Chili : les chiffres noirs cachés en 2013
05 JANVIER 2014 |
PAR GEORGES
DIEU
Dans le journal électronique « El Mostrador », deux économistes de la
Fondation « SOL », Gonzalo Durán et Marco Kremerman ont publié un
article intitulé : Les chiffres noir cachés en 2013.
En introduction, ils disent que comme
toujours, au moment du bilan annuel, les chiffres positifs comme la faible
inflation, la croissance économique ou la création de nouveaux emplois
sont mis en évidence. On nous dit que nous allons dans la bonne direction mais
qu’il reste du chemin à parcourir pour atteindre le développement tant attendu
(mais comment définit-on le développement et qui le définit ?)
Selon eux, cette façon de voir aurait une
certaine rationalité dans un pays avec une composition sociale homogène et une
démocratie forte (droits sociaux garantis, canaux efficaces de participation
populaire et syndicale) mais pas au Chili, paradis du néo-libéralisme et
champion de l’inégalité. Ils reprennent donc en cinq chapitres quelques
chiffres de 2013 et ouvrent le débat pour 2014.
1. L’inégalité est pire que ce que nous pensions.
Au début de
l’année, trois chercheurs de l’université du Chili (López, Figueroa et
Gutiérez) ont publié une étude appelée La part du lion : nouvelles estimations
de la participation des super riches dans le revenu du Chili .
On y mesure les revenus des foyers les plus riches en y incluant les revenus de
capital. Les chiffres sont à la fois révélateurs et honteux : le 1% des plus
riches concentre 31 % des revenus. A titre de comparaison, 12,1 % en Allemagne
et 9,1 % en Suède. Le Chili présente les plus hauts niveaux de concentration et
d’accumulation pour les pays dans lesquels il est possible d’effectuer ce type
de mesure.
En zoomant sur ce segment, on s’aperçoit
que le 0,1 % des plus riches concentre 18 % des revenus. Ce qui signifie un
revenu annuel de plus de 80 millions de dollars par personne...
Bien entendu, ces informations n’ont pas
été relayées par les médias. La gravité des chiffres réside dans le fait que
dans le même pays, 75 % des ménages lourdement endettés vit avec moins de
800.000 pesos par mois (1.100 euros). Conclusion : la richesses des uns se
multiplie grâce à la précarité de beaucoup. Plus précisément, en observant
l’évolution de l’inégalité entre 1990 et 2011, on constate que la brêche entre
les revenus par personne entre les 5 % des foyers les plus pauvres
et les 5 % des plus riches a doublé pour atteindre 257 fois.
2.Combien
gagnent les Chiliens ?
Les chiffres des cotisants aux fonds de
pensions indiquent un revenu imposable moyen d’environ 600.000 pesos (830
euros) et le dernier sondage d’un Institut National (CASEN) le situe autour de
440.000 pesos (610 euros). Est-ce là la réalité salariale du pays ?
Dans un pays aussi inégalitaire que le
Chili, il est plus juste de mentionner la médiane de la distribution plutôt que
la moyenne et ainsi obtenir une image plus exacte de la situation.
Selon un article du 11 juillet du journal
»El Mercurio" dans lequel les bas salaires sont reconnus, 50 % des
travailleurs chiliens gagnent moins de 251.620 pesos (350 euros), montant qui
atteint 273.500 pesos (380 euros) si nous prenons en compte ceux qui
travaillent à temps complet dans les grandes entreprises de plus de 200
travailleurs. Ces chiffres sont confirmés par un sondage relatif au budget
familial dans les capitales régionales.
De longues et difficiles négociations
(entre gouvernement et parlementaires) ont abouti en 2013 à approuver un
salaire minimum de 210.000 pesos (290 euros) qui représente moins de 30 % du
PIB par personne, ce qui revient à qualifier ce salaire de mini salaire
minimum. La réalité économique du pays permet juste avec ce salaire de
payer un loyer de 140.000 pesos (195 euros) et le transport pour se rendre au
travail.
En revanche, on observe que les salaires
des cadres supérieurs des grandes entreprises sont de 30 millions de pesos par
mois en moyenne (41.500 euros). Les seules rémunérations
variables de ce groupe ont augmenté de 25 % entre 2008 et 2012.
3.Emploi
de qualité : combien de personnes entrent dans une Fiat 600 ?
Cette
année, le Gouvernement a continué sa course effrénée vers la création d’un
million d’emplois de « qualité ». Chaque mois, on nous informait sur le
nombre d’emplois créés et les chiffres du chômage, indicateurs classiques mais
en aucun cas le seul « thermomètre » pour mesurer la situation de
l’emploi d’un pays. Le Gouvernement osait même dire que la plupart des emplois
étaient de qualité car avec contrat.
Néanmoins, de nombreux indicateurs
supplémentaires ont été omis (bien que les informations pour les calculer
soient disponibles) sauf un document du Secrétariat Général de la
Présidence de la République qui reconnaît l’augmentation des emplois précaires.
En particulier, on ne nous a pas dit que :
- Le chili n’est pas au bord ni dans le
plein emploi et, bien que montrant un taux de chômage de 6 %, le pays
compte plus de 660.000 personnes sous employées (travaillant moins de 30 heures
par semaine, disposées à travailler plus d’heures mais ne pouvant le faire
faute de propostions dans ce sens). Les sous-employés chiliens travaillent en
moyenne 3 heures et demie par jour et la moitié gagne moins de 85.000 pesos par
mois (120 euros).
En plus, un grand nombre de personnes en
âge de travailler (surtout des femmes) ne sont pas incorporées à la main
d’oeuvre disponible.
- De 2010 à aujourd’hui, le
pourcentage de travailleurs en sous-traitance est passé de 11,5 à 17 % de
l’emploi salarié. Depuis 2010, 60 % du total des emplois salariés crées
correspond à des emplois précaires.
- Des 905.000 emplois nouveaux enregistrés
entre début 2010 et fin novembre 2013, 72,4 % sont des emplois en
sous-traitance, considérés de basse qualification ou non rémunérés.
4.Grèves de la faim pour
obtenir des conditions de travail élémentaires.
En ce qui concerne les conflits, 2013 a
débuté par un arrêt de travail dans le secteur portuaire (qualifié d’illégal
par l’establishment) afin d’obtenir un repos d’une demi heure par jour pour
déjeuner. Les conflits se sont multipliés dans les supermarchés, les hôtels de
luxe, les boutiques de luxe, les magasins de bricolage et d’autres que les
moyens de communications n’ont jamais mentionnés et des travailleurs ont dû
recourir à la grève de la faim, occupation nocturne des rives du Rio Mapocho
qui traverse Santiago et d’autres actes extrêmes pour que l’on se rende compte
que :
1) le travailleur chilien passe un
mauvais moment et que nous continuons de négocier des conditions de travail
élémentaires.
2) la législation chilienne datant
de 1979 ne permet pas de négociations au delà de l’entreprise (un syndicat
inter-entreprises est possible si l’employeur est d’accord) mais permet de
remplacer un travailleur en grève dès le premier jour, législation
préhistorique, autoritaire qui ne passe pas le test de la liberté
syndicale. En résumé, les grèves sont impuissantes et les travailleurs
n’ont pratiquement aucun pouvoir de pression sur l’employeur pour réclamer de
meilleurs salaires et une juste répartition des bénéfices.
Source : http://blogs.mediapart.fr/blog/georges-dieu/050114/chili-les-chiffres-noirs-caches-en-2013