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Najat Jellab

Najat Jellab

Proletaire des arts et des lettres.  Plumitive et réalisatrice (Le Projectionniste, Sour Milk and Honey, Beyond Life). Un parcours nourri par la philosophie (Sorbonne, Fénelon) et le cinéma (INIS Montréal, Centre NAD)
 
 
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Le Projectionniste
 
 

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  • Premier article le 19/04/2012
  • Modérateur depuis le 04/04/2026
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Derniers commentaires



  • Najat Jellab Najat Jellab 31 octobre 01:58

    @Lombre Von Trek

    ​Permettez-moi d’abord de saluer à nouveau la tenue de vos objections. C’est un plaisir rare, sur ces forums, de croiser un contradicteur qui ne se contente pas d’aligner des slogans, mais qui prend la peine d’armer sa pensée. Aussi, vais-je poursuivre en tentant de n’oublier aucun point, croyez-le bien, loin de moi l’idée d’en esquiver un seul.

    ​Si je convoque Marx, ce n’est pas par dogmatisme exclusif, mais parce qu’il offre, selon moi, l’armature la plus rigoureuse pour penser les mutations de la valeur et de l’exploitation dans la sous-traitance et la logistique contemporaines ; qualifier les émeutiers de lumpenprolétariat revient à faire de la marge une tare morale, alors qu’elle est organiquement reliée à l’économie précaire. Mais pour montrer que la pensée ne s’arrête pas là, l’on pourrait aussi bien convoquer Spinoza, pour qui les passions tristes et la haine ne sont jamais des essences, mais les effets mécaniques de l’impuissance politique, ou encore Norbert Elias, qui démontre que la civilité et le respect de la règle sont le fruit d’un long processus d’apprentissage indissociable de la présence pacificatrice de l’État, dont le retrait enraye le processus de civilisation.

    ​Par ailleurs, vouloir instrumentaliser Gramsci pour en faire le héraut d’un « choc des cultures » relève du contresens complet : ce dirigeant et théoricien communiste n’a jamais pensé la culture comme une idée flottante, mais comme la superstructure par laquelle une classe dirigeante légitime sa domination matérielle. Vous, qui semblez maîtriser vos références, le savez sans doute très bien.

    ​Vous me parlez, par la suite, de la perception de cette jeunesse des banlieues françaises au Maghreb, que vous m’accusez d’esquiver. Je vous réponds sans le moindre fard : oui, ces jeunes y sont souvent perçus avec une incompréhension certaine, voire une franche exaspération, des rejetons sans classe ni manières, qui viennent parader durant la Maison estivale avec leur arabe plus qu’approximatif, leur méconnaissance des règles de bienséance et de politesse d’une civilisation séculaire. Cette perception atteste bien du fait qu’ils sont le pur produit d’une « drôle de culture » venue d’Europe, mais sûrement pas de « chez nous ». D’ailleurs, lorsque vous m’interpelez sur un prétendu « angle mort », celui du phénomène des « French Arabics » à l’international et leur rejet au Maghreb, vous y voyez le signe d’une sous-culture essentialisée là encore. C’est tout le contraire. Le fait qu’ils soient perçus comme radicalement étrangers au Maghreb prouve précisément qu’ils ne sont pas les porteurs d’une culture d’origine ou d’un texte sacré importé. Ils sont le produit exclusif, par défaut et par rupture, de la relégation systémique subie en France. Cette identité hybride ne s’est pas forgée dans le Coran, mais dans le creuset du ghetto urbain occidental : j’y entends, pour ma part, davantage le French que l’ Arabic, ou du moins une sorte d’Arabic abîmé par un caractère French, comme on dirait a failed batch, un lot raté, en bon français.

    ​Quant à votre comparaison avec l’immigration d’Asie du Sud-Est, elle relève d’un mythe culturaliste qui s’effondre face aux faits : opposer une prétendue « sacralisation de l’effort » des Boat People à la paysannerie maghrébine est une erreur d’analyse que déconstruit brillamment l’historien Gérard Noiriel dans son ouvrage Le Creuset français. Car les réfugiés asiatiques des années 1970 ont bénéficié — Guerre froide oblige — d’une politique d’accueil et d’insertion géopolitique d’exception (hébergement, cours de langue massifs, soutien aux enclaves commerciales), là où l’immigration maghrébine des Trente Glorieuses fut un recrutement pur et utilitaire d’ouvriers spécialisés pour l’usine, les mines et le BTP, parqués dans des foyers puis relégués dans des grands ensembles périphériques pour fixer cette main-d’œuvre à bas coût.

    ​Enfin, invoquer La Muqaddima d’Ibn Khaldoun pour accabler le pilleur des bas-fonds tout en oubliant que la décomposition de la cité y vient toujours de la corruption des élites dirigeantes, de l’alourdissement des impôts et de la destruction de la justice brisant la ’asabiyya (la cohésion sociale) disqualifie votre thèse : le coupable khaldounien, c’est l’oligarchie rentière, pas le pilleur de la périphérie.Mais je vous avais déjà répondu sur ce point, c’est simplement que vous refuses de lire jusqu’au bout, Ibn Khaldoun lui-même.

    ​Je ne comprends pas tout à fait la pertinence de votre référence à Braudel. Certes, Braudel étudie les structures du bassin méditerranéen sur des siècles, à savoir les routes maritimes, le grand commerce, les institutions des cités-ports, l’urbanité de ce bassin, en somme. Mais cela ne dit absolument rien de la condition de vie d’un paysan analphabète du Rif marocain ou des montagnes kabyles dans les années 1960. Les hommes que la France est allée chercher pour ses usines n’étaient pas les marchands d’Alger ou les lettrés de Fès ou de Marrakech. C’étaient des ruraux, issus de micro-territoires agricoles, projetés du jour au lendemain dans le prolétariat industriel des banlieues parisiennes ou lyonnaises. Et tout séparait le paysan du citadin dans les pays du Maghreb, comme en France, comme ailleurs.

    ​Et puisque vous aimez l’histoire, rappelez-vous que lorsque, sous le Second Empire, on est allé chercher les maçons de la Creuse pour construire le Paris d’Haussmann, en pleine révolution industrielle, tout séparait ces paysans occitanophones des codes de l’urbanité parisienne : ils étaient traités de brutes, parlaient un patois méprisable, etc. Bref, rien de nouveau sous le soleil : être un citadin de Saïgon ou de Casablanca n’était pas comparable à être un paysan des rizières du delta du Mékong ou des vallées reculées de l’Atlas.

    ​Ce choc entre le paysan et le citadin est d’ailleurs un leitmotiv dans la littérature, française, de la pauvre Gervaise dans L’Assommoir de Zola, venue de sa province profonde et broyée par le ventre de Paris, à Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli — avec cette jeune fille venue de sa campagne bordelaise qui rencontre le jeune ouvrier algérien, partageant la même aliénation sur la chaîne de montage des usines Citroën, le même choc de la grande ville et la même relégation —, en passant par L’Amant de Marguerite Duras : d’un côté, le Saïgon des années 1930, son urbanité opulente, son grand commerce, le Cholon chinois et la bourgeoisie coloniale ; de l’autre, la brousse, la misère paysanne et la jungle du Mékong. Bref, ne me faites pas croire que c’est à vous que je vais apprendre ce gouffre constant entre les mondes rural et urbain et à quel point être doublement parachuté peut vous enterrer pour longtemps.

    ​Enfin — et mon Dieu que vous m’avez fait cogiter aujourd’hui —, vous tentez de m’imputer une complaisance quelconque pour la casse, dans le seul but de dresser un procès de « mépris de classe » à quiconque refuse la surenchère sécuritaire. C’est une fausse alternative. Expliquer un phénomène n’a jamais consisté à le cautionner. La destruction de biens collectifs qui affecte d’abord le quotidien des habitants de ces quartiers, les petits commerçants qui n’ont rien demandé et même d’ailleurs les grandes enseignes. Ne me faites pas dire ce que je n’ai jamais pensé. Derrière tout cela, j’ai vu comme vous : il y a des vies, des destins, des espoirs, des aspirations, des tumultes et des batailles et, pire encore, j’ai vu une police absente, trop occupée à gazer là où on défilait tranquillement. C’est comme si la prochaine egape consistait à ce que chacun se défende soi-même, alors que si on lègue sa liberté à l’État c’est d’abord en échange de sa sécurité — ce qui est la base du contrat social. Tout concourt, on dirait, à nous préparer à l’idée de milices, peut-être.Après tout c’est cela le fascisme.

    ​Mais là est le piège : faire croire aux classes populaires que l’état d’urgence permanent résoudra les effets de la désindustrialisation et du délabrement des structures publiques. Le vote d’exaspération ne fera qu’empirer la situation. Réclamer davantage de police sans toucher à la distribution des ressources, c’est l’artifice gestionnaire de ceux qui préfèrent casser le thermomètre pour ne pas avoir à mesurer la température.

    ​Merci à vous. Si nos grilles de lecture restent irréconciliables, l’effort de dialectique, lui, reste un réel plaisir.



  • Najat Jellab Najat Jellab 30 octobre 19:49

    @Ouam (Paria statutaire non vacciné) aujourd’hui je vais m’adresser à vous ainsi qu’ à tous ceux qui écrivent depuis cette même tranchée, celle oú les esprits d’abord partis gaillards, se sont enlisés de sorte qu’ils guettent désormais un ennemi imaginaire.

    ​Votre commentaire est un cas d’école, un véritable diagnostic clinique de la panique identitaire contemporaine. En alignant le fantasme d’un Japon forteresse, l’angoisse du « grand remplacement » et le jargon du populisme américain (« shit-hole »), vous ne produisez aucune pensée , vous régurgitez les réflexes pavloviens d’une époque qui a peur.

    ​Ce qui frappe chez des profils comme le vôtre, ce n’est même plus la malhonnêteté intellectuelle — c’est le désarmement total. Avez-vous encore les moyens d’une analyse politique quelconque, les avez-vous jamais eus d’ailleurs ? Ou, par épuisement, n’êtes-vous plus que des automates saturés de slogans sécuritaires, réduisant des décennies de faillite sociale, de désertification des services publics et de mépris de classe à un seul épouvantail fantasmé ?

    ​Vous brandissez soudainement le sort des femmes ou des minorités non pas par conviction émancipatrice, mais par pur opportunisme polémique, espérant, une fois de plus, armer une haine de l’autre qui vous évite de regarder en face la misère du monde et la vôtre aussi. Et n’y voyez aucun mépris de ma part, mais le simple constat d’un naufrage que vous subissez autant que vous le propagez.

    ​Je ne descends jamais à ce niveau de logorrhée et je n’accorde habituellement aucun temps à des propos semblables à ceux que vous tenez. Mais puisque cette traînée de poudre gagne du terrain et qu’il faut bien que l’on mette la main à cette boue pour en exposer l’inanité, rappelons ces mots de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».

    ​Votre prose est faite de cette boue-là : un amas de poncifs xénophobes. Mais rassurez-vous : même si vous et vos semblables êtes devenus légion sur les forums du Figaro et compagnie, la répétition en boucle de vos jappements ne transformera jamais le néant de vos arguments en lucidité politique. Elle atteste juste d’une chose : vous avez abdiqué toute pensée pour vous réfugier dans le bruit.

    ​Car vous voyez, puisque vous nous donnez votre boue, nous allons en faire del’or, Des gens comme moi, musulmans ou pas, nous sommes légion aussi, et j’ai envie de vous citer Les Fleurs du Mal , oui oui vous savez, ce « machin-chose » qu’on vous a fait lire au collège, eh bien dans nos légions à nous, nous continuous de penser que dans la noirceur de votre tranchée, nous sommes là pour transformer le mal, si ce n’est en fleurs, en intelligence.Vous agitez le mot « charia » comme un épouvantail de sauvage, terrifié par un vocable dont vous ignorez jusqu’au sens premier : en arabe, al-charia ne désigne ni un code pénal ni une police des mœurs, mais étymologiquement le chemin qui mène vers la source d’eau vive — une aspiration éthique et spirituelle à se conforter dans des valeurs positives, de la même manière que la tradition juive consacre la Halakha ou que la quête chrétienne cherche la voie droite.

    ​C’est là toute notre différence — celle qui sépare ceux qui manipulent les mots en aveugles de ceux qui en connaissent la substance : là où votre esprit s’assèche dans l’ornière des peurs recuites et du ressentiment, nous cherchons la source. Et même au milieu de votre fange, nous continuerons de faire couler l’intelligence — un chemin d’autant plus nécessaire que le vôtre, hélas, tourne manifestement en rond. Et très franchement, je crois que ce chemin finit par vous épuiser vous-même par son absurdité.



  • Najat Jellab Najat Jellab 29 octobre 22:49

    @Lombre Von Trek

    Vous posez la question avec une franchise que j’apprécie, et j’y réponds en vous accordant d’abord ce qui me paraît juste. Oui, il existe une rupture entre les générations. Oui, la culture n’est pas un simple reflet de l’économie. Oui, un imaginaire de consommation habite une partie de cette jeunesse. Mais chacun de ces constats, examiné de près, me semble renforcer l’analyse de classe plus qu’il ne l’affaiblit.
    Prenons la rupture entre les générations. Vous avez raison de dire que les parents ont accepté un « deal » : venus de leur campagne, ils se comparaient au village d’origine, et la ville, même au bas de l’échelle, était une promotion. Leurs enfants, eux, sont nés en France et se comparent à leurs camarades de classe. Ils ne réclament pas le « luxe » d’un système qu’ils rejetteraient : ils réclament ce qu’on leur a promis à l’école. C’est le paradoxe décrit d’ailleurs par Tocqueville : le mécontentement croît quand les conditions s’améliorent, parce que les attentes montent plus vite qu’elles. : la Révolution éclate sous Louis XVI, dont le règne fut l’époque la plus prospère de l’Ancien Régime, avec un commerce florissant, des campagnes qui s’enrichissent et une monarchie qui se réforme, et c’est pourtant là qu’intervient 1789. , On peut extrapoler et penser à Mai 68, qui survient en pleine croissance des Trente Glorieuses, avec le plein emploi et une université qui s’ouvre à une jeunesse bien plus nombreuse, mais dont les attentes dépassent ce que le monde du travail lui offre encore. Je digresse allègrement mais ce que je veux dire c’est que ce n’est pas un refus de l’intégration mais c’est l’intégration elle-même qui produit ses exigences..
    Je n’oublie pas, par ailleurs, le rôle des parents dans une scolarité réussie, et je ne nie pas que beaucoup de petits Arabes et de petits Noirs sont en échec scolaire. Mais regardons ce que cela signifie concrètement. C’est l’enfant dont le père part à quatre heures du matin nettoyer des bureaux et rentre trop las pour regarder un cahier. C’est celui dont la mère, qui n’a pas pu aller à l’école au Maroc ou au Mali, ne peut pas l’aider à faire ses devoirs, et qui traduit lui-même, dès dix ans, les courriers de l’administration. C’est celui qui travaille dans la cuisine, faute d’une chambre, et à qui l’on propose en troisième un bac technologique, voire une orientation encore moins ambitieuse, là où un camarade mieux informé, aux mêmes notes, vise la voie générale voire une classe préparatoire. Ces parents ne manquent pas d’ambition : ils manquent de moyens, de temps et de connaissance du système, que d’autres familles transmettent sans y penser. Les travaux de sociologie de l’éducation le confirment : à origine sociale comparable, les écarts de réussite s’effacent largement. Les familles d’origine asiatique, souvent propriétaires d’un petit commerce, ne disent rien d’autre : leurs enfants font leurs devoirs derrière le comptoir, sous l’œil de parents présents, qui disposent d’un capital, d’un réseau et, bien souvent, d’une origine urbaine : beaucoup viennent de villes, de milieux de commerçants et de lettrés, et ont acquis avant de partir une culture de l’école et de la ville qui manque aux familles venues des campagnes. Ce n’est pas leur « tradition » qui explique leur réussite, c’est la position sociale qu’ils occupaient déjà. Et des conditions de relégation « comparables » ne le sont jamais tout à fait : les tests de discrimination à l’embauche montrent, de façon répétée, qu’à CV égal, un nom d’apparence maghrébine fait chuter les chances d’être rappelé.
    Vous avez également eu raison de convoquer Gramsci, mais je crois qu’il vient plutôt renforcer la même idée. Pour lui, une classe dirigeante ne domine pas seulement par la force ou par l’économie : elle domine en faisant passer sa vision du monde pour le bon sens de tous, ce qu’il nomme l’hégémonie. La culture n’est donc pas indépendante de la classe : elle est l’un des terrains où se joue la lutte. L’imaginaire de luxe que vous relevez chez certains pillards est précisément celui que les vitrines et la publicité servent à tous chaque jour.
    Le contexte de Gramsci éclaire d’ailleurs notre époque. Il écrit La Question méridionale dans les années 1920 à la veille de son arrestation par le régime fasciste. Les élites du Nord expliquaient alors la pauvreté du Sud par la « nature » de ses habitants, supposés indolents et quasiment barbares. Il montre qu’il s’agit d’une idéologie, qui servait à dresser les ouvriers du Nord contre les paysans du Sud. Quand les explications par la « nature » d’un groupe gagnent le débat public, c’est généralement que quelqu’un a intérêt à ce que le peuple reste divisé.
    Il y a quarante ans déjà, quand l’analyse marxiste était selon vous « tout à fait valable », la même lecture culturelle existait : lors des grèves d’ouvriers immigrés de Citroën, par exemple, des responsables du gouvernement ont parlé d’« intégristes » et de « chiites ». Une grève ouvrière était déjà traduite en fait religieux. Quant aux émeutes qui n’auraient pas lieu ailleurs, elles ont eu lieu à Londres en 2011, à Stockholm en 2013, à Athènes en 2008, à Los Angeles en 1992,
    J’en viens à votre question, qui est la bonne : où est la plus-value de ces « seconds cas » ? Elle demande en réalité ce que produit un pillard, alors qu’une classe se définit par sa place dans les rapports de production, non par le comportement d’un individu un soir d’émeute. Or les descendants d’immigrés travaillent massivement dans le nettoyage, la sécurité privée, le bâtiment, la restauration, la logistique, la livraison, l’aide à la personne, souvent sous-traités en cascade. C’est leur travail qui produit la plus-value et les profits plus haut.
    Quant à ceux qui ne travaillent pas, Marx les a prévus. L’« armée industrielle de réserve » n’est pas un résidu : c’est un levier de l’accumulation. Parce qu’elle existe, elle pèse sur les salaires de ceux qui travaillent, de toutes origines, et contient leurs prétentions. Ces jeunes apportent donc quelque chose, sans le vouloir : leur existence même abaisse le coût du travail pour tous, ce qui est la plus-value dans sa forme la plus nue. Et une part de leurs maigres revenus revient aux détenteurs du capital sous forme de loyers et de crédits, ce que Marx appelait la rente.
    Reste le pillage, que votre grille culturelle relie à un « imaginaire de prédation », mais que l’histoire sociale connaît bien mieux. Au risque de vous surprendre, mais l’idée n’est certainement pas de moi : le pillage n’est pas toujours une pulsion prédatrice, il peut être l’expression, sans organisation, d’un sentiment de justice bafouée. l’idée est magistralement développée dans L’économie morale de la foule, par l’historien E. P. Thompson qui a montré que les émeutes de subsistance de l’Angleterre du XVIIIe siècle, où la foule pillait les boulangers et les meuniers, étaient une forme de revendication de justice menée par des gens sans organisation, sans syndicat, sans porte-parole. Quand tout cadre collectif disparaît, la révolte reste à l’état brut, et c’est cela que nous voyons. La plus-value n’est donc pas introuvable : elle est dans le travail, dans l’armée de réserve et dans la rente. Votre grille culturelle ne l’efface pas, elle empêche seulement de la voir. Attention, j’explique mais je n’excuse pas, j’insiste simplement sur l’impasse totale d’une lecture essentialiste et culturaliste.
    Je finirais volontiers sur une confidence. Les analyses marxistes ne sont plus à la mode, depuis longtemps, comme si HEC avait désormais, disons-le, plus de sex-appeal que Normale Sup auprès de la classe intellectuelle et médiatique Ce n’est pas anodin, c’est même très révélateur : nos goûts intellectuels eux-mêmes sont fabriqués par les conditions où nous vivons. Qu’on cesse de parler des classes au moment précis où elles se creusent n’est pas un hasard, c’est le propre des époques qui préfèrent s’aveugler plutôt que de se regarder en face.



  • Najat Jellab Najat Jellab 28 octobre 19:18

    @jakem 

    Une fois n’est pas coutume, vous avez en partie raison sur un point : nous sommes effectivement coresponsables de la situation, et les outrances verbales ont trop souvent permis d’instrumentaliser ou de disqualifier de vrais constats de terrain.

    ​Mais là où nos chemins se séparent, c’est sur la cause profonde de cette déliquescence. Vous incriminez les Lumières, la CEDH, le « droit-de-l’hommismé » et la perte des repères civilisationnels, comme si l’histoire de France s’effondrait par excès de fraternité. C’est l’éternel réflexe de la nostalgie réactionnaire, qui cherche des coupables métaphysiques pour occulter les structures économiques. Ce n’est pas le catéchisme humaniste ou l’universalisme qui détruisent les services publics, l’école et l’industrie : c’est la machinerie d’un capitalisme financiarisé qui broie les classes laborieuses, d’où qu’elles viennent.

    ​Cette lamentation sur la décadence des mœurs obéit d’ailleurs à un invariant historique bien connu. Chaque fois qu’une société traverse une crise structurelle, elle se réfugie dans le mythe d’un « âge d’or » perdu. Souvenez-vous de la Rome d’Auguste : alors même que les républicains ployaient sous les inégalités foncières, la corruption des élites et la prolétariatisation des citoyens, les moralistes de l’époque ne cessaient de gémir sur la perte des mos maiorum (les mœurs des ancêtres), accusant le luxe et les influences étrangères de tous les maux. On remplace l’analyse implacable des rapports de force par une panique morale sur les habitudes.

    ​Quand vous dissertez sur les pancartes des lycéens, les slogans mal inspirés ou le manque de « pédagogie » de Marine Le Pen, vous restez prisonnier de cette écume médiatique. Vous rêvez d’un peuple discipliné par un catéchisme national, bien sagement aligné derrière de bonnes leçons civiques.

    ​La France ne s’enlise pas parce qu’elle a trahi je ne sais quelle pureté originelle ou parce qu’elle lit Hegel ; elle s’enlise parce que ses classes dirigeantes ont abandonné la souveraineté économique et la redistribution, en offrant aux citoyens des guerres culturelles de bas étage.



  • Najat Jellab Najat Jellab 28 octobre 19:06

    @Enki votre détour par le mythe d’Atrahasis et l’œuvre de Lévi-Strauss force l’admiration par son érudition, mais à force de convoquer de grandes fresques anthropologiques pour fuir le réel, l’argumentation finit par s’égarer.

    ​D’abord, citer le mythe d’Atrahasis pour invalider la lutte des classes relève du paradoxe : cette révolte des travailleurs sumériens contre la tyrannie de leurs maîtres est au contraire la plus ancienne allégorie de la contestation face à l’exploitation matérielle. Que le conflit se pare d’habits divins n’en modifie en rien la nature économique.

    ​De même, invoquer Claude Lévi-Strauss (Race et Histoire) pour légitimer l’idée de « cultures irréductibles » et ériger le principe du « à Rome, vis comme les Romains » trahit sa pensée. Lévi-Strauss n’a cessé de démontrer que les civilisations ne sont pas des blocs étanches, mais des ensembles mouvants qui prospèrent par le métissage et le contact, non par l’isolement.

    ​Vouloir ensuite réduire le drame social à des oppositions de mœurs — du type charcuterie ou pudeur — constitue une impasse sociologique. L’histoire du prolétariat français s’est toujours bâtie à travers des vagues d’immigration successives ; à chaque époque, les gardiens de l’ordre ont agité le spectre de l’incompatibilité culturelle, tandis que les conditions matérielles du travail se chargeaient de faire société.

    ​Enfin, attribuer le drame de Gaza à une fatalité théologique ou à un « triangle de Karpman religieux » relève d’une étrange cécité géopolitique, qui évacue commodément la colonisation, les rapports de force et la realpolitik des puissances.

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