Catharina van Hemessen, la pionnière oubliée

par Fergus
mercredi 7 avril 2010

 

Après la rebelle Artemisia Gentileschi, l’austère Sofonisba Anguissola et l’élégante Adélaïde Labille-Guiard auxquelles j’ai consacré des articles (cf. liens), zoom sur une autre pionnière de la peinture féminine injustement oubliée : la flamande Catharina van Hemessen...

Née en 1528 dans la florissante ville d’Anvers, Catharina van Hemessen est la fille du peintre maniériste Jan Sanders van Hemessen, célèbre pour la qualité de son art, mais aussi pour ses représentations des travers humains intemporels comme la vanité ou la cupidité. Peintre, mais aussi marchand prospère et ami du bourgmestre, le père de Catharina offre à sa fille une éducation de premier ordre dans une ambiance bourgeoise et raffinée.


Père d’une autre fille qui deviendra musicienne et de trois fils qui étudieront également la peinture, c’est tout naturellement Jan Sanders qui forme Catharina à l’art pictural. Et de belle manière puisqu’il n’hésite pas, dès l’adolescence de la jeune fille, à la prendre comme collaboratrice pour réaliser ses propres œuvres. D’aucuns prétendront même que Catharina peignait les arrière-plans des tableaux de son père, une affirmation aujourd’hui totalement démentie par les experts, notamment pour des raisons stylistiques. 


Catharina van Hemessen n’entend toutefois pas rester dans l’ombre de son père. Sitôt sortie de l’adolescence, elle entreprend de réaliser des portraits de femmes et d’hommes appartenant à la noblesse et à la riche bourgeoisie flamande. Des portraits si réussis que la régente des Pays-Bas, la reine Marie de Hongrie – fille de Philippe le Beau et Jeanne de Castille – s’enthousiasme pour le talent de la jeune femme. Au point qu’elle devient son mécène et l’un de ses principaux commanditaires.


Très vite, la réputation de l’artiste s’étend sur la Flandre et, privilège insigne pour une femme de la Renaissance, Catharina est nommée membre de la Guilde de Saint-Luc, une organisation corporative de prestige qui regroupe artistes, marchands et amateurs d’art. Preuve de la reconnaissance dont elle jouit, Catharina est également autorisée à donner des cours à des hommes, fait là aussi rarissime pour une femme de cette époque.


En 1554, âgée de 26 ans, Catharina van Hemessen épouse Kerstiaen de Moryn (Chrétien de Morien), l’organiste de la cathédrale d’Anvers. Deux ans plus tard, Marie de Hongrie démissionne de la régence des Pays-Bas, où elle avait été nommée par son frère Charles Quint, pour retourner vivre dans cette Espagne dont elle est nostalgique bien qu’étant née à Bruxelles. La reine Marie invite Catharina et son mari à la suivre dans la capitale espagnole. À son tour, le couple prend la direction de Madrid où Kerstiaen pourrait avoir continué une activité d’organiste tandis que son épouse prenait en charge l’éducation artistique des demoiselles d’honneur de la Cour.


L’autoportrait au chevalet : une première mondiale


Le séjour espagnol sera toutefois de courte durée car Marie de Hongrie décède en 1558. Catharina et son époux reviennent s’installer en Flandre, à Anvers d’abord, puis à Bois-le-Duc, nantis d’une rente à vie que la reine a octroyée à sa protégée. Moins d’un an plus tard, une autre pionnière de la peinture féminine, l’Italienne Sofonisba Anguissola, est appelée à son tour à la Cour d’Espagne par le successeur de Charles Quint, le roi Philippe II. À quelques mois près, ces deux symboles de l’émancipation artistique des femmes auraient pu se rencontrer et confronter leurs expériences.


Dotée d’une rente confortable, nul ne sait si Catharina van Hemessen continue de peindre à son retour en Flandre. Il est même possible qu’elle ait arrêté dès 1554, année de son mariage, car il n’existe aucune toile connue postérieure à cette date. Peut-être a-t-elle tout simplement cessé de peindre après avoir épousé Kerstiaen de Moryn comme le voulaient les convenances du temps.


On ne sait rien non plus des dernières années de Catharina van Hemessen. Elle serait décédée en Flandre au terme d’une vie confortable et sans trop d’aspérités, comparée à celle de la flamboyante et tourmentée Italienne Artemisia Gentileschi. Nul ne connaît la date de sa mort. Seule certitude : elle vivait encore en 1567, son existence à cette date ayant été confirmée par l’un de ses contemporains, le critique d’art Ludovico Guicciardini. 


Côté inventaire, on ne connaît que treize tableaux datés et signés de la main de Catharina van Hemessen : 9 portraits et 4 sujets religieux. Cinq autres – 3 portraits et 2 sujets religieux – lui sont toutefois attribués par les experts, comme en témoigne Karolien de Clippel, enseignante à l’université d’Utrecht et spécialiste de son œuvre. Généralement considérée comme la première artiste peintre féminine de l’école flamande, Catharina van Hemessen serait également la première à avoir réalisé un autoportrait présentant l’artiste au travail devant son chevalet, le pinceau à la main. Ne serait-ce que pour ces deux raisons, alliées à un incontestable talent, la pionnière flamande mériterait que son nom ne reste pas inconnu des amateurs d’art. C’est tout l’objet de cet article : contribuer à lui rendre cette justice.


Les toiles de Catharina van Hemessen sont exposées au Rijksmuseum d’Amsterdam et à la National Gallery de Londres, à l’exception de son plus célèbre tableau, le fameux autoportrait, visible au Kunstmuseum de Bâle.

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