Ces écrits et ces propos se passent, pour moi, de tout
commentaire, sinon qu’ils sont à vomir. Mais je m’adresse à vous,
Monsieur le président de la LICRA, et à vous Monsieur le président du
CRIF, et je vous demande simplement : qu’en pensez-vous ?
Lettre ouverte à MM. Patrick Gaubert et Richard Prasquier
Mercredi 23 Septembre 2009 - par Guillaume Weill-Raynal
Monsieur le Président de la Ligue Internationale contre le Racisme et l’Antisémitisme,
Monsieur le Président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France,
Voilà plusieurs années, déjà, qu’un discours bizarre
sur le racisme et l’antisémitisme fleurit ici et là, en France,
notamment (mais pas seulement) au sein de la communauté juive, et cela
m’inquiète. C’est pourquoi je m’adresse à vous.
A la suite de diverses polémiques qu’il serait trop
long de détailler ici, un petit groupe de penseurs et d’essayistes a
réussi à populariser l’idée selon laquelle l’antiracisme serait devenu
le totalitarisme du 21ème siècle. Affirmation grossière et fausse. Mais
la séduction du paradoxe est parvenue, semble-t-il, à faire passer
cette tarte à la crème pour une grille fine et subtile de déchiffrement
du monde.
S’en est suivi une situation curieusement
dissymétrique. Comme si l’invocation solennelle des grands principes
n’avait eu d’autre but, en rompant l’équité, que de les confisquer au
bénéfice exclusif de certains. En fonction de quoi, le moindre écart de
langage ou supposé tel est désormais interprété de façon subliminale
comme l’expression de l’antisémitisme le plus caractérisé. Et
inversement, au nom d’une conception dévoyée de la liberté
d’expression, le racisme le plus ordinaire et le plus manifeste est
toléré, approuvé, voire glorifié... par ceux-là mêmes qui devraient y
être le plus immédiatement sensibles ! Oui, je parle de vous, monsieur
le président de la LICRA, qui portez la parole d’un mouvement
antiraciste ; et de vous, monsieur le président du CRIF, qui portez au
sein de la société française la voix de la communauté juive.
Vous trouvez, sans doute, que j’exagère. Voulez-vous
des exemples concrets ? Il n’y a qu’à se baisser... Rappelez-vous
« l’affaire » Siné. Le cas était pendable... Son crime ? Une seule
phrase, à propos de Jean Sarkozy - « Il fera du chemin dans la vie, ce
petit ! » - qui, selon certains, établissait un lien odieux entre les
juifs, l’argent et la réussite sociale. Ceux qui se hasardèrent à
prendre la défense de l’humoriste tentèrent d’expliquer que cette
phrase n’exprimait rien d’autre qu’un trait d’ironie à l’encontre d’un
jeune homme dont la précoce réussite en politique avait déjà nourrit le
soupçon d’être moins justifiée par ses mérites personnels que par sa
situation familiale, et dont il était également permis de douter que la
prochaine conversion au judaïsme pour cause de fiançailles avec
l’héritière des magasins Darty [1] fût seulement inspirée par une
soudaine crise mystique.
Peine perdue ! L’humoriste fut viré. Une pétition
signée par la fine fleur de l’élite (Alexandre Adler, Pascal Bruckner,
BHL, etc.) vint approuver ce renvoi au motif que « la barrière qui
sépare l’humour de l’insulte et la caricature de la haine » avait été
franchie. La ministre de la culture se fendit d’un communiqué officiel
comparant Siné aux caricaturistes de Je suis partout, et la LICRA
engagea de manière tonitruante une action en justice. Quel contraste
entre ce tintamarre et la très paisible réaction de la même LICRA, ces
jours-ci, aux propos de Brice Hortefeux ![2] Quel contraste, aussi,
avec le silence assourdissant qui entoura, quelques mois plus tard, le
jugement de relaxe du même Siné, pourtant motivé de façon cinglante à
l’égard des plaignants sur « l’inconsistance du grief antisémite » !
Si les propos de Siné avaient été aussi scandaleux
qu’on l’a prétendu, les motifs de ce jugement de relaxe auraient dû
l’être tout autant. Mais la LICRA s’abstint de tout commentaire. Pas le
moindre communiqué. On pourrait rire d’un pareil non-évènement, dont ne
subsiste au bout du compte que le ridicule, si l’autre versant de la
dissymétrie que je viens d’évoquer ne s’avérait nettement moins
comique. Après la paille, parlons donc de la poutre.
Tenez, parlons, par exemple, de « l’affaire Redeker ».
Vous savez, ce professeur de philosophie, auteur d’un article, paru en
2006 dans Le Figaro, qui « critiquait l’Islam »... Démarche qui, soit
dit en passant, m’a toujours paru éminemment suspecte. Critiquer les
religions ? Soit. Laissons cela aux libres-penseurs militants.
Confronter les croyances ?
Cela s’appelle une disputation entre théologiens. Mais
qu’un athée, tirant parti de l’archaïsme d’un texte sacré auquel il ne
croit pas, mélange allégrement histoire et foi pour mettre en cause une
religion en particulier, cela vous a comme un petit air faux-cul, non ?
D’ailleurs, le prof de philo ne s’en tenait pas qu’à l’Islam proprement
dit, mais aux individus eux-mêmes : « haine et violence habitent le
livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran », écrivait-il.
Soutiendrait-on qu’une phrase telle que « orgueil et sentiment de
supériorité habitent le livre dans lequel tout juif est éduqué, la
Torah » ne serait pas antisémite ?
Mais le scandale est moins dans le texte de Redeker,
qui passa d’abord quasiment inaperçu, que dans les péripéties qui
suivirent. Car des mails anonymes adressés au prof de philo lui firent
craindre pour sa sécurité et l’obligèrent à se cacher. Suivit une
campagne délirante de soutien non pas seulement à l’individu menacé,
mais aussi aux idées qu’il avait exprimées ! Il fallait, pour sauver le
bébé-soldat Redeker, s’interdire de jeter l’eau sale de son bain.
Pire : chacun fut sommé de s’ébrouer dans la fange sous peine de se
voir rangé de facto dans le camp des ennemis de la liberté
d’expression ! BHL réclama pour le prof de philo « un soutien total,
indiscuté, sans bémol », et fit part de la « nausée » que lui
inspiraient ceux qui se contentaient de ne le soutenir « que du bout
des lèvres »[3]. Finkielkraut appela lui aussi, au « soutien
inconditionnel » du philosophe : « il est plus que temps de libérer le
oui à Redeker du mais qui l’entrave »[4] . Pour couronner le tout,
diverses associations, dont la LICRA, mouvement antiraciste, et le
CRIF, représentant quasi-officiel de la communauté juive, organisèrent
à Toulouse un grand meeting de soutien à Robert Redeker où celui-ci fut
ovationné. Autrement dit, le monde à l’envers.
Lors du procès Siné, votre avocat, monsieur le
président de la LICRA, avait benoitement déclaré vouloir faire « bouger
les curseurs » de l’antisémitisme afin que, ce que l’humour autorisait
hier soit interdit aujourd’hui. Désolé pour vous, mais il faudra
attendre encore un peu pour que la justice vous rejoigne sur cette
vision un peu raide. Pour ce qui est des musulmans, en revanche, les
curseurs ont bien bougé, mais dans l’autre sens. Il est aujourd’hui
permis à peu près de tout dire. Et certains, dans la communauté juive,
ne s’en privent pas. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, ça
me consterne.
Janvier 2008 : conférence du polémiste d’extrême droite
Guy Millière intitulée « Capitulation devant l’islamisme ». Il évoque
une « guerre mondiale » appelée à durer « au moins une génération ».
Passant sans sourciller de l’islamisme à la démographie, le
conférencier déplore la « capitulation de l’Europe » dont il voit dans
le taux de natalité l’un des principaux symptômes : « En l’espace d’une
génération, on peut voir le spectre d’une diminution de trente à
quarante pour cent de la population. (...) l’Europe est en train de
changer de population, et elle est en train aussi de changer de culture
(...) on ne se prépare pas des lendemains qui chantent ».
Cette conférence a été prononcée dans les locaux de...
la synagogue de la rue Vauquelin à Paris, siège du très vénérable et
plus que séculaire Séminaire Israélite de France où ont été formées des
générations de rabbins qui ont fait l’honneur du judaïsme français. On
peut la visionner sur le site Akadem qui met en ligne diverses
conférences, dont certaines d’un excellent niveau. Libre à M. Millière
de proférer ses insanités où bon lui semble. Mais pensez-vous, monsieur
le président du CRIF, que de tels propos sont compatibles avec
l’éthique juive et qu’ils ont vocation à être tenus en public, dans une
synagogue ?
Le 1er mai dernier, l’UPJF (Union des Patrons et
Professionnels Juifs de France) a mis en ligne sur son site un article
intitulé : « Des mosquées à n’en plus finir en France et en Europe ».
On y lit que la construction de mosquées, en France est un « scénario
catastrophe » car elle serait le fait d’une population qui « avant
2020, atteindra, en France vingt million d’âmes », qui représente « un
ordre politico religieux étranger à nos valeurs », et dont
« l’exigence » (sic !) de constructions de lieux de cultes n’exprime
rien moins que « la volonté affichée de notre éradication culturelle ».
Quelques jours plus tard, L’UPJF a récidivé avec un
nouvel article intitulé « Comment l’islamisme m’a rendue islamophobe ».
Il y est surtout question d’islam et très peu d’islamisme. « Je suis
devenue islamophobe parce que l’islam a envahi mon univers personnel »
dit l’auteure dès les premières lignes. « Oui, poursuit-elle, si
j’évite les arabes et les musulmans de toutes origines, ce n’est pas a
priori, à cause de préjugés, mais en conséquence d’expériences
malheureuses avec ces « gens-là », qui sont totalement responsables de
mon islamophobie, ce virus qu’ils m’ont eux-mêmes inoculé (...) Les
musulmans qui vivent en France sont responsables de l’hostilité
grandissante que leur vouent les Français de culture occidentale et
judéo-chrétien ».
Ce n’est pas fini. Toujours sur le site de l’UPJF : 11
mai : « L’Europe est complice du Califat qui vient ». 17 mai « La
France et le renouveau de l’Islam », dans lequel l’auteur s’inquiète de
voir la France devenir une république islamique. Et à nouveau, ce 11
septembre : « Un cheval de Troie moderne : la doctrine islamique de
l’immigration ». L’article se gausse de ces occidentaux « qui se
félicitent de leur esprit de tolérance et d’ouverture » face aux
« exigences (re-sic !) des musulmans », lesquelles s’inscrivent en
réalité dans « un projet insidieux vieux de 1 400 ans, de conquête et
de domination ». Car, y lit-on, « l’immigration », est « conçue pour
dominer les sociétés non musulmanes et paver la voie à leur totale
islamisation ».
En effet « l’établissement de larges communautés
musulmanes » présente le caractère d’une « véritable stratégie »,
destinée à « tromper la vigilance des occidentaux portés à croire que
les musulmans qui émigrent, le font essentiellement pour des raisons
économiques - pour améliorer leur sort ». Un véritable complot mondial,
en quelque sorte. Remplacez dans ce texte le mot « musulmans » par le
mot « juifs » et vous avez une copie conforme des Protocoles des Sages
de Sion... Mais, sans rire, Pierre-André Taguieff, qui a pourtant
consacré à ces Protocoles de nombreux travaux, se fend lui-même d’un
article sur le site de l’UPJF pour nous avertir que l’islamophobie est
un concept « chimérique », et, en conséquence, l’anti-islamophobie une
cause « criminelle ».
L’UPJF, précisons-le, n’a rien d’un groupuscule
marginal. C’est une association forte de 1200 membres, créée entres
autres personnalités par l’ancienne Secrétaire d’Etat Nicole Guedj, qui
intervient régulièrement sur les médias communautaires et qui, le 4 mai
dernier, faisait partie, aux côtés de l’ambassadeur d’Israël et du
grand rabbin de Paris, de la délégation chargée de rencontrer le
ministre israélien des Affaires Etrangères, Avigdor Liebermann lors de
sa visite officielle à Paris.
Ces écrits et ces propos se passent, pour moi, de tout
commentaire, sinon qu’ils sont à vomir. Mais je m’adresse à vous,
Monsieur le président de la LICRA, et à vous Monsieur le président du
CRIF, et je vous demande simplement : qu’en pensez-vous ?