Comment traduire le mot celtique médiéval insulaire « tuath » (plur. « tuatha ») ?

par Mervis Nocteau
jeudi 22 juillet 2021

Thuat : un mot qui, en antiques langues gauloises, était "teuta" (plur. "teutai", avec "teutanos, teutana" pour "membre du peuple" au masculin et au féminin) ?
 
Et un mot que l'on retrouve dans le nom du dieu Teutatès (le Toutatis d'Astérix & Obélix), dieu défenseur du peuple tant au point de vue de sa cohérence, que de son abondance et de sa puissance (un dieu auquel, dirent les Romains, étaient dédiés de sombres sacrifices) ... or, comme il y a différentes teutai, on a supposé que Teutatès était une épiclèse, pour ne pas prononcer le nom du dieu auquel la teuta se vouait en particulier (le secret, en sorcellerie, rendant plus fort, car la connaissance du nom donnerait une forme de pouvoir sur son porteur et affiliés).
 
Bref, comment traduire ce mot celtique ?
 
 

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Généralement, nous utilisons le terme "tribu" ou "clan".
 
Le problème, c'est que le mot "tribu" et son champ lexical "tribal, tribalisme" est scientifiquement connoté. En effet, le mot "tribu" a surtout été employé par les naturalistes et ethnographes européens à l'époque de la colonisation (du XVe au XIXe siècles) de telle sorte que la notion de "tribu" a une forte connotation exotique, voire d'exotisme bourgeois ( = de goût embourgeoisé pour l'altérité).
 
Même problème avec la notion de "clan" et son champ lexical "clanique, clanisme". Dans notre imaginaire collectif depuis Le Livre de la Jungle dont la rédaction par J.R. Kipling date de la même époque coloniale ... la notion de clan évoque quelque chose de foncièrement animal et fermé, voire sectaire. On en retrouve toujours des échos, dans les fantaisies que certains se adoptent en s'identifiant à des loups et en se nommant vaguement "la meute", encore que "la meute" ait une nuance plus dynamique, moins autoritaire, que "le clan".
 
Enfin, le dictionnaire français-gaulois de J.P. Savignac nous informe que "teuta" signifie "peuple, cité" indistinctement de nos jours. Hélas, de nos jours, quand on dit "peuple", nous pensons beaucoup aux masses par millions de nos territoires administratifs nationaux et prolétaires : c'est beaucoup trop dire, pour les époques celtiques. De plus, "cité" connaît un équivalent déjà : les oppida (sing. "oppidum") en latin, et surtout en langues gauloises les duna (sing. "dunon"), qui devaient désigner des sites tels que Bibracte, Gergovie, Alesia, mais pour Lugdunum et Uxellodunum (noms latinisés) c'est une certitude.
 
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Bref, on ne s'en sort pas bien : comment traduire "tuath/teuta", aujourd'hui ?
C'est tout le problème de l'idiome d'une langue, c'est-à-dire la part intraduisible et caractéristique entre langues et leurs variantes dialectales (en effet, à l'époque, comme pour les patois régionaux, il y avait des nuances innombrables en Europe). Ainsi, je pourrais m'arrêter là de ma réflexion, mais je reste sur ma faim.
 
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Cela peut surprendre, mais je fais la proposition de traduction suivante : "harde".
 
En français, "harde" désigne, c'est vrai, une troupe animale sauvage vivant ensemble. Mais on a pourtant déjà un "hardier", désignant le berger de telles troupes. Et, surtout, les hardes se perdent actuellement, tandis que le mot lui-même est oublié et d'usage soutenu : il peut faire notre affaire. Alors allons plus loin :
 
Il y a concrètement le verbe "se harder" signifiant "se grouper, se réunir, se rassembler", en anglais "herd" dont la première acception signifie "collection, ensemble, troupe, bande" avant que de désigner les troupes animales sauvages. En français avec le verbe, comme en anglais avec le nom, nous avons une signification pertinente, pour des groupes humains (celtiques ...) qui fonctionnaient :
 
- à partir d'assemblées d'hommes libres entourés de fidèles serviteurs, de serfs et suivis par des travailleurs plus ou moins dépendants (caractéristique indo-européenne) ;
- à travers diverses expéditions mercenaires ou coloniales, pour la gloire et sacrifier aux dieux, ainsi que pour ne pas surpeupler la harde originaire.
 
En dynamique des groupes et sociologie des organisations, même dans les groupes informels - amicaux par exemple - se dégagent des hiérarchisations fluctuantes plus ou moins instables.
 
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Mais à un moment donné, il y a toujours des tendances autour d'une orientation incarnée par un membre, suivi par d'autres plus ou moins réfléchis ou soumis (serait-ce intuitivement).
 
Les groupes, qu'on le veuille ou non, s'organisent et se hiérarchisent : ils ne correspondent pas à l'imaginaire collectif de la HORDE monstrueuse (avec un O et non un A, comme dans "harde").
 
Voilà pourquoi "harde" semble approprié, en une époque certes plus sauvage que la nôtre, où l'on vivait avec les bêtes, tout en en honorant certaines pour divines.
 
 
 
 
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