Chanson franšaise : 1930-1939, ou l’insouciance aveugle

par Fergus
jeudi 5 septembre 2013

Après La chanson française à la Belle Époque (mai 2012) et Chanson française : de la Grande Guerre aux Années folles (novembre 2012), ce 3e volet, proposé sous la forme d’un florilège, est consacré à la décennie qui précède la 2e Guerre mondiale. Une décennie d’insouciance, malgré les conséquences de la « Grande dépression », malgré la montée des fascismes en Allemagne et en Italie...

Entamée dans le sillage du krach de 1929, cette décennie est d’abord marquée par une grave crise économique aux répercussions planétaires qui a eu raison des Années folles. Dans le sillage des États-Unis, la France est touchée, comme toutes les autres nations développées. Elle résiste pourtant mieux que certains de ses voisins : le Royaume-Uni, l’Italie, et plus encore l’Allemagne, s’enfoncent dans un marasme sans précédent. En 1932, le chancelier Hindenburg doit faire face, outre-Rhin, à un taux record de 25 % de chômeurs. Inexorablement, l’inquiétude monte dans la population allemande. Cette même année, le Parti National-Socialiste (NSDAP) devient la première formation politique allemande et place Hermann Goering à la tête du Reichstag. Quelques mois plus tard, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler prend le pouvoir, porté par la colère des classes populaires dans un contexte aggravé par les conditions d’un Traité de Versailles qui n’a jamais été digéré. Ce pouvoir, les nazis ne le lâcheront plus. Comme chacun sait, il entraînera la planète dans le conflit le plus épouvantable de son histoire.

En France, la crise produit également des effets aux conséquences durables : en 1935, la IIIe République, plombée par une situation socioéconomique piteuse et une instabilité chronique paralysante, semble incapable de faire face aux difficultés. C’est alors que se constitue le Front populaire sous la pression des militants de base et du peuple, lassés de constater les désaccords stériles qui ne cessent d’opposer socialistes, communistes et radicaux et ont conduit à l’échec du Cartel des gauches en 1932. Dirigé par Léon Blum de 1936 à 1938, le Front populaire offre au pays la première grande réforme sociale du 20e siècle. Elle est marquée notamment par la création des congés payés, la réduction du temps de travail à 40 heures et la création des conventions collectives. Le Front populaire introduit, dans le même temps, une plus grande autonomie des colonies qui jettera les bases des futures décolonisations. A-t-il, par aveuglement idéologique relativement à une Allemagne qui ne cesse de s’armer et qui se livre à une inquiétante persécution des Juifs, fait le lit de la victoire des nazis sur l’armée française et de l’avènement du régime de Vichy ? Cette opinion, encore défendue ici et là au sein de la droite française, est désormais clairement récusée par les historiens.

Sur le plan musical, la décade est marquée par quatre faits majeurs : 1) Le développement sans précédent du disque 78 tours auquel se rallient désormais tous les artistes. 2) La multiplication progressive, dans les foyers français, des postes de TSF dont le nombre passe de 500 000 à 5 millions durant la décennie ; l’audience des chanteurs s’en trouve considérablement élargie et leur permet de faire connaître les nouveautés au public. 3) Le déclin du bon vieux café-concert d’antan au profit des grandes salles de spectacle comme Bobino, l’Empire ou Olympia, mais également des cabarets ouverts à l’initiative d’artistes comme Lucienne Boyer (Chez Elle), inoubliable interprète de Parlez-moi d’amour (1930), ou Suzy Solidor (La Vie Parisienne). 4) Les mutations profondes du cinéma et le recours dans de nombreux films aux prestations de chanteurs et de chanteuses.

 

Si tous les cocus...

Un genre musical fait son entrée en force : le jazz. On le retrouve toutefois assez peu dans le répertoire des artistes qui reste principalement axé sur les rythmes de danse. Une exception notable : Ray Ventura et les collégiens du lycée parisien Janson-de-Sailly auxquels il a fait appel dès 1929. Très vite, sa formation, composée, entre autres, de Paul Misraki et Loulou Gasté, devient célèbre et se produit dans les plus grandes salles de Paris et de province. Peu à peu, la musique de Ray Ventura et ses collégiens se fait plus populaire et les paroles plus humoristiques, à l’image de Tout va très bien, madame la Marquise (1935), dont on dit qu’elle a été inspirée par le chaos ayant précédé l’arrivée du Front populaire. Des Collégiens que l’on peut également entendre en 1936 dans le one-step Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine ou, pire, « d’avaler d’la mort aux rats » (ici chantée la même année par Lyne Clevers). Autre grand succès de Ray Ventura et ses protégés : Comme tout le monde (1938) dans laquelle les Collégiens font le constat des petites joies et petits soucis de tout un chacun, impôts compris.

Souvent attribuée à tort à Ray Ventura et ses collégiens, tant elle s’inscrit dans la même veine, Au lycée Papillon (1936) est, sur un rythme de fox-trot, une création déjantée de Georgius où, pour notre plus grand plaisir, la parole est donnée aux élèves « Peaudarent », « Trouffigne » ou « Cancrelas ». Malgré la crise économique et la montée des fascismes à nos frontières, la franche rigolade est de rigueur. Pas toujours très fine comme le montre, dès 1930, Georges Milton avec un autre célèbre fox-trot, Si tous les cocus, dont le refrain a été si souvent détourné dans le sens que l’on devine : « Si tous les cocus avaient des clochettes, des clochettes au... ». Guère plus intellectuelle, La vigne aux moineaux, créée par Dranem en 1931, nous convie dans le vignoble bourguignon ; on y apprend que la p’tite Margot, « en grignotant l’raisin, elle a avalé l’pépin ».

L’année suivante, en 1932, c’est au tour du comique troupier Ouvrard d’amuser la galerie ; entre « la rate qui s’dilate » et « le sternum qui s’dégomme », ses petits ennuis de santé exposés dans Je n’suis pas bien portant connaissent un triomphe durable. Georgius n’a toutefois pas dit son dernier mot. Avec sa « chanson bretonne » Sur la route de Penzac (qui connaîtra bien plus tard une renaissance à succès grâce aux Charlots), il contribue à détendre en 1938 une atmosphère alourdie par les bruits en provenance d’Allemagne, dominés par l’Anschluss et, en fin d’année, l’annexion des Sudètes, validée par les Accords de Munich. En 1939, c’est au tour de à Fernandel : quatre mois avant l’entrée de la France en guerre, il chante d’un air espiègle : « J’ pris un homard sauce tomate, il avait du poil aux pattes, Félicie aussi ».

 

Du disque au cinéma

En ces années 30, le cinéma joue désormais un très grand rôle qui, au fil des années, va croissant. Très souvent, producteurs et metteurs en scène incluent dans les films une ou plusieurs chansons dont les acteurs sont parfois eux-mêmes les interprètes. Nombre de titres à succès doivent une grande partie de leur notoriété au grand écran. 

Si l’on a largement oublié Henri Garat, tel n’est pas le cas de la dynamique marche Avoir un bon copain tirée du film Le chemin du paradis (1930). En 1930 encore, Alibert chante dans le film Cendrillon de Paris ses déboires amoureux dans Rosalie est partie (ici chantée en 1931 par Malloire). Toujours en 1930 sort Le roi des resquilleurs. Georges Milton, dans le one-step C’est pour mon papa, y plaint son pauvre père, contraint par sa dispendieuse mère, à s’habiller au « décrochez-moi ça », elle qui « commande des robes de chez Patou ». Humour encore en 1934 avec Koval et Pauline Carton, désopilants créateurs de Sous les palétuviers. Passé de la scène à l’écran dans Toi, c’est moi, le duo « aimons-nous sous les palé, prends-moi sous les létu, aimons-nous sous l’évier  » connait un grand succès public.

Ignace, « c’est un petit nom charmant ». Assurément, et l’on croit sur parole Fernandel qui nous l’affirme en 1935 dans l’opérette et le film éponymes. En cette même année 1935, Alibert et Gaby Sims se taillent également un succès durable avec Le plus beau des tangos du monde, tiré de l’opérette et du film Un de la Canebière dont la chanson a repris le titre. Après le tango, la rumba. Un an s’écoule lorsqu’en 1936 Tino Rossi enregistre Marinella pour le film éponyme et fait chavirer les cœurs de bien des filles qui aimeraient tant « danser cette rumba d’amour » avec le séduisant corse.

La très belle chanson Où est-il donc avait été créée en 1927 par Fréhel. C’est une artiste vieillie et bouffie (cf. Splendeur et déchéance : Fréhel, 60 ans déjà !) qui la reprend en 1936 dans Pépé le Moko. La chanson y prend une dimension nostalgique qui la propulse dans les anthologies du cinéma français. On retrouve Fréhel en 1938 dans un autre film, Une java. Elle y interprète un autre de ses plus grands succès, La java bleue, « la java la plus belle, celle qui ensorcelle quand on la danse les yeux dans les yeux. »

Héros de Pépé le Moko, Jean Gabin est nettement plus détendu dans l’ambiance guinguette de La belle équipe : « Le dimanche, viv’ment, on file à Nogent », nous confie-t-il dans une entraînante valse-musette : Quand on s’promène au bord de l’eau (1936). Autre acteur-chanteur : Albert Préjean. « Elle était demoiselle, (...) il se débrouilla pour qu’elle ne le soit plus », nous avoue-t-il dans la valse musette Comme de bien entendu (1939) tirée de l’excellent Circonstances atténuantes. Albert Préjean récidive la même année dans un autre titre célèbre, Dédé de Montmartre, superbement interprété dans Dédé la musique ; le film a été vite oublié, mais l’entraînante valse musette a gagné sa place dans toutes les anthologies.

 

Monsieur, vous oubliez votre cheval

D’autres grands noms marquent cette décennie, et notamment Jean Nohain et Mireille (Hartouch), auteurs de très nombreux titres à succès. Mireille n’entreprend toutefois sa carrière d’interprète qu’en 1933. C’est donc à d’autres artistes que sont confiées les chansons écrites par ces deux créateurs de talent, « Jaboune » pour les paroles et Mireille pour la musique. À Pills et Tabet par exemple qui, durant l’année 1932, créent Le vieux château, avec « un fantôme à chaque étage », et Couchés dans le foin, pour des ébats plus champêtres et bucoliques qu’avec ces « femmes du monde qui jusqu’à 80 ans (...) sont folles de leur corps ».

Autre géant de la chanson française : le « fou chantant » et grand amateur de swing Charles Trénet. Sa collaboration avec Johnny Hess ne dure pas mais elle est à l’origine d’un immense succès, interprété par Jean Sablon en 1936 : Vous qui passez sans me voir. Mais le temps vient très vite pour Trénet d’interpréter lui-même ses chansons. De bien belles œuvres, imaginatives et poétiques, comme le démontrent en 1937 Vous oubliez votre cheval (quelle idée d’oublier « un pur-sang dans un vestiaire » !) et Je chante dont le refrain est encore sur de nombreuses lèvres des décennies plus tard. Avec La polka du roi en 1938, Trénet réussit même le tour de force de tirer une larme de compassion pour une marquise en cire qui fond « comme une banquise ».

Largement méconnue du public d’aujourd’hui, il est une dame qui marque cette époque par son talent et son charme : Rina Ketty. Dans le tango La madone aux fleurs (1936), la chanteuse d’origine italienne évoque Florence et la tentation de l’Arno pour « Nita, l’humble Madone aux fleurs ». D’Italie encore vient la chanson Tornerai. Traduite en français et créée en 1938 au Lapin Agile, elle devient un succès maintes fois repris : J’attendrai. La même année, sourde aux échos dramatiques de la guerre civile, Rina Ketty chante une Espagne et des señoritas de carte postale dans un autre titre appelé, sur un rythme de paso-doble, à connaître un énorme succès : Sombreros et mantilles. Qui n’a pas en tête son refrain, peuplé « de fandangos et séguedilles » ?

Durant cette décennie, Fréhel ne s’est pas limitée à ses seules prestations cinématographiques. Elle a aussi enregistré de nombreuses chansons. Parmi celles-ci, Tel qu’il est (1936), ou la confidence sur un air de tango : « Je suis chipée pour la pomme d’un vrai tordu mal balancé ». L’année suivante, dans Sur la commode, chanson créée dans la revue V’la le travail, Jeanne Aubert fait allusion aux congés payés, mais refuse la dépense : « Pour éviter les frais, tout en suivant la mode, chez moi je prends le frais, le cul sur la commode ».

Retour à 1933. Cette année-là, la grande Mistinguett se produit dans Les Folies en Folie où elle confie « On dit que j’ai la voix qui traîne, (...) que j’montre mes gambettes, (...), que je n’ai que trois notes... » avant d’ajouter : C’est vrai. L’immense artiste Berthe Sylva (cf. Des roses blanches pour... Berthe Sylva) n’est pas en reste. En 1935, elle enregistre ce que l’on appelle un « tube » depuis les années 60 : On n’a pas tous les jours 20 ans ou l’histoire de l’anniversaire de Marinette dans le milieu des « trottins, petites mains et premières ». En 1937, on la retrouve dans un répertoire plus leste avec Le joli fusil*** : « ce fusil à deux coups, ma mère, était un merveilleux objet, que lui avait acheté mon père, à sa naissance, à c’qu’il paraît. »

Dans un contexte de crise, la France et l’Angleterre réaffirment la « préférence impériale » au libre-échange. Comme pour illustrer ce regain d’intérêt pour les territoires lointains, se tient à Paris l’Exposition Coloniale de1931. Joséphine Baker chante, sur un air de fox-trot, J’ai deux amours (1930) tandis que Réda Caire nous compte l’histoire d’un « petit négro » joueur de banjo dans Un soir à La Havane** (1931). Les « Nègres », à l’image du célèbre tirailleur sénégalais de Banania, sont à l’honneur durant ces années-là. Ils le resteront jusqu’à l’Exposition Universelle de 1937. Entretemps, le Tout-Paris des intellectuels et des artistes germanopratins aura fréquenté le fameux Bal Colonial (cf. Quel avenir pour le « Bal Nègre » ?) où se produit l’Orchestre Colonial d’Alexandre Stellio et Ernest Léardée. Une formation que l’on peut écouter dans la survitaminée biguine Ah si paré !, enregistrée par Léona Gabriel en 1930.

La note finale reviendra à Maurice Chevalier qui, dans la revue Paris London chante en décembre 1939, sur un air de valse musette, les amours d’une demoiselle « en robe blanche » et d’un garçon vêtu d’un « kickerbocker à carreaux » dans Ça s’est passé un dimanche. Ambiance caboulot, belote et petits gâteaux, « un dimanche au bord de l’eau ». Ambiance de paix dans un pays en guerre. La Drôle de guerre, le calme avant la tempête, avant cette « pluie de fer, de feu, d’acier, de sang*** » qui va s’abattre sur les villes et sur les hommes, qui va tuer, mutiler, multiplier les veuves et les orphelins. « Quelle connerie, la guerre !*** »

 

 

Pas de lien vers Le joli fusil, mais on peut l’entendre sur Deezer.

 

** Pas de lien vers la création de Réda Caire, mais il est possible d’entendre sur Deezer une superbe version de Un soir à La Havane interprétée en duo par Berthe Sylva et Fred Gouin.

 

*** Barbara, de Jacques Prévert.

 


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