A rebrousse temps

par Kindred
vendredi 1er février 2013

Je viens de relire A rebrousse temps. Je l’avais lu il y a trente ans. Mais je suis un homme du passé. Passé simple, passé antérieur, passé compliqué, passé par là et repassé.

Comme toujours chez Dick, il y a une idée principale, parfois un peu métaphysique, qu’il développe jusqu’à ses limites ; et quelques idées qui lui viennent en chemin et qui donnent à ses romans cette couleur particulière : « vie quotidienne un peu décalée ».

1- Argument : la résurrection

Ici, Dick a choisi dans la mythologie chrétienne qu’il aime à revisiter l’idée de résurrection.

On sait que le Christ est ressuscité trois jours après sa mort et même que la résurrection des morts est prévue dans le dogme.

Dick prend donc la chose très au sérieux ; à la lettre, et envisage un scénario : En 1986, le cours du temps s’est inversé (effet Hobbart)[1]. Depuis, les morts ressuscitent et rajeunissent. Les vivants rajeunissent aussi, puis retombent en enfance jusqu’à…

http://www.dickien.fr/bibliographie/roman/romans/A-rebrousse-temps.html

Il entreprend donc d’écrire quelque chose comme : La résurrection, comment ça marche ?

Et il le fait de plusieurs points de vue et d’abord du point de ceux à qui cette aventure arrive.

Ainsi, de la même façon qu’on a déjà pu écrire « Comment ça se passe quand on se réveille dans le corps d’un cloporte ou d’un cafard ?[2] » ou « Qu’est-ce que ça fait quand on se réveille un beau matin avec une auréole sur la tête [3] ? », il raconte : « Comment c’est quand on se réveille d’entre les morts ? ».

Il semble d’abord avoir une approche chrétienne du phénomène. Ainsi dans ce dialogue :

 

Mais deux pages plus loin, c’est un autre dialogue, un autre point de vue. Les employés sont en train de procéder à une exhumation :

- « Nous sommes en train de forer, Mrs Benton. Tenez bon et ne vous faites aucun souci. Cela ne prendra que quelques minutes. (Le médecin dévisagea Lindy.) Vous n'avez donc pas pris contact avec elle ?

- J'ai mon travail, grommela l'ingénieur. La discussion, c'est vous autres et le père Faine que cela regarde. »

 

Ici, il a une approche assez réaliste, matérialiste même, en tous cas matérielle et pratique. Une nouvelle activité commerciale est apparue : l’exhumation des morts qu’on appelle les « anciens nés » et leur retour à la vie dans des vitariums. Il s’agit donc d’une niche au sens de Peter Drucker et de Tom Peter. Dick adopte donc, non sans humour, le point de vue de ceux qui accompagnent la résurrection  : le chef d’une petite entreprise (lui-même « anciens né), ses techniciens, et un prêtre qui est là pour assurer de la valeur, du lien et du sens et pour rassurer les clients. Bref, comme dans nouvelle adaptée sous le nom de Total Recall, il parle de management commercial et de relation-client.

Mais on peut imaginer que Dick, quand il se mêle de théologie et de dogme chrétien, il le fait aussi avec humour. Pendant toute sa vie, il semble avoir tenté des hypothèses (le mysticisme, la drogue, la psychose) comme un chimiste tente des expériences. Ici, il parle de résurrection. L’éclectisme de ses lectures aurait pu le conduire à rencontrer Celse, philosophe romain qui, dans son Discours véritable ou Discours contre les chrétiens, affirme que « La doctrine de la résurrection est un emprunt aux païens ».[4]

Plus tard, Dick, quand il parlera de ce livre, ne dira rien des préoccupations chrétiennes qui semblent le traverser. Il dira seulement combien il était heureux avec sa nouvelle compagne, Nancy.[5]

Et dans le livre, mais, au milieu de citations théologiques, il en fait une de Boèce disant : « L’homme est un animal, c’est son genre, mais l’homme est une espèce douée de raison, c’est la différence, et capable de rire, c’est sa propriété. »

 

2- Récits : Les pères de l’église et le sogum

Le livre a été publié en 1967 et l’action se déroule en 1998.

Les personnages principaux sont :

 

Comme toujours chez Dick, se croisent des luttes de pouvoir et des ratages amoureux.

Le livre est composé de 20 chapitres introduits par des exergues empruntés généralement aux Pères ou aux docteurs de l’Eglise. Le plus fréquemment cités sont, par ordre décroissant, Erigène (8 fois : chapitres 2, 5, 7, 8, 9, 10, 11 et 12) ; Augustin (7 fois : chapitres 1, 16, 17, 18, 19 et 20) ; Boèce (3 fois : 13, 14 et 15) ; Thomas d’Aquin (2 fois : chapitres 3 et 4) ; et Bonaventure (1 fois : chapitre 6).

Je ne fais pas faire chier le lecteur avec un étalage de références, mais à quelle page aura-t-il deviné ce qu’est le sogum  ?

(à suivre ou à reprendre)

 

 

Annexe : L’Eglise, ses pères, ses docteurs, ses théologiens

 

Erigène (Jean Scot) (810 - 877) Moine et théologien irlandais

http://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-scot-erigene/

http://www.puf.com/Auteur:Jean_Scot_%C3%89rig%C3%A8ne

 

Augustin (354-430) philosophe et théologien berbère, auteur de La cité de Dieu.

L’un des quatre Pères de l'Église latine (avec Ambroise, Jérôme et Grégoire Ier) et l’un des 33 docteurs de l’Église

http://fr.wikipedia.org/wiki/Augustin_d%27Hippone

 

Boèce (480-524) philosophe et homme d’Etat italien

http://www.universalis.fr/encyclopedie/boece/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bo%C3%A8ce

 

Thomas d’Aquin (1124-1274) : dominicain italien, auteur de La somme théologique

http://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_d%27Aquin

http://www.thomas-d-aquin.com/

 

Bonaventure (1217-1274) : archevêque italien

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bonaventure_de_Bagnoregio

 

Origène (185-253) : théologien grec.

Ce dernier n’est pas cité par Dick, mais c’est par lui qu’on connaît l’œuvre de Celse, car il a consacré un libre à le réfuter.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Orig%C3%A8ne

http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/ficheauteur.asp?n_aut=11

http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/fichelivre.asp?n_liv_cerf=648

 

http://peresdeleglise.free.fr/

 



[1] Du nom d’Alex Hobart qui avait prédit l’effet rétrotemporel.

[2] Franz Kafka : La métamorphose

[3] Marcel Aymé : La grâce

[4] "La doctrine de la résurrection est un emprunt aux païens (VII, 32). Combien n'ont pas, comme Jésus, parlé de leur propre résurrection ?

"Ce fut le cas, dit-on, en Scythie de Zamolxis, esclave de Pythagore, de Pythagore lui-même en Italie, de Rhampsinite en Egypte. Ce dernier, chez Hadès, "jouant aux dés avec Déméter", obtint d'elle "une serviette lamée d'or" qu'il remporta comme présent. Ainsi encore Orphée chez les Odryses, Protésilas en Thessalie, Héraclès à Ténare, et Thésée. Mais ce qu'il faut examiner, c'est si un homme réellement mort est jamais ressuscité avec le même corps. Pensez-vous que les aventures des autres soient des mythes en réalité comme en apparence, mais que vous auriez inventé à votre tragédie un dénouement noble et vraisemblable avec son cri sur la croix quand il rendit l'âme, le tremblement de terre et les ténèbres ?" (II, 55) http://membres.multimania.fr/dea/Hermes/fil01/celse.htm

"On pourrait en citer bien d'autres de même genre. (Votre) culte pour ce prisonnier mis à mort est pareil à la vénération de Zamolxis au pays des Gètes, de Mopsos en Cilicie, d'Amphilochos en Acarnanie, d'Amphiaraos à Thèbes, de Trophonios à Lébadia." (III, 34).

[5] Science Fiction n° 7/8 spécial Philip K. Dick. Denoël, novembre 1986

 


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