« ’Proclamer comme divin tout ce qu’on trouve de grand, de juste, de noble de beau dans l’humanité, c’est affirmer implicitement que l’humanité par elle-même aurait été incapable de le produire ; ce qui revient à dire qu’abandonnée à elle-même, sa propre nature est misérable, inique, vile et laide… Du moment que Dieu, l’Être parfait et suprême se pose vis-à-vis de l’humanité, les intermédiaires divins, les élus, les inspirés de Dieu sortent de terre pour éclairer, diriger et pour gouverner en son nom l’espèce humaine… Le principe d’autorité, appliqué aux hommes qui ont dépassé l’âge de la majorité devient une monstruosité, une négation flagrante de l’humanité, une source d’esclavage et de dépravation intellectuelle et morale.. en divinisant les choses humaines, les idéalistes font toujours advenir le matérialisme brutal. »
Ce que Bakounine expose ici, c’est le dogme de la Chute. Effectivement, suivant ce dogme, ce n’est pas l’Homme qui est créateur du Beau et du Juste, mais ce qui est beau et juste vient forcément de Dieu. La nature de l’Homme déchu étant misérable, il faut donc la remettre droit grâce à la béquille qu’on appelle « autorité ». Sur ce point, Bakounine se trouve parfaitement en accord avec Antoine Blanc de Saint-Bonnet, même si ces deux-ci ne sont pas du même côté de la barrière.
Il ne me semble pas que Bakounine ait été fin métaphysicien, mais si l’être humain était lui-même le créateur des notions de beau et de juste, alors elles ne lui préexistaient pas. C’est donc que tout ce que l’Homme jusqu’ici a trouvé beau et juste, il l’a fait de manière totalement arbitraire, et non pas à cause d’une prédisposition quelconque. C’est, d’une part, la porte ouverte au relativisme esthétique et moral, et d’autre part la négation de l’être. Car si Bakounine allait plus loin, il ne s’arrêterait pas aux seules notions de juste et de beau, mais il irait jusqu’à la notion d’être. Mais il ne le peut pas car il n’oserait pas nier que l’Homme ne tient pas son être de lui-même.
L’Être est le grand ennemi des égalitaristes de tout poil, car qui dit être dit ontologie, et qui dit ontologie dit inégalité. D’où la tentative de nier l’être par les philosophies constructivistes.