Jour de lessive
par C’est Nabum
lundi 16 février 2026
En mémoire des pauvres buandières…
Au-delà du joli folklore des lavoirs et des fameuses lavandières à la langue si bien pendue, la réalité de cette tâche ménagère qui n'incombait qu'aux femmes tant était rude ce labeur, mérite bien qu'on s'y attarde un moment. Depuis belle lurette, la buanderie n’accueille plus le grand cuvier et la lessiveuse dans lesquels le linge trempait et suait à grosse gouttes.
Tentons de percer cette vapeur qui s'échappe de cette grande seille en bois qui contenait 400 litres d'eau dans laquelle le linge suait dans un liquide mêlé de cendre, d'orties et de racines de saponaires. La buandière touillait régulièrement le gros bouillon à l'aide d'une grosse batte en bois. Pour éviter que la saleté cuise, le linge qui avait trempé la veille, jour du Purgatoire, en couches successives, dans l'eau froide, débutait sa journée en Enfer dans une eau tiède au début.
Puis progressivement, lors de ce jour de grande buée, la femme insérait de l'eau de plus en plus chaude dans ce bouillon infernal tout en tournant régulièrement le tout sous un nuage de vapeur. Vous pouvez bien imaginer qu'aucun bonhomme ne se serait aventuré dans pareil sauna, qui loin de délasser la personne, lui demandait de très gros efforts.
Cette buée a du reste donné naissance au mot buanderie et nos laveuses avant que d'entrer dans le joyeux folklore né après l'avènement de la machine à laver, se nommaient les buandières. Ce n'est ensuite que le troisième jour désigné sous le vocable de Paradis qu'elles se retrouvaient toutes au lavoir ou au bord de la rivière pour l'opération finale. Le linge était successivement dégorgé, rincé puis essoré tandis que les ragots allaient grand train.
Je décris à grands traits ce rituel qui exigeait énormément d'effort et une multitude de phases différentes. Je vous invite à découvrir ici en détail ce grand moment des jours de lessive qui devait hanter les femmes quand il s'agissait de se lancer dans ce terrible ouvrage. La poésie n'a plus guère sa place pour ces jours de peine et de souffrance.
Je me souviens de ce grand bac semblable à une baignoire qu'on aurait flanqué d'un rebord en pente afin de frotter le tissu à la brosse à chiendent qui trônait dans la buanderie de mes parents. Ma mère y nettoyait les toiles à matelas lorsque celles-ci devaient être réutilisées en une époque où le sens des économies régnait.
Quant à la laine, c'est vers le lavoir de la rue de la Blanchisserie (la bien nommée) sur le ru d'Oison qui en ce temps-là coulait bien plus, qu'elle allait la nettoyer. Elle bénéficiait de la dernière planche, celle qui était placée en aval de toutes les autres, pour ne point souiller les draps de ses commères.
Est-ce en souvenir de ce temps ancien que dans notre buanderie nous avions conservé une vaste cuve profonde qui ne servait plus qu'à laver les chaussures de retour du sport ou de randonnée, c'est sans doute possible. Il a fallu se résoudre à la changer et à ma grande déception, il est bien difficile de trouver un tel évier désormais à moins de confier à la toile l'expédition de la chose avec le risque de le recevoir en mille morceaux.
Nous nous contenterons d'un pauvre évier de cuisine, au bac si timide qu'il a réduit ses ambitions tant en profondeur que dans les deux autres dimensions. Pour avaler la pilule, je confie au grand Gaston Couté le soin de vous évoquer bien mieux que moi, ce fameux jour de lessive tout en ayant une pensée pour ma chère mère qui a passé toute son existence à effectuer ces rudes tâches ménagères qui sont encore, dans bien des foyers l’apanage des femmes.
Je puis ainsi me reconnaître dans ce merveilleux texte en déclamant à mon tour : « Tout comme le linge confie sa honte à la douceur de l’eau, quand je t’aurai conté ma vie malheureuse d’affreux salaud, ainsi qu’on rince à la fontaine le linge au sortir du cuvier, mère, arrose mon âme en peine d’un peu de pitié !
Je suis parti ce matin même,
Encor soûl de la nuit mais pris
Comme d’écœurement suprême,
Crachant mes adieux à Paris…
Et me voilà, ma bonne femme,
Oui, foutu comme quatre sous…
Mon linge est sale aussi mon âme…
Me voilà chez nous !
Ma pauvre mère est en lessive…
Maman, Maman,
Maman, ton mauvais gâs arrive
Au bon moment !…
Voici ce linge où goutta maintes
Et maintes fois un vin amer,
Où des garces aux lèvres peintes
Ont torché leurs bouches d’enfer…
Et voici mon âme, plus grise
Des mêmes souillures – hélas !
Que le plastron de ma chemise
Gris, rose et lilas…
Au fond du cuvier, où l’on sème,
Parmi l’eau, la cendre du four,
Que tout mon linge de bohème
Repose durant tout un jour…
Et qu’enfin mon âme, pareille
A ce déballage attristant,
Parmi ton âme – à bonne vieille !
Repose un instant…
Tout comme le linge confie
Sa honte à la douceur de l’eau,
Quand je t’aurai conté ma vie
Malheureuse d’affreux salaud,
Ainsi qu’on rince à la fontaine
Le linge au sortir du cuvier,
Mère, arrose mon âme en peine
D’un peu de pitié !
Et, lorsque tu viendras étendre
Le linge d’iris parfumé,
Tout blanc parmi la blancheur tendre
De la haie où fleurit le Mai,
Je veux voir mon âme, encore pure
En dépit de son long sommeil
Dans la douleur et dans l’ordure,
Revivre au Soleil !…
Gaston Couté