1972-2012. Célébration des chefs-d’œuvre du rock

par Bernard Dugué
vendredi 2 mars 2012

L’année 1972 fut incontestablement l’une des plus riches pour ce genre devenu classique et qu’on appela la rock music, l’épithète rock ne renvoyant aucunement aux dinosaures du rock’n roll des 50’s mais au côté musclé de ce genre musical qu’il fallait absolument distinguer de la pop. Eh oui, la pop-rock fut très prisée et même dans les bals populaires où orchestres amateurs se produisaient à l’occasion des fêtes de village, jouant des reprises de Satisfaction ou alors I’m a man de Chicago et bien entendu, l’incontournable Smoke on the water, le casse-tête pour toute une génération d’ado qui n’ont jamais su s’il fallait inviter une nana pour un slow langoureux ou alors la jouer djerk attitude. A dire vrai, et avec un peu de recul, ce morceau se prête tout aussi bien à une salsa, un tango ou même une valse, contrairement à Black dog du Zeppelin, morceau plein d’énergie mais lui aussi impossible à danser sauf après avoir fumé le chichon. Bref, Deep Purple ou Led Zeppelin, ce n’est pas du disco et pas plus de la pop. Après la fin des Beatles, les musiques dites amplifiées se sont séparées entre pop et rock. Mais la catégorie pop ne signifiant plus rien, elle fut reclassifiée en variété. Bref, quand vous écoutez Marcel Amont, Michel Sardou ou Claude François, c’est de la variété française. Abba, c’est de la variété internationale et comme on dit, mais pas du côté de chez Swann, Abba la variété !

1972 se situe au milieu de deux années charnières. Elle accomplit ce qui a été amorcé en 1969, année elle aussi riche en parutions. Jugez-en ! Le choc du roi Crimson, le premier Led Zep et l’emblématique Ummaguma du Floyd. En 1975, le feu s’éteint lentement. Genesis sort The lambs, album bien léché, pas mauvais, mais bien en dessous des trois précédents chefs-d’œuvre dont le fameux Fox Trot, l’un des plus grands disques de l’histoire du rock, paru en 1972. En 1975, c’est aussi le dernier feu d’artifice de Yes, avec le diabolique Patrick Moraz aux claviers. En 1975, la plupart des grosses pointures des seventies se sont éteintes. Mais Hawkwind a survécu plus qu’honorablement. Le champ médiatique était prêt à accueillir les sulfureux Pistols et la vague punk alors que le disco signait l’accomplissement de la décadence occidentale avec les années Carter et Giscard. Début 1976, quatre types mal peignés, crades, grimaçant, sapés de vêtements troués et raccommodés avec des épingles à nourrice, font la une de Rock n’ Folk. Le rock des seventies était enterré. Le punk devint le genre musical de ceux qui ne veulent pas apprendre à jouer d’un instrument et se moquent de Mike Oldfield. Selon les dires d’un spécialiste, Roger Daltrey, chanteur des Who, il n’y avait qu’un seul groupe à sauver ces années-là ; Clash.

Place maintenant à la célébration d’une douzaine de chefs-d’œuvre sortis en 1972.

Pink Floyd, Meddle. Leur meilleur disque incontestablement. Une transfiguration entre les égarements d’Ummaguma, les hésitations stylistiques d’Atom et le tournant commercial de Dark Side.

Genesis, Fox trot. Disque magique et envoûtant avec son mellotron très présent. Une musique aussi généreuse qu’une mer de Debussy

Led Zeppelin IV. Le meilleur album du groupe. Finement travaillé et très apprécié des fans de prog. Pas un morceau à jeter et aucun qui ne ressemble à un autre. Bien évidement, le légendaire Stairway qui lui se prête à un slow mais gare à ceux qui ne connaissent pas le morceau, il faut conclure avant que la musique ne se déchaîne.

Hawkwind. In search of space. Là aussi, un chef-d’œuvre et sans doute le meilleur album de ce groupe qui a su marier les synthés et le sax. Un disque inclassable au style parfois imité, jamais égalé. A noter l’emblématique Master of universe, morceau fétiche que le groupe continue à jouer sur scène quarante ans après l’avoir composé. Un peu comme Astronomy du Floyd.

Deep Purple. Machine Head. Pas de commentaire particulier. C’est leur meilleur album.

Yes, Close to the edge. Un disque d’anthologie qui pour les amateurs de prog est tout aussi essentiel que le premier signé du roi Crimson. Trois morceaux seulement mais quelle virtuosité, quelle densité. Steve Howe se révèle être l’un des meilleurs guitariste des seventies, avec Jimmy Page, Robert Fripp et l’incontournable Blackmore.

Van der Graaf generator, Pawn Heart. Disque incontournable. Jamais autant de subtilités sonores n’ont été concentrées en un seul album qui lui aussi, ne contient que trois morceaux. Encore plus subtil que Yes ou Genesis. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on ne trouvera ni basse ni guitare sur ce disque où les cuivres sont tellement distorsionnés qu’ils en deviennent méconnaissables. En fait, il y a bien un peu de guitare avec un invité de marque, Robert Fripp. Désolé pour King Crimson absent de cette liste alors, leur chef-d’œuvre n’étant paru qu’en 1973 après une refonte complète de la formation.

Uriah Heep, Demon and wizards. Bon, je sais, ce groupe fait un peu ringard et il a mal vieilli mais il témoigne de la créativité de cette époque, marquant le genre du heavy prog, un genre pas toujours heureux.

Guru Guru, Kanguru. Il faut bien célébrer le rock allemand qui fut très présent et ne se contenta pas de suivre le rock british, innovant avec le krautrock, digne précurseur de cet électro qu’on nous sert dans les bars branchés et qui est souvent ennuyeux. Avec Guru Guru, on se délecte d’un rock basique mais très inventif. Pas de clavier mais au final, un résultat qui sonne plus comme un trio de rock classique que comme un groupe à morceaux. Très expérimental. Et surprenant. Le guitariste joue presque aussi bien que Hendrix.

Banco del mutuo soccorso, album éponyme et Darwin. Cette année 1972, le légendaire génie du prog italien sort son premier album puis dans la foulée un second, façonné comme un concept album et déjà, une trace indélébile dans le ciel du rock progressif. Banco, c’est du rock symphonique à l’italienne plus raffiné et inventif que Genesis. A noter la présence des frères Nocenzi, tous deux aux claviers, ce qui renforce inévitablement le côté symphonique.

Ange, Caricatures. Allez, on ne va pas se faire du mal. Il y a eu quelques productions intéressantes en France, même si ce pays, dirigé alors par une bande de vieux réac et doté d’une télé de daube vouée à la cause d’Eddy Barclay et Guy Lux, n’a pas brillé sur la scène rock. Ange, c’est du rock symphonique inspiré par les légendes du Moyen Age. Bien composé et bien servi par d’excellents instrumentistes.

Jethro Tull. Thick as a brick. Un seul morceau pour cette galette servie dans un journal papier. Il était impossible de contourner le facétieux et folk-rock Tull qui marqua aussi cette époque riche en productions musicales. Et c’est sur ce disque absolument génial et réussi que s’achève cette play list qui aurait pu inclure un ou deux groupes américains mais franchement, les Européens ont été largement supérieurs en imagination. D’ailleurs, les Américains ont beaucoup copié sur les Anglais depuis l’époque du psyché. Mais on leur doit le jazz, le roll et le blues. Et ce n’est pas Sir Mick, sujet annobli de sa royale majesté, qui le renierait.

Finalement, ces évocations font un peu madeleine de Proust. 1972, Pompidou à l’Elysée et les grèves lycéennes je ne sais même plus pour quoi. Je crois que c’était contre la suppression du sursis pour les étudiants qui voulaient finir leur étude avant d’aller perdre une année au service militaire. Allez, c’est promis, la prochaine fois, je vous parle du prog norvégien des années 2010.


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