposer Windows comme remplaçant de son système MS-DOS. À cette époque, Microsoft ne développait que peu de nouvelles technologies, se contentant d’imiter et de racheter ce qui fonctionne. Depuis la fin des années 1990, la stratégie est toute différente. Windows s’est bien imposé comme l’unique système d’exploitation utilisable par le grand public sur PC, et les entreprises qui ont essayé de remettre en cause cette situation s’y sont brûlé les ailes. De plus, soucieux de conserver son avance, Microsoft a largement augmenté ses investissements en recherche et développement. On pense à des innovations comme WinFS ou NGSCB, mais on pense aussi à l’extension de Windows à d’autres types de matériels : téléphones, télévisions, consoles de jeux, et bientôt voitures, lecteurs multimédias, et pourquoi pas nos machines à laver et notre chauffage...

Ce qu’il faut comprendre, c’est que jusqu’à présent, Microsoft cherchait à nous séduire pour qu’on choisisse Windows. Aujourd’hui ce choix est mis à mal, il faut donc passer à la caisse. Microsoft fermait les yeux sur le piratage. Un Windows piraté, c’était un Windows de plus. Aujourd’hui ce changement de politique se manifeste par plusieurs symptômes. Les licences changent, l’enregistrement en ligne est de plus en plus utilisé, des messages d’avertissements apparaissent de plus en plus. Et l’ombre de NGSCB (la fameux système de cryptage, censé tout sécuriser dans l’ordinateur) plane, promettant à tous la fin du piratage. Il y a bien des alternatives, mais quelle crédibilité ont-elles, face au Géant ? Mac OS X, très bon système lui aussi, n’est disponible que pour les Mac, et donc réservé à un cercle restreint. Quant à Linux, qui présente aussi de nombreux avantages, il est encore bien trop ésotérique pour être utilisé par des novices sans aide. Alors sans piratage, sans concurrence utilisable par le plus grand nombre, et en s’insérant dans de plus en plus de matériels, Windows s’impose comme le centre de toute l’électronique domestique. Et en situation de monopole, ce qui doit arriver arrive : les prix montent.

La Commission européenne a bien essayé de faire face à cette situation économique sans précédent. Mais les mesures sont bien trop légères et les résultats assez maigres. Pourtant l’enjeu est de taille. Sans vouloir faire une analyse économique fine du phénomène, un simple calcul permet de se faire une petite idée. En prenant une dépense moyenne pour Windows Vista de 200 euros par ordinateur, en le multipliant par les dizaines de millions d’ordinateurs vendus chaque année, la facture globale pourrait se compter en milliards. Et il faut ajouter à cela tous les autres matériels qui fonctionnent avec Windows. Bref, l’addition risque d’être salée. C’est d’autant plus absurde, selon moi, qu’il suffirait de quelques millions d’euros pour faire de Linux un système accueillant, qui puisse enfin être une alternative crédible à l’incontournable de Microsoft. Évidemment, aucune entreprise ne veut investir une telle somme dans un logiciel libre. Puisqu’un logiciel libre peut être redistribué gratuitement, le retour sur investissement attendu est bien moindre que pour un logiciel propriétaire. Le développement doit donc être mutualisé au niveau national ou, mieux, européen. Nous avons pourtant choisi, en matière de système d’exploitation, une tout autre solution que j’ai du mal à comprendre.

Il y a en effet dans tout ce système une aberration. Le plus frustrant est de se sentir obligé d’acheter ce système cher pour qui veut posséder un ordinateur. Le marché des systèmes d’exploitation n’est décidément pas un marché comme les autres. Et ceux qui prônent le libéralisme devraient avoir compris ça. Leur tout premier cours d’économie leur expliquait les inconvénients de la situation de monopole par rapport à la situation de concurrence. Les solutions existent pourtant certainement. Forcer Microsoft à ouvrir son code, faire financer par les États le logiciel libre, réguler le marché... Les spécialistes devraient pouvoir nous dire quelle est la meilleure solution. Car vu les milliards en jeu, il pourrait être bon de réfléchir à la manière dont nous voulons investir notre argent dans l’informatique.


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