On n’y arrivera pas, justement par notre façon de considérer les choses, en France, sous un angle d’abord bureaucratico-paternaliste, avec toujours cette idée d’encadrer, de "réfléchir", de "se mettre autour d’une table pour en parler", de nous envisager nous, citoyens, comme une masse d’individus immatures qu’il convient de protéger de l’innovation par des faisceaux de législations se contredisant les unes les autres. Et une fois qu’on a bien tourné en rond et garni les poches des petits copains qu’on aura placés à la tête des commissions, hauts comités, hauts conseils et tutti quanti, eh bien l’échec sera avéré et on n’aura plus qu’à passer au plantage suivant.
C’est vrai ce que vous dites à propos de l’"analphabétisme" par rapport aux interfaces graphiques, et on se demande s’il ne faudrait pas dans ces cas-là se servir d’un manuel, comme pour l’apprentissage du code de la route.
Sur le rapport parfois problématique des français à l’internet, il y a peut-être chez certains d’entre nous cette vieille méfiance à l’endroit de l’"étranger" (qui vient aussi de leur incapacité à pratiquer d’autre langue que la leur, à moins que leur monolinguisme lui-même ne procède de leur xénophobie !), mais je ne suis pas sûr que nos amis internautes américains, asiatiques, africains, hispaniques ou... hollandais soient très nombreux à entretenir des liens de correspondance, en-dehors de leurs obligations professionnelles, avec des représentants de leurs respectives antipodes. Vous savez, la France n’a pas le monopole de la méfiance à l’endroit de l’"étranger"... et la curiosité, l’intérêt que l’on peut ressentir pour l’inconnu sont des qualités assez peu répandues.
Vous dites que certains de vos élèves aimeraient bien que cela aille de soi avec un ordi, comme s’il s’agissait d’une voiture neuve. Sauf qu’une voiture ne reste neuve que le temps de sortir du garage, après il faut bien se soucier d’y mettre de l’essence, de vérifier le niveau d’huile, les pneus. C’est ce que j’essaie de faire comprendre à ma compagne. L’ordi n’a pas une existence propre, il n’est pas autosuffisant, c’est un outil qui comme une voiture, un réfrigérateur, un téléviseur, n’importe quel outil, réclame des réglages et un minimum d’attention(s) pour être en mesure de fonctionner idéalement. Il réclame aussi qu’on y adapte certains de ses comportements, comme on le fait au volant. Mais voilà : on a divinisé l’ordi. On en a fait une espèce de divinité domestique. Cela remonte aux vieux films de science-fiction et c’est resté dans l’imaginaire collectif. L’ordi c’est la fenêtre magique ouverte sur le monde, à côté de ça, le maniement d’un browser, d’un traitement de texte ou d’image, l’art de la mise en page, la formulation d’une requête internet sont de l’ordre du prosaïque. C’est décevant de découvrir que la magie a un prix : celui d’un apprentissage qui requiert une certaine ouverture d’esprit et une disponibilité à l’inconnu. Saura-t-on ne pas se laisser envoûter par cette magie chronophage ? Séparer le bon grain de l’ivraie dans ce continuum d’informations qui s’offre à nous, où le meilleur et le pire se conjoignent, se confondent ?
Bien sûr que c’est compliqué. Qu’est-ce qui est simple ? Pour moi ce n’est pas tant les réticences de certains "à s’y mettre" qui est génant, ce qui me gène c’est le retard volontairement pris en France par rapport aux nouvelles libertés que nous apporte le web, un retard organisé, planifié, et qu’aujourd’hui certains politiciens dénoncent. On n’aime guère en France les gens indépendants, on aime guère que les gens choisissent seuls ce qu’ils veulent voir s’incruster sur leur écran, on n’aime pas qu’ils aient la possibilité de donner leur grain de sel et éventuellement de s’organiser dans un sens non prévu, non voulu par ceux qui entendent nous dicter leur loi. Il y a de ça aussi, je crois.
Et il y a que les ordis, vous êtes sans doute bien placé pour le savoir, n’en sont qu’à leur préhistoire. Dans dix ans d’ici, nous regarderons nos actuels PC et leurs XP instables, leurs Vista lourdos, leurs Linux ésotériques, comme un ado d’aujourd’hui regarde passer une vieille Citroën DS. Ces engins sont terriblement compliqués, reconnaissons-le, et somme toute assez ennuyeux à manipuler avec leur cortège de connexions anachroniques à des réseaux téléphoniques antédiluviens et surtaxés. La liberté viendra du satellite, du Wimax, d’autres vecteurs non encore imaginables, il y aura toujours à ce moment-là des politiciens populistes pour prétendre nous fliquer et des cerveaux pour concevoir des dispositifs de brouillage, mais c’était déjà ça avec la radio. Les moyens mis à dispositions de chacun pour communiquer, de toujours, ont inquiété les pouvoirs...
Il a raison Foufouille, cela fait un bail qu’on nous ressort les mêmes vieilles lunes, et c’est comme pour le reste : de la culture de marronniers.
Je me souviens, quand je me suis mis au truc autour de 93 (au bon vieux temps du Windows 3.1 et des machines-outil à disque souple et ronfleur intégré), on nous promettait une explosion du télétravail, le tertiaire à domicile pour venir à bout du même coup du chômage de masse et de la pollution induite par la mobilité. Télésecrétariat, travail en équipes virtuelles, prises de commandes de courses avant livraison pour s’éviter le fléau du caddy plein à la caisse du Carrouf le samedi aprème, le téklétravail serait une mine d’emplois. Et puis comme pour toute innovation hyper-utile, pertinente et appelée à faire évoluer positivement nos petites habitudes, la mentalité franchouillarde a fait son oeuvre, les décideurs ont freiné le truc des quatre charentaises et le télétravail a conquis ainsi son statut de vain mot majuscule.
Déjà que l’Internet est arrivé en France par la petite porte, qu’autour de 96 encore beaucoup de gens en ignoraient tout. Douze ans après, L’ADSL reste une fiction pour pas mal de nos compatriotes. On est en dégroupage total si on vit dans un coin rentable, autrement c’est le passage forcé par les petits fils de cuivre de l’opérateur (pré)historique, via le modem rutilant des FAI escrocs. Le satellite bidirectionnel ? Marginal, cher, et il vaut mieux disposer d’un terrain pour la parabole géante. Le Wimax ? Ah, le Wimax. On en parle comme les aventuriers parlaient de l’Eldorado, et on ne fait qu’en parler quand on sait ce que c’est. Le Wimax est au web haut-débit ce que la pile à combustible est à l’automobile : une utopie entretenue dans son statut d’utopie, comme tout ce qui relève d’une (mauvaise) volonté politique. Au fait, on n’est pas lourds à savoir précisément ce que c’est le Wimax, de quoi il s’agit précisément, le pourquoi du comment d’une connexion sans fil, partout, qui pourrait s’organiser en régies municipales et mettre le web à la portée de tous, comme on allume sa radio, sa télé, sans avoir à se ruiner en abonnements forcés et se prendre la tête avec des floppées de branchements. Mais il faut pour cela une volonté politique, et là, on se heurte à des intérêts supérieurs. Ceux des z’actionnaires des grosses multinationales de la com qui se revendent les unes les autres les FAI comme nous échangions des images dans la cour de récré quand on était minots. Avec la bénédiction de France-Télécom, cette machine à régresser. Parcer que c’est France-Télécom le coupable. C’est à lui, d’abord, qu’on la doit, la fracture numérique. Ensuite c’est à Windaube et ses systèmes d’exploitation onéreux, puis aussi un peu à Linux et à sa constellation de "distributions" au maniement compliqué (pas foutus d’en proposer une une fois pour toutes qui serait comme un windows gratuit qui ne planterait pas, avec des icones qu’on clique dessus et des logiciels aussi faciles à manier (pour le profane, s’entend) que le bon vieux Works ou le I_view 32 pour les images et le son). Paraît que c’est en train de changer avec Ubuntu. On verra.
En attendant, prétendre se coller au web quand on n’a aucune expérience de la chose suppose de réunir trop de conditions. Alors on se décourage si on n’en a pas les moyens matériels ou si on ne s’en sent pas les capacités. Quelques marginaux auraient mis au point un système sans clavier ni souris avec écran tactile, qui s’allumerait et s’éteindrait comme une télé... mais ça reste une légende urbaine, une de plus. Pour le moment un ordi ça s’allume en appuyant sur un bouton, mais il faut respecter une procédure pour l’éteindre. Entre, il y a le clavier sur quoi il faut savoir taper, la souris à quoi il faut s’habituer, et l’antivirus, le pare-feu, les nettoyeurs de registre, le modem qui doit être bien branché, la connexion wifi qui doit être protégée, tous ces petits trucs indispensables dont il faut s’occuper tous les jours, et c’est décourageant quand on rentre crevé du taf, qu’on a les mômes dont il faut superviser les devoirs, ou passé soixante balais avec son arthrose et sa popote du soir à faire, c’est décourageant, ouais, d’entretenir un gros tamagoshi.
Les vrais parasites du système c’est parmi la classe politique qu’il faut les chercher, les cumulards de portefeuilles, de fonctions, de prébendes, les bénéficiaires de parachutes dorés et les racketteurs cotés en bourse opérant dans la distribution de l’eau courante et le retraitement des ordures. Pour le genre de propos que vous tenez, il y a le café des Sports en bas de chez vous. Là, personne ne vous contredira du moment que vous y allez d’une tournée de canons.
Je dirais que le plus important, bien avant la protection des oeuvres éventuellement piratées, c’est de sévir. Ce gouvernement voue un attachement maladif à la traque, au fichage, à la sanction en eux-mêmes, indépendamment des alibis qu’il invoque et du coût colossal que cela peut représenter. On a affaire à une ligne politique fondée sur la seule répression, dont le projet est inquisitorial. Il s’agit avant tout de désigner des coupables et de les châtier. Pour cela on fait feu de tout bois : les leechers, les pauvres, les rmistes, les handicapés, les parents isolés, les internautes subversifs, les petits malins qui commercialisent des poupées vaudou à l’effigie d’Une ou d’Untel, les porteurs de pancartes où est inscrite, par exemple, telle citation d’un propos présidentiel, ou encore les siffleurs de Marseillaise. En fait, est passible de sanctions tout ce qui va à l’encontre de la ligne du Parti. Pourquoi ? Parce que cette ligne est délibérément sale, malhonnête, amorale, agie par des intérêts mafieux, et que ses acteurs les moins illuminés ne se font pas la moindre illusion quant à son devenir ni au leur. Le Sarkozysme est une phase critique mais cependant transitoire de notre histoire. Il n’est pas besoin d’être clerc pour en pressentir l’issue tragique.