Christian Olivier : la tronche des « TÍtes raides », le gueulard de maux

par Sandro Ferretti
samedi 5 février 2022

 Christian Olivier, le leader de feu les « Tétes raides », est un pierrot semi-lunaire, vague cousin venu de la famille du cirque, en équilibre sur un fil entre les 80.000 personnes agglomérées sur les prairies gadouilleuses de Carhaix, au Festival des « Vieilles charrues » en 2001, et les salles plus intimistes. Un gueulard de mots, masqué sous la tristesse calme et nostalgique d’un accordéon diachronique. 

Quand d’autres soulignent à grands coups de Stabilo fluo leurs maigres mots, revenus comme des renvois gastriques, lui fait dans les nuances de gris. Il est depuis longtemps marié au noir et blanc, au demi-dit, aux demi-mots, sans rechercher trop ostensiblement nos ondées lacrymales. 

Lui, c’est une autre boutique derrière laquelle il est assis. Un vague cousin d’Antonin Artaud, de Jean Genet. Un clown noir, avec sa gestuelle saccadée de mime. Des hymnes à la nuit. De la légèreté dans la noirceur. Il dit les choses en passant, pour mémoire. Pas pour changer le monde, qui n’en a rien à faire de lui comme de moi. Quand ça commence à devenir trop lourd, trop pesant, il tourne sur lui-même avec son accordéon, et semble nous dire : « moi, j’ai dit ça ? Ça m’étonnerait. C’était pour rire. ». 

Les « Têtes raides », pour ceux qui sortiraient de 25 ans de prison, auraient moins de 20 ans, ou au contraire en seraient restés à Brassens ou Sardou, c’était ce groupe atypique vêtu de noir, libertaire à défaut d’être libertin, qui jouait du contraste entre la noirceur des textes et le coté délibérément entrainant des musiques accordéonesques, dans le genre désuet des guinguettes des bords de Seine.

Des anars intelligents, capables d’ouvrir leur scène à une violoncelliste classique multi-primée ( Anne-Gaëlle Bisquay) : cela durera presque 25 ans…

Des gens tout de même capables de jeter 80.000 personnes dans les champs des « Vieilles charrues », un après-midi de juillet 2001, avec les paraboles de « Ginette  » (l’éternelle Ginette a fêté ses 30 ans l’an dernier . Une mer humaine (j’y étais), avec ses vagues, cette fille qui pleure à côté de moi, à qui je demande pourquoi lors d’un court intermède, et qui me répond « mais tu ne comprends donc pas que c’est une chanson triste ? ». Si, ma belle (en fait, elle n’était pas très belle), j’avais compris depuis longtemps…

Et aussi, bien sûr, l’invention scénique géniale de la lampe à incandescence, devenue l’enseigne ou le point des ralliements des concerts des Têtes raides ou, aujourd’hui encore, de son ex. leader Christian Olivier. Une madeleine visuelle autant que sonore, celle qui reste quand les cheveux et les illusions sont partis (ca part ensemble, en général).

Et aussi « Gino », l’oiseau acheté par le veuve du marin pour « se consolater »(sic), mais qui mourra aussi, car elle ne savait pas que « l’amour, ça tue les oiseaux ».

Mais tout passe, tout lasse, tout casse, et sans se séparer vraiment, le groupe se met en « pause » en 2016 et Christian Olivier se la joue solo (ce n’est pas une mauvaise idée).

Après les tueries du 13 novembre, il sort un morceau contre la bien-pensance coupable des « plus rien ne sera comme avant », bras dessus bras dessous dans un bel élan dans les cérémonies « je suis Charly », alors que tout continue, surtout dans sa famille initiale de pensée, mais qui depuis fait dans l’islamo-gauchisme électoral :

Mais surtout il se dirige vers une plus grande pureté des textes et l’élégance (des mots comme des musiques) comme ici dans ce beau morceau lucide sur « les villes de grande solitude », (comme aurait dit l’autre), ou il reste plus rien à faire d’autre que chanter (« je chante »)

 ou sur la déliquescence des choses et des relations, sous le parapluie des merdes de la vie, quand il faut savoir "laisser la place" :

Sur le couple et ses non-dits, il sait bien que « les années passent sans merci, si on se frôle, c’est déjà ça, chacun son rôle, pas plus que ça », en duo avec Olivia Ruiz.

Le sablier, c’est aussi ce qui a dû pousser Jeanne Moreau à pousser la porte du « clown noir » pour un testament audio en noir et blanc. A quelques mois de rendre sa copie au pion de service, c’est Christian Olivier qu’elle a choisi pour un beau duo et une salade de mots, plutôt que de cracher ses poumons dans un HEPAD privé coté au CAC 40.

Pendant ce temps-là, au café de la marine, y’a un Capt’ain qui navigue sur des océans de bière, y’a du temps qui passe, et partout ça cause à la mort. Et Emily, elle, boit du whisky. 

« Au café d'la marine
Y a un captain
Le sang Pilsen noire
D'un bateau qui se perd
Dans la bière au comptoir
Au café d'la marine
Emily, elle, boit du whisky

Au café d'la marine
On raconte des vies
C'est du temps qui passe
Des vides insaisissables
Attentes meurtrières
Au café d'la marine
Emily is crying her little dog

Au café d'la marine
Le captain y r'Pilsen
Noire encore brûlé
Comme l'encre sur le papier
Il ne sait pas, lui, comprendre ça
Au café
Emily dort

Au café d'la marine
On parle à la mort 
Violente femme
Pleure ton amant au comptoir
Déchirure de ton corps
Au café d'la marine
Emily se meurt

Au café d'la marine
Le captain, y repartira .. »

 

(« Emily, elle », par « Têtes raides »)

 

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Crédit photo :

 - vignette : Christophe Beaussart

 - Bas page : Richard Dumas


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