Pour ma part, je continuerai à lire Dostoïevski. On peut néanmoins
mesurer, à la faveur de cette mystérieuse affaire, à quel point les
artistes jouissent d’un privilège d’extra-moralité. Le caractère, la
conduite privée ou publique d’un créateur, d’un romancier en
l’occurrence, n’affectent en aucune façon la réception qui est faite de
son œuvre. Ce qui démontre une fois de plus, si besoin en était, que
l’art n’a décidément rien à faire avec la morale.
J’ai envie de rapprocher cet extrait de votre article de cette citation de Marcel Proust, critiquant Sainte-Beuve :
« L’œuvre de Sainte-Beuve n’est pas une œuvre profonde [...] cette
méthode méconnaît ce qu’une fréquentation un peu profonde avec
nous-mêmes nous apprend : qu’un livre est le produit d’un autre moi que
celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos
vices. [...] En aucun temps, Sainte-Beuve ne semble avoir compris ce
qu’il y a de particulier dans l’inspiration et le travail littéraire, et
ce qui le différencie entièrement des occupations des autres hommes et
des autres occupations de l’écrivain. »
Merci pour cette réponse détaillée qui prouve que vous maîtrisez le sujet, ce qui n’est pas du tout mon cas. Si je vous comprends bien l’oeuvre de Heidegger oscille entre sophistique et mystification, elle serait une dangereuse imposture. On peut tout de même s’étonner qu’elle ait pu influencer des philosophes aussi renommés que Lévinas ou Derrida. Par ailleurs, l’obscurité passant pour de la profondeur n’est-elle pas un travers de cette « french theory » qui a sévi (et sévi encore ?) naguère sur les campus américains. Ainsi la « déconstruction » derridienne n’est-elle pas un héritage de Heidegger ? Autrement dit, faut-il reconnaître à ce charlatan le mérite d’avoir suscité des travaux stimulants pour la réflexion, a-t-il tout de même pu jouer le rôle d’un « remue-méninges » dans le champ des sciences humaines ?