A
la décharge de Raoul Castro et de ses camarades du Parti communiste, il
faut malgré tout, à cet égard, noter que le blocus et l’embargo auquel
Cuba est confronté depuis décennies oblige à une realpolitik que les
autres gouvernements pratiquent de même sans être pourtant soumis à une
pareille contrainte. Mais surtout, la présence de ces personnages peu
recommandables sur le podium dressé Place de la Révolution n’avait pas
de quoi choquer les donneurs de leçons démocratiques made in France. Nos
gouvernants n’ont, en effet, jamais hésité à leur serrer la main, aussi
ensanglantée soi-elle, à eux et leurs pareils.
Parmi
les autres dirigeants étrangers qui se succédèrent devant le micro à La
Havane ou à Santiago, il en fut, toutefois, tels les présidents
bolivien, équatorien et vénézuélien, qui ne pouvaient qu’aggraver post mortem le cas du « commandante en jefe ». Un point commun unissait en effet Evo Morales, RafaelCorrea et Nicolás Maduro :
profiter de l’occasion pour rappeler et exalter ce qui peut être
considéré comme la ligne directrice fondamentale de la révolution
castriste, plus actuelle et nécessaire que jamais aujourd’hui pour tous
les gouvernants soucieux de l’indépendance de leur pays et d’échapper à
l’emprise de la superpuissance et de ses alliés, à savoir
l’anti-impérialisme. Pour nos caniches euro-atlantistes, laquais fidèles
de la Maison Blanche et du Pentagone, un tel rappel est proprement
insupportable. Certes, je persiste à penser que Cuba n’est pas un pays
socialiste, mais de capitalisme d’État. Mais le régime castriste est le
seul demeuré véritablement anti-impérialiste — avec peut-être, sur un
mode mineur, le bolivien et l’équatorien —, même s’il n’avait pas
d’autre choix face à l’agressivité des gouvernements étasuniens qui se
sont succédés depuis 1959. L’avenir dira si le rapprochement entamé
récemment entre Washington et La Havane mettra fin ou non à l’exception
cubaine.
Cependant,
l’importance que j’ai accordée à la réaction — dans les deux sens du
terme — hystérique et haineuse des politiciens, éditocrates et intellos
de cour qui se sont relayés dansl’hexagone
pour cracher à tour de rôle sur la tombe — l’urne, plutôt — de Fidel,
est aussi le fruit d’une autre préoccupation, plus « locale ». Cette
réaction me paraît, en effet, symptomatique de l’état d’esprit qui règne
en France parmi nos soi-disant élites, et donner par avance une idée de
ce qui se produirait si un événement quelconque venait à menacer leur
statut et leurs privilèges. Certes, ce n’est pas le cas en ce moment,
où, dans la farce ou la foire électorale qui se prépare, la seule force
de gauche qui pointe à l’horizon a pris la forme bisounours et bouffonne
de l’« insoumission » mélanchonienne. Mais qu’en serait-il si
l’interminable « crise » en cours, à la fois économique, sociale,
écologique et politique, s’aggravait ? Et si ses innombrables victimes
sortaient enfin de leur léthargie politco-idéologique pour se dresser
contre les puissants et redevenir un peuple dans l’acception que revêt
ce terme dans les périodes révolutionnaires ? Il y a fort à parier qu’une
« union nationale », rebaptisée républicaine comme il se doit, ne
tarderait pas à se constituer où l’on verrait au coude à coude, par
exemple, l’extrême-droitière Marine Le Pen, l’ultra conservateur
François Fillon et proto-fasciste Manuel Valls pour « faire barrage », non
plus évidemment à l’extrême-droite, mais à la réapparition éventuelle
du vieil ennemi intérieur : le péril rouge. Car c’est bien le vieux
spectre entrevu par Marx et Engels que les vautours se disputant le
cadavre de Fidel s’évertuaient par avance à exorciser.
La
réalité est précisément ce qui importe le moins à ce ramassis de
politiciens, de journalistes et de penseurs aux ordres sans qu’il soit
besoin de leur en donner. Le plus soumis d’entre eux et aussi le plus
content de lui, Jean-Michel Apathie, aura une réponse toute faite pour
expliquer l’affluence record du peuple cubain sur la place de la
Révolution à La Havane, la place Antonio Machado à Santiago de Cuba et
tout au long du trajet qu’emprunta entre les deux villes le véhicule
militaire transportant les cendres de Fidel. « Il était un peu obligé. C’est un pays quadrillé, Cuba. On sait comment ça marche ! »
Remarque péremptoire ne laissant à l’interlocuteur, le porte-parole du
gouvernement Stéphane Lefoll en l’occurrence, venu à l’antenne de France Info — France Intox,
en fait — se désolidariser de Ségolène, d’autre choix que d’approuver
et de débiter à son tour comme un crétin l’antienne attendue : Cuba « n’est pas une démocratie », et« les problèmes des droits de l’Homme, ils existent ». Et de poursuivre, au cas où les auditeurs n’auraient pas saisi la justesse et l’originalité du jugement : « Cuba n’est pas une démocratie et il y a des problèmes de liberté, et depuis longtemps ».
Que
d’autres problèmes, comme ceux de l’éducation, de la santé, de la
culture aient trouvé à Cuba des solutions que l’on a renoncé à chercher
au profit des classe populaires dans la plupart des autres pays
d’Amérique latine, que, si l’on est ouvrier, employé, agriculteur, jeune
ou retraité, il vaille mieux vivre sous le « régime » castriste que sous
n’importe quel autre régime du cône sud et du « Sud » de la planète en
général, voilà ce qui explique peut-être la tristesse et la ferveur non
simulées — sauf pour l’idiot Apathie — des masses cubaines à l’annonce
de la mort de Fidel, et qui, visiblement, échappe à tous ceux qui, en
France, prétendent savoir « comment ça marche » à Cuba. Tout en ignorant
ou feignant d’ignorer, par dessus le marché, qu’en ces domaines et
quelques autres (poste, transports collectifs), « ça marche » de moins en
moins bien dans notre pays, austérité néo-libérale et privatisations
aidant. La mortalité infantile par exemple, est moindre à Cuba qu’aux
Etats-Unis, au Canada et… en France.
Une poignée de chefs d’État ?
Le
mépris avec lequel a été traité dans l’hexagone le peuple cubain
rassemblé pour un dernier hommage à son dirigeant, a prévalu également
pour les représentants politiques des autres pays qui avaient décidé de
s’y associer. Pour les gouvernants de « nos démocraties », il allait de
soi, sans même qu’il soit besoin de passer la consigne, que le boycott
s’imposait. Et que seule une minorité d’autres « dictateurs » ou assimilés
pouvaient avoir l’idée saugrenue d’aller à La Havane participer à la
commémoration du héros révolutionnaire disparu.
Pour L’Immonde,
ce ne serait qu’une « poignée de chefs d’État » qui se serait rendue à
Cuba pour rendre un dernier hommage au « dictateur cubain ».
Effectivement, à l’exception Ségolène Royal, à qui ses propos louangeurs
à l’égard de ce dernier vaudront le torrent d’invectives que l’on a vu,
les dirigeants « occidentaux » brillaient par leur absence, si on laisse
de côté le Premier ministre grec Alexis Tsipras qui a eu le culot de
faire l’éloge de la capacité de Fidel Castro à « résister à la pression
extérieure », pour faire sans doute oublier son déculottage honteux
devant les diktats de la « troïka » néo-libérale. Il n’empêche : sauf à
considérer la Chine, la Russie, le Brésil, l’Iran, le Vietnam et nombre
de pays latino-américains et africains comme quantité négligeable, c’est
un pourcentage conséquent des habitants de la planète qui était
représenté lors de ces manifestations de deuil.
On
objectera sans doute que la présence de présidents ou vice-présidents
de certains pays à la cérémonie d’adieu nocturne Place de la révolution à
La Havane, contrastait avec l’image pieuse du Fidel Castro libérateur
et désintéressé qui ressortait de leurs discours. Sauf à se laisser
emporter par l’enthousiasme ou l’émotion que pouvait susciter le
spectacle d’une foule immense et recueillie, on avait ainsi du mal à
oublier les états de services sanglants d’un Sassou-Nguesso, militaire
de carrière devenu carriériste politique qui s’était proclamé président
de la République du Congo en 1997 à l’issue d’une guerre civile qui
avait fait environ 400 00 morts. La prise de parole d’un émir du Qatar
haut placé n’était pas non plus de nature à relever le niveau en matière
de « droits de l’homme ». Pas plus que celle du président actuel de
l’Afrique du sud à la tête d’un régime répressif et corrompu qui fait
oublier les espoirs mis dans la fin de l’apartheid. Sans oublier le
fringant président du Mexique, Enrique Peña Nieto. Son inertie frisant
la complicité face aux assassinats d’opposants commis par les forces de
l’ordre, et la dilapidation des fonds publics par sa dépensière épouse
ont fait tomber sa popularité au plus bas parmi ses compatriotes.
Peut-être pensait-il la rehausser en glorifiant les faits d’armes et
l’intégrité d’un chef d’État révolutionnaire d’un pays avec qui, il est
vrai, le Mexique n’a jamais rompu ses relations diplomatiques.
Sorti de son trou béarnais, le « centriste » François Bayrou se joignit au chœur des contempteurs pour qu’on ne l’oublie pas : « Les bras vous en tombent. Il n’y a pas de limites aux bêtises que les responsables politiques peuvent dire », dénonça le président du Modem, orfèvre en la matière. Et de préciser que c’est « pire qu’une faute politique, d’autant que Ségolène Royal parlait au nom de la France ».
Car chacun devrait savoir qu’au nom de la France, il est hors de
question de parler positivement d’un chef d’État non aligné sur la
« démocratie de marché ». Plus à gauche ou plutôt moins à droite, la
réprobation contre Ségolène Royal fut également de mise. En prenant le
risque de donner à un bouffon de la scène politique des plus médiocres
un lustre qu’il ne mérite assurément pas, on peut citer François de
Rugy, politicien écolo passé du verdâtre au rosâtre, qui demanda au « président de la République de désavouer ces propos contraires aux valeurs de la France ». Des propos qui ont aussi indigné la secrétaire d’État chargée de l’aide aux victimes, Juliette Méadel : « Ma gauche à moi, ça n’est pas cette gauche qui encense Fidel Castro »,
s’exclama t-elle sur BFMTV. Spécialiste des questions financières,
conseillère en fusions-acquisitions et en droit des sociétés cotées,
entre autre au sein du cabinet anglo-saxon Cozen and O’Connor,
directrice, en outre, du groupe de réflexion Terra nova, cette énarque
aurait pu signaler que « sa gauche à elle » avait parti lié avec cet
ennemi sans nom ni visage que Hollande promettait de pourfendre aux
gogos rassemblés du Bourget en 2012.
Jean-Marc
Ayrault, ministre des Affaires étrangères et ex-Premier ministre, aussi
nul et nuisible dans la première fonction que dans la seconde, jugera
bon d’en rajouter une louche à Lille, lors d’une visite de la pépinière
de start-up EuraTechnologies en compagnie de Martine Aubry, dont on sait
par ailleurs les sentiments qu’elle nourrit à l’égard sa rivale dans le
marigot solférinien. « Si vous me demandez si Fidel Castro était un
démocrate, à l’évidence ce n’était pas le cas. C’était un dictateur… Ça
c’est très clair », asséna J-M Ayrault devant quelques journalistes de service. Et de préciser : « Fidel
Castro a incarné un espoir à un moment, mais il a aussi incarné le
contraire de ce à quoi nous pensons et à quoi nous aspirons. Il a
porté atteinte aux droits de l’Homme, et jamais la France n’a fait
preuve de complaisance à l’égard des atteintes aux libertés, des
atteintes à la démocratie ». Venant d’un ministre en cheville, comme
d’autres membres du gouvernement « socialiste » et leur Président, avec
non seulement les fort peu humanistes et démocratiques pétromonarques du
Golfe, mais aussi les rebelles immodérés, assassins et tortionnaires
d’Al Nosra en Syrie, ce genre d’envolée est du plus parfait grotesque.
Mais, comme le reste de ce gouvernement « socialiste » failli, le ministre
n’en était plus à une ignominie près. On laissera (pour le moment) le
mot de la fin à l’inénarrable Jack Lang qui, interrogé sur France Inter,
a cru bon d’ironiser : « Je n’ai pas envie de me livrer à une galéjade mais avait-elle bu un peu trop de rhum en arrivant à La Havane ? » avant de se demander : « Comment peut-on à ce point nier la réalité ? »
Dans
ce chœur d’unanimisme vomissant le leader cubain décédé et son
« régime », il revint à la Ministre de l’Environnement, envoyée tout de
même à Cuba pour représenter la France aux funérailles, d’émettre la
fausse note. Émue à la vue des dizaines de milliers de Cubains en deuil
venus dire un dernier adieux à leur « Commandante » ou soucieuse d’apposer
une touche « degôche » à sa personne qui en a effectivement bien besoin
ou encore guignant une future carrière à l’ONU avec les concessions
qu’une telle ambition implique à l’égard de « régimes » considérés comme
« hostiles » par la CIA et le National Security Council ?
Peu importe. Toujours est-il que la coryphée de l’« ordre juste » eut le
mauvais goût de dire à Santiago de Cuba une vérité qui, aux oreilles
délicates mais opportunément bouchées de nos gouvernants et de la
valetaille intellectuelle ou médiatique qui leur fait écho, fit l’effet
d’un sacrilège. À savoir qu’« il y a beaucoup de désinformation » au sujet de la violation des droits de l’homme dans l’île envers « un monument de l’Histoire » grâce qui, par sa « résistance à l’occupation extérieure », « les Cubains ont récupéré leur territoire, leur vie, leur destin ».
Que
n’avait-elle pas dit ! « Pluie de critiques », « volée de bois vert »
titrait la presse de marché qui s’empressait en même temps de fustiger à
son tour la déclaration inconvenante voire iconoclaste de Ségolène
Royale. « Plus jamais de leçon de la « Gôôche » sur les droits de l’homme, après l’éloge de Castro par un ministre socialiste !!! »,
tweeta le très droitier Thierry Mariani, député des Français à
l’étranger, dont les poussées d’adrénaline sécuritaires font
s’interroger sur ce qui le sépare encore de la droite extrême. Laquelle,
par la bouche de Florian Phillipot fit savoir que « ce qu’a dit
Ségolène Royal manque de mesure, de lucidité et de respect pour
l’ensemble des victimes, incontestables et incontestées, de ce régime ». Et d’évoquer les « persécutions »
d’opposants politiques, d’homosexuels... Sur ce dernier point,
néanmoins, en forme de plaidoyer pro domo, le numéro 2 du F.N. ferait
bien d’actualiser ses connaissances : si les homosexuels eurent
effectivement maille à partir avec le « régime », ce fut principalement au
cours des la décennie qui suivit la prise de pouvoir. Aujourd’hui,
n’importe quel touriste un peu curieux sans être mal intentionné pour
autant vous dira que la prostitution masculine se porte bien — pour ne
rien dire de la féminine — aux alentours des grands hôtels ou des plages
de Cuba.