Christophe Izard, papa de Casimir et des enchantements télévisuels des enfants

par Sylvain Rakotoarison
mardi 9 août 2022

« Il n’y a rien de meilleur qu’un bon gloubi-boulga géant quand on a bien mélangé la banane écrasée, le chocolat râpé, la confiture de fraise, la moutarde et la saucisse de Toulouse crue mais tiède… Hum ! Quel rêve… Quel beau rêve… » (Christophe Izard faisant parler Casimir).

Beaucoup de gamins des années 1970 (qui aujourd’hui ont un "certain" âge !) ont eu un petit pincement au cœur, de la nostalgie dans l’âme et des vapeurs de souvenirs quand ils ont appris la mort de Christophe Izard le 31 juillet 2022. Il venait de fêter son 85e anniversaire le 30 mai dernier et son nom est resté mythique pour ces enfants car il était inscrit en gros sur le générique d’émissions de télévision pour les enfants.

Le plus gros morceau, le plus connu, c’est Casimir. J’avoue avoir été "choqué" d’apprendre beaucoup plus tard que Casimir était orange. Dans mon imaginaire, il était forcément vert. Le vert et l’orange, d’ailleurs, étaient les deux couleurs phares de la décennie 1970 à l’horrible esthétique. C’était évident que le dinosaure, car c’était un dinosaure, devait être vert, comme un crocodile, et je l’ai cru longtemps car le téléviseur était noir et blanc.

Casimir, qui devait son nom à un choix au hasard sur le calendrier (il s’appelait à l’origine Plocus), était en effet orange, avec une tache rouge et une tache jaune, orange parce que le vert (qui lui avait été associé à sa naissance) risquait de le confondre avec le décor végétal. Si Christophe Izard, producteur, a eu l’idée générale de Casimir, c’est Yves Brunier, marionnettiste, qui l’a conçu, fabriqué et joué ou manipulé.

À la télévision, l’animal a commencé ses prestations sur FR3, la troisième chaîne en couleur, le 16 septembre 1974 (jusqu’au 14 février 1975). Puis, le 17 février 1975, il a débarqué sur TF1 (à l’époque, c’était la même société, l’ORTF, mais elle venait justement d’éclater le 1er janvier), pour hanter les téléspectateurs en culotte courte jusqu’au 30 juin 1982, jour de sa retraite. En tout, 969 épisodes de bons et loyaux services. De temps en temps, Casimir refait une apparition, sur un plateau de télévision ou même dans des animations commerciales ou plus ou moins culturelles.

Casimir est un gentil dinosaure bipède, avec une crête sur le dos (rouge paraît-il), qui a tout pour être populaire chez les enfants : il aime faire des farces, il est très sociable, s’intéresse aux autres, les écoute, il est drôle et généreux, et surtout, il ne mange que du gloubi-boulga dont les enfants raffolent aussi. À la maison, ils n’hésitent pas à faire comme lui. Cela ressemble un peu la recette pour sortir de la gueule de bois dans, il me semble, "Astérix chez les Helvètes" (d’ailleurs, c’est amusant de voir dans l’histoire d’Astérix, publiée en 1970, avant Casimir, qu’il y a un gouverneur romain du nom de Caius Diplodocus). Ah non, je me suis trompé, il s’agit de l’album "Les Lauriers de César", publié de septembre 1971 à février 1972.

Le gloubi-boulga est un plat réservé exclusivement à des bestioles comme Casimir, dont l’idée provient d’une anecdote de guerre. Christophe Izard, enfant, était hébergé chez une vieille dame et elle lui faisait touiller du sucre et des jaunes d’œuf pour qu’il restât tranquille. C’était la recette du gogli-mogli utilisée en Europe centrale et dans le Caucase, consommée au petit-déjeuner parfois avec du cognac, du jus de fruit ou du chocolat. Son lointain descendant pourrait être le fourzitou, un plat pour accommoder les restes de Fabienne Lepic, l’une des héroïnes de l’excellente série télévisée "Fais pas ci, fais pas ça" (à quoi son fils aîné répond : « L’endroit où on mélange tous les restes, ça a déjà un nom, tu sais ? C’est une poubelle ! »).

Casimir, avec ses amis François (joué par Patrick Bricard), Hippolyte, Léonard le renard, Monsieur Fulbert Anselme Du Snob, etc., était le personnage central de l’émission télévisée pour les enfants "L’Île aux enfants". Au début, l’idée était d’importer l’émission américaine "Sesame Street", qu’il avait connue lors d’un voyage aux États-Unis, une idée intéressante de programme destiné à la jeunesse. L’émission s’est appelée "Bonjour Sésame" (transformée en 1978 en "1, rue Sésame") et durait 20 minutes : 12 minutes du programme américain adapté en français, 4 minutes d’un documentaire animalier de Pascale Breugnot (qui allait lancer par la suite des émissions plutôt pour adultes comme "Pyschow", "Sexy Folies", "Gym Tonic", "Perdu de vue", etc.), et le restant, Christophe Izard en a fait "L’Île aux enfants" qui est devenue une émission à part entière à partir de 1976.

À la mort de Patrick Bricard, le 26 janvier 2019, Christophe Izard annonçait cette triste nouvelle sur la page Facebook de L’Île aux enfants : « Je suis bien triste de vous annoncer le départ ce matin de (…) notre ami François de "L’Île aux enfants". Je l’avais choisi pour son sourire, son dynamisme, son talent, l’amusement qu’il prenait à interpréter plusieurs rôles… ». Christophe Izard était devenu un producteur et réalisateur complet.

Au-delà de Casimir, Christophe Izard a créé ou cocréé bien d’autres marionnettes pour la télévision, comme Brok et Chnok, Sibor et Bora, Pil et Glou, les Poï-Poï, Misscat et Flagada, etc.



Autre émission pour la jeunesse très connue créée par Christophe Izard, "Les Visiteurs du mercredi", une séquence longue de 4 heures 30 le mercredi après-midi, diffusée du 8 janvier 1975 au 10 février 1982 sur TF1 : c’était très novateur à l’époque de proposer un programme spécialement destiné aux enfants alors qu’ils n’avaient pas école le mercredi après-midi, et j’imagine que TF1 pouvait se le permettre car deux autres chaînes coexistaient également pour diffuser d’autres programmes (séries ou talk-shows de société).

Elle était diffusée en direct et a eu très rapidement un grand succès, ce qui a conduit la chaîne concurrente (mais également publique) Antenne 2 à créer "Récré A2" à partir de juillet 1978 (celle-ci allait programmer Goldorak et Candy, et faisait participer Gérard Majax, Antoine de Caunes, Chantal Goya, Jacqueline Joubert, etc.). Claude Pierrard aussi s’inspira des Visiteurs du mercredi (où il travaillait) pour "Croque-Vacances" sur TF1 à partir de février 1980 (avec les marionnettes Isidore et Clémentine).

Les Visiteurs du mercredi était une émission très fournie par la diversité de sa programmation et la richesse de ses animateurs. Ainsi, il y avait une chronique animalière tenue par Jacques Trémolin (un sacré bonhomme qui mériterait un article complet), Garmicore faisait de la magie, Patrick Sabatier (à ses débuts) puis Marc Menant s’occupaient plutôt des préadolescents et adolescents (avec les marionnette Sibor et Bora), Dorothée a présenté furtivement la rubrique "Interdit au plus de 10 ans", François Diwo puis Jean-Pierre Pernaut présentaient les nouveautés musicales, Claude Pierrard proposait les actualités pour les jeunes, Soizic Corne animait un club de bricolage, Paul-Émile Victor racontait ses aventures, Nicolas Hulot était affecté à la rubrique sportive, Greg (auteur du célèbre Achille Talon) partageait sa passion de la bande dessinée, Claude Villers celle de la littérature, Michel Chevalet celle de la science, etc.



Il y avait bien sûr des dessins animées, en début d’après-midi "Scoubidou" et vers 16 heures, carrément "La Parade des dessins animés", une série de plusieurs dessins animés, avec notamment "Les Fous du volant" (avec la jolie Pénélope et les méchants Satanas et Diabolo), "Caliméro" (« C’est vraiment trop injuste ! »), "Bugs Bunny" (« Quoi d’neuf, docteur ? »), "Mumbly" (une parodie de "Columbo"), "Mister Magoo", "Speedy Gonzalez" (« Ay Caramba ! »), les "Barbapapa" (ces bestioles qui peuvent allonger leur corps comme elles veulent), etc.

Enfin, il y avait des feuilletons pour la jeunesse, comme "Belle et Sébastien", "Zorro", "Flipper le dauphin", "Skippy le kangourou", "Poly à Venise", "Rintintin", "Davy Crockett", "Toumaï", etc. (en revanche, pas "Daktari").

Christophe Izard était avant tout un homme de la télévision, celui d’une époque révolue, celle des pionniers, où on ne précisait pas la chaîne car il n’y en avait qu’une seule. Il était fils du grand avocat, essayiste, membre de l’Académie française (élu en 1971) et député (de 1936 à 1940), Georges Izard (1903-1973), et de Catherine Daniélou (1909-1992). Elle-même était la fille de Charles Daniélou (1878-1953), sous-ministre de la Marine marchande en 1926, puis ministre de la santé, et la sœur du célèbre théologien jésuite, le cardinal Jean Daniélou (1905-1974), élu à l’Académie française en 1972.

Musique et journalisme furent le métier d’origine de Christophe Izard, saxophoniste dans un orchestre de jazz, intégré dans la revue "Jazz Magazine" créée par Eddie Barclay, à "France-Soir" pour des chroniques musicales et au "Journal du dimanche". Puis, en 1968, avec Claude Fleouter, il fut le producteur de l’émission de variétés "À l’affiche du monde" à la télévision, une émission à la formule alors inédite qui a eu beaucoup de succès grâce à leur passion commune de la musique.



Christophe Izard précisait en effet à Christine Descateaux dans le numéro de "Télé 7 Jours" de l’époque, en décembre 1968 : « "À l’affiche du monde" n’est pas une émission de variétés, mais une émission sur les variétés. Nous sommes des journalistes et nous avons voulu jeter sur ce domaine un regard de journalistes. ». Une formule originale et gagnante : un tiers cinéma, un tiers spectacle, un tiers journalisme : « Nous avons constitué une équipe de jeunes réalisateurs qui abordent la TV d’un œil neuf. Chaque sujet a le sien. Nous en utilisons cinq ou six par émission et chacun donne un style personnel à la séquence dont il est chargé. ». Avec chaque fois un sujet principal : le premier numéro était consacré à Johnny Hallyday, le deuxième à l’Angleterre, le troisième à Jacques Brel. Les deux producteurs se taquinaient sans arrêt, et ce genre de confrontation faisait justement le sel de cette émission.

Au-delà de cette émission phare grâce à laquelle il remporta le prix du meilleur homme TV de l’année 1970, Christophe Izard participait aussi à diverses émissions dont le journal télévisé "Info première" et "L’invité du dimanche". Il a créé et écrit également "La Lucarne magique" en 1971, une émission de télévision qui faisait un peu comédie musicale avec des vedettes (comme Michel Polnareff, Charles Trenet, Daniel Prevost, Carlos, Sheila, Michel Fugain, Léon Zitrone, etc.). Puis, un jour, en 1974, Jean-Louis Guillaud, le directeur de la troisième chaîne de télévision de l’ORTF (future FR3) puis directeur général de TF1 chargé des programmes (futur président-directeur général de TF1 de 1978 à 1981 et futur président de l’AFP de 1987 à 1990), a chargé Christophe Izard de se consacrer exclusivement à des émissions pour la jeunesse, ce qui a donné "L’Île aux enfants" et "Les Visiteurs du mercredi".

Responsable des programmes de l’après-midi sur TF1 entre 1974 et 1978, la productrice Éliane Victor était la principale supérieure de Christophe Izard. Elle avait renvoyé Dorothée après six mois de chronique dans "Les Visiteurs du mercredi", estimant qu’elle n’était pas faite par animer des émissions pour la jeunesse (Dorothée allait prendre sa revanche en 1987 comme directrice de l’unité des programmes jeunesse de TF1 en 1987, ce qui a abouti à la fin de l’émission "Croque-Vacances" pour désaccord avec Claude Pierrard). Très liée à Simone de Beauvoir et à Françoise Giroud, Éliane Victor, qui a eu une grande carrière dans les médias (elle fut aussi la directrice du magazine féminin "Elle"), était l’épouse de l’explorateur Paul-Émile Victor et la mère du spécialiste en géopolitique Jean-Christophe Victor, créateur de l’excellente émission "Le Dessous des cartes" sur Arte (elle lui a survécu de quelques semaines).

À partir du milieu des années 1980, Christophe Izard a pris son indépendance, créant une boîte de production pour produire des programmes télévisés, en particulier "Les Frustrés" pour Antenne 2, une adaptation d’une bande dessinée de Claire Bretécher. Pour France Animation, il est aussi l’auteur, entre autres, de dessins animés comme "Albert le cinquième mousquetaire", une série de 26 épisodes de 26 minutes diffusée sur Canal+ à partir du 16 mars 1994, et "Robinson Sucroë", une série de 26 épisodes de 25 minutes diffusée sur Canal+ à partir du 17 janvier 1994 (cette série a été condamnée en août 2009 par la justice canadienne considérée comme un plagiat des "Aventures de Robinson Curiosité" par le dessinateur canadien Claude Robinson).

Mais pour des générations d’enfants, Christophe Izard restera toujours le créateur de Casimir, et ce dernier, ces dernières sont tous en deuil, cet été.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er août 2022)
http://www.rakotoarison.eu


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