Au coin du bar et du cœur

par C’est Nabum
samedi 2 février 2013

Les admirations du bonimenteur

Chez Allain Leprest

Il y a des chanteurs qui entrent par hasard dans votre panthéon. Allain Lesprest a fait effraction un mercredi soir alors que je roulais seul sur une route de Sologne. France Culture me faisait ce merveilleux cadeau, il y a bientôt dix ans.

Depuis, j'ai goûté ses disques sans avoir eu le bonheur de le voir sur scène. La vie avait décidé qu'il tire sa révérence avant que je ne profite de ce plaisir. Et puis, ses amis se sont réunis avant qu'il ne fasse ses adieux pour lui faire grande fête au Bataclan. De ce moment mémorable, un DVD est venu raviver mes regrets éternels.

Mais qu'importe ! Quel bonheur et quelle claque ! Chaque chanson est éclairée d'une lumière de tendresse et de force peu communes. Leprest est un orfèvre des mots, il est à l'égal des plus grands, des plus connus, lui qui a pris un malin plaisir à rester dans l'ombre.

Acceptez de suivre ce voyage en nostalgie et en rimes, en coup de blues et cafard, en beauté magnifique et en détresse pathétique. Il est tout ça à la fois et plus encore. Il est seigneur des mots et de gueux des bistrots, il est poète des couplets et damné des succès.

Comme dans tous les hommages, défilent les amis, les autres artistes de la maison, les possibles et les improbables, les frères et les lointains cousins. Pourtant, chaque fois, la magie prend, celui qui vient sur les pas du maître trouve sa place, prend un peu de son talent. Les titres se succèdent, des grandes chansons restées dans l'indifférence d'une profession qui ne voulait pas faire de place à cette évidence.

Leprest n'était pas conforme, il était sans doute son plus sûr adversaire. Excessif, fou, délirant quand il partait en bordée, personne ne pouvait prédire s'il serait capable de tenir son engagement. Pourtant, ce qu'il laisse derrière lui est la trace immense d'un monstre de précision et de sentiments.

Prenez la peine de vous y attarder, venez flâner chez Leprest. Vous trouverez un monde qui va vous prendre par le cœur et les tripes. Oubliez un peu votre cerveau dans cette aventure, il finira bien par suivre le mouvement quand il acceptera le chaloupé des sorties de bar, les coups de cafard des vins chagrins, les coups de bazar des rêves humains.

 

Il a brûlé sa vie par tous les bouts de ce qui se fume et se boit. Il a tiré de cette fuite éperdue la matière d'un répertoire chaotique et diabolique, inquiétant et envoûtant, exalté et envoûté. Vous en prenez plein le ventre, vous sortez un peu groggy de cette plongée en tourments géniaux.

Je devine que certains pincent le nez. Nous sommes loin de la variété, du facile et de l'insipide qui dégouline à longueur de télévision. Ce n'est pas pour rien que le bonhomme passa loin des plateaux de la congratulation obligée, des sourires factices et des compliments sans saveur. Lui valait bien plus que cela et vous n'auriez jamais pu le voir chez Drucker ou Sébastien.

 

Les radios l'ont boudé. L'homme avait une étiquette qui vous ruine une réputation. Compagnon de route des paumés et des perdants, des fauchés et des manants, il n'avait pas l'honneur des ondes. Même France Inter lui tourna le dos, montrant ainsi sa capacité à se courber devant la médiocrité du moment.

Alors, je vous en prie, osez le voyage chez Leprest. Offrez-vous ce plaisir d'une écoute, d'un moment accordé en la mémoire de cet immense auteur ! Que ce billet maladroit vous prenne par la main et vous conduise chez votre disquaire. Je sais ce geste suranné, c'est pourtant bien ainsi qu'il faudrait procéder pour honorer cet incroyable artisan de la chanson !

 

Admirativement sien.


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