Ben Ham : l’enfant de Casablanca

par C’est Nabum
lundi 11 juin 2018

Morice Benin

Une maison isolée à la lisière de la Sologne, un lieu de rendez-vous qui a été échangé sous le manteau pour bénéficier du privilège rare d’assister à un concert privé. Les temps sont incertains pour les artistes, la formule du spectacle au domicile de quelques particuliers éclairés et grandement logés, fait flores. C’est une belle occasion de vivre véritablement la proximité avec les musiciens tout en éloignant la gourmandise de quelques officines qui pratiquent le racket.

Dans l’assistance des collègues du grand homme, accordéoniste, chanteur, actrice, sculpteur, musiciens, conteuses, lectrice tout comme moi de simples amoureux du spectacle vivant. Les futurs spectateurs ont apporté de quoi manger et boire après le tour de chant et se préparent à leur manière en prenant l’apéritif. C’est le moment de faire connaissance, de prendre des nouvelles de ceux qu’on connaît et de laisser monter progressivement le niveau sonore.

Pendant ce temps, la vedette dort. Morice a fait une longue route pour se rendre ici, il est fatigué et s’est profondément endormi. Ceux qui l’avait vu, quelque peu fatigué, il y a deux années de cela du côté de Bou s’interrogent. Le chanteur a de la bouteille, sera-t-il au meilleur de sa forme ? La suite effacera toutes les interrogations …

Le punch liquidé, toute la joyeuse troupe gravit un escalier en colimaçon pour découvrir la salle de spectacle. Une sous-pente dans un grenier, un espace restreint qui accueillera quarante personnes et pas une de plus, les deux musiciens et nos hôtes. Deux projecteurs feront bien vite de l’endroit une douce fournaise. Qu’importe ce relatif inconfort, le voyage en imaginaire et en poésie n’en sera que plus exceptionnel.

Morice est flanqué de son compagnon de toujours, guitariste virtuose, chanteur délicat et ami bienveillant, Dominique Dumont. Dans son regard, on peut lire l’affection tout autant que la complicité, l’admiration et la confiance, ils constituent un duo en tension, un duo en fusion qui se produit hélas pour la dernière fois. Dominique a décidé de raccrocher sa guitare afin de rester à Antraïgues-sur-Volane.

Morice, le vieux lion a de l’allure. Les cheveux en bataille, le visage illuminé par sa formidable énergie, la gorge largement ouverte pour jouer de sa voix comme d’un instrument. Il captive les regards, accroche les cœurs, libère les énergies. Avec lui, on se sent l’envie de changer le monde, de reprendre la bataille, de rêver à de nouveaux possibles. Il porte tous les combats d’un monde qui ne veut pas accepter la tragédie d’une destruction promise.

Ne croyez pas qu’il se lance dans un récital politique, bien au contraire ! C’est un poète, il insuffle l’énergie par la métaphore, la délicatesse de visions prophétiques, l’enchantement de récits intimes, la plongée dans les cultures anciennes. Il est conteur et gourou, chantre et marabout, mage et sapajou. C’est d’abord la beauté des textes qui s’impose, comme un coup de poing qui vise le cœur. Puis la musique fait l’amour au message, le sublime, le transcende tandis que les deux voix des artistes provoquent frissons et émotions.

Le répertoire est constitué de nouvelles chansons dont certains poèmes de Luc-Marie Dauchez, auteur magnifique. Quarante ans à battre les estrades, et pourtant jamais Morice n’a cessé d’écrire tout en honorant les plus grands. Il est encore vivant même s’il échappe à la grosse machinerie médiatique. On peut le comprendre aisément, voilà un bonhomme diablement subversif qu’il convient d’écarter des oreilles passives. Il se moque de lui, de son passage sur terre qui ne va pas s’éterniser. Il vient chatouiller les arpions de la camarde, lui glisse quelques jolis pieds de nez tout en affirmant que les paroles lancées ainsi en l’air, lui survivront.

Son tour de chant s’inscrit clairement dans la transmission. D’une part en reprenant un texte de son fils Hugo, chanteur lui aussi et d’autre part en parrainant implicitement les combats de ceux qui ont repris le flambeau de la révolte. Il se place encore dans la démarche du semeur de graines, du souffleur de vent dont le message dépassera son enveloppe charnelle. C’est à ce titre une bouteille à la mer sans la moindre amertume mais bien avec une immense espérance en des lendemains plus radieux.

Il a bien raison, on sort de ce récit envoûtés et subjugués devant tant de beauté, tant de force et tant de poésie. Le diable de bonhomme a même concocté deux ou trois chansons qui feraient des succès si un programmateur honnête daignait les diffuser au grand public. Mais cette époque est révolue, nous devons accepter d’être des privilégiés qui avons l’immense bonheur d’entendre ce que le plus grand nombre ignorera toujours.

Magnifiquement leur.


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