Clare Maguire, la fille qui fait chialer les sourds

par Sandro Ferretti
samedi 9 novembre 2019

C’était une de ces nuits à Birmingham dont on n’arrive pas à décider si elles sont froides ou douces. J’étais de permanence de nuit pour le District, avec Ned et Jeff. En claquant la portière gauche de la Vauxall, je me suis rappelé un peu tard que c’était celle qui ne s’ouvre plus de l’extérieur. Un jour, ça finira mal, cette histoire de portière. Ned, bien qu’il fut près de minuit, sifflotait «  les portes du commissariat bientôt vont se refermer, et c’est là que je finirais ma vie, comme tant d’autres gars l’ont fini. » Un poète, ce Ned. Ça lui passera avant que ça nous reprenne. Au briefing, on nous avait parlé d’une inconnue quasi surnaturelle, une fille tantôt brune, tantôt blonde (« ouais, une fausse blonde, quoi » a dit Jeff) dont les vieux du quartier disaient que sa voix faisait pleurer même les sourds. Comme on n’était pas débordés, on allait essayer de l’identifier et de la loger, la blondasse. C’est comme ça que ça a commencé, l’histoire. Si des gens vous disent autre chose, les croyez pas, et puis c’est tout.

On nous avait parlé d’une blonde, insaisissable, qui boit un peu trop (est-ce qu’on boit pour oublier ses déboires ?) mais que quand on l’a entendu, on ne peut plus l’oublier. Une qui fait chialer même les sourds, et distille la goutte qui fait déborder les yeux, tard dans la soirée, au club. Qui empoigne le micro sans ciller, dans sa crânerie du dehors et sa désespérance du dedans.

Une qui vous réconcilierai avec les femmes, leur capacité à dire les choses sans les exprimer ni les souligner au rimmel ou à grand traits de khôl.

Bon, ça fait pas un portait-robot, ça.

Et puis cette fille, elle pue les ennuis à plein nez.

Dans la nuit, un mec bizarre a apporté à l’accueil une vidéo soit-disant urgente pour nous.

« A voir absolument  », qu’il a dit le mec ganté avant de disparaître dans la nuit.

On l’a visionné sur le vieux canapé au cuir vieilli, qui baille de partout.

C’était ça :

A la fin, Jeff - qui en a pourtant vu pas mal, y compris des macchabées avec leurs intestins enroulés autour du cou- est sorti aux toilettes. Chialer, je pense. Il a toujours nié. N’empêche…

Maigres indices : elle se permet de bousculer les « Animals » et de remplacer à sa façon « many of poor boys » par « many of poor women ».

Gonflée, la petite.

Alors quoi, chercher dans les milieux féministes ? Lesbiens ?

Un proxo nous a dit qu’elle admirait un frenchy, un certain Gainsborrow, qui en était devenu coucou. Mais la piste se perdait au cimetière du Montparnasse.

Un dealer, le groin tout enfariné, nous a balancé qu’on devrait chercher du coté de Léonard Cohen, qui en pinçait pour la voix de la petite, et lui avait donné une chanson. Bon, ça va pas loin : mort lui aussi.C’est là qu’une patrouille nous a ramené ce Tony, un rital en imper mastic ramassé dans les jardins de Temple Square parce qu’il criait « Clare  », pour qu ‘elle revienne. Et qu’elle ne revenait pas.

On l’a fait asseoir. Le stagiaire est allé chercher les bières qui restaient ( des rousses, ça pue un peu, mais bon) et a commencé à faire chauffer la bécane, une vieille Jappy.

A « profession ? », Tony a commencé à nous répondre « écrit-vain, expert en relis-tes-ratures ». Quand il a pris une manchette de Ned à la base du nez, il a commencé à baisser d’un ton et a semblé se mettre à réfléchir. C’est à ce moment là que le ruban bicolore rouge et bleu de la Jappy a pété des doigts du stagiaire et que ça n’a rien arrangé.

Le Tony, on lui a montré la vidéo de la maison du soleil levant et il s’est allongé. Ouais, je la connais. « Raconte », qu’on lui a dit.

Clare Maguire. 31 ans, née à Birmingham, d’une mère qui travaillait pour rien et lui faisait les ourlets de ses jeans neufs. Le père croupier au casino.

Commence à 17 ans,chante dans les clubs, est remarqué par divers escrocs, lui font faire des disques aujourd’hui disparus. Rencontre même Léonard Cohen. Est signée par Universal.

Des trucs comme ça. Classée 5eme en 2011 par la BBC comme meilleure voix . Sort deux albums, vend un million de disques. Picole. Fait une cure de désintox. Revient 2 ans après dans les bars anonymes d’hôtels 4 étoiles. Remonte la pente.

Le Tony, il nous disait en gros qu’on ne sait pas trop ce qu’on retiendra de sa vie le moment venu, quand il faudra rendre sa copie au pion de service. Mais que pour lui, il y aura cette fille. Que c’est évidement injuste pour tant d’autres talents qui se sont égosillés à bercer ses synapses.

Mais qui vous a dit que la vie était juste ? Qui vous a dit que ce n’était pas une pute qui chante le soir dans un club minable, pour des gens de passage qui veulent juste retarder le moment de rentrer seul à l’hôtel. Hein ?

« Ouais, évidement, vu comme ça » a dit Ned.

Jeff lui a fait signe de la fermer et de laisser dire. Les fatigués, faut laisser dire.

«  Les mecs, Clare, c’est l’une de ces 8 ou 10 personnes qui font que vous espérez partir moins cons que vous n’êtes arrivés, quand la camarde descend de sa Camaro noire qui roule tous feux éteints et qu’elle vient frapper à votre porte. Et que finalement, vous allez sans doute lui ouvrir. Qu’on en finisse.

Sans doute Clare porte cela en elle, et que c’est pour ça que vous l’écoutez en silence, que vous fermez votre gueule après, avec un truc bizarre et chaud qui vous coule de l’œil. Elle a à voir avec la Debby du « un soir au club », de Christian Gailly.

Mais je parle dans le vide, vous êtes pas cultivés, vous connaissez pas Gailly... »

C’est là qu’il a pris un upercut au plexus et qu’on lui a conseillé de ne pas trop nous chercher, question culture.

Clare Maguire... 31 ans, née le 15/09/1987 à Birmingham. Évidement qu’on la connaît. On aurait du y penser plus tôt. Mais c’est plus facile à dire après qu’avant.

Du coup, on est descendu aux archives, et on retrouvé une vidéo. Une histoire d’Elizabeth Tailor.

Le Tony, il avait son compte, on l’a laissé repartir. Au besoin, on saurait où le trouver pour faire passer un message à la donzelle qui fait chialer les sourds.

On a laissé le stagiaire finir le rapport de synthèse et le porter chez l’Attorney Général dès la première heure.

Aux fenêtres, blanchissait une aube sale qui se battait en duel avec la pluie.

Et les gens du jour commençaient à arriver au commissariat, par grappes.

Et nous, Ned, Jeff, Clare Maguire et moi, on n’aime pas ce moment.

Parce que « le soleil n’est pas fait pour nous. C’est la nuit qu’on peut tricher ».

Yep.

 

-Crédit photo : Getty images

 

-Albums : « Light after dark », 2011, Universal

« « Stranger thinks have happened » (2016)

« Elisabeth Taylor », single, 2016, Polydor

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