Entretien entre Lemony Snicket et Laureline Amanieux

par Laureline Amanieux
mardi 18 août 2009

J’ai rencontré Lemony Snicket, alias Daniel Handler, dans les rues brumeuses de San Francisco ; il m’a accordé cette interview exclusive sur la série jeunesse devenue célèbre des Orphelins Baudelaire. Ces trois héros enfants, dont les prénoms originaux en anglais sont Violet, Klaus et Sunny, perdent leurs parents dans un incendie criminel, puis sont poursuivis pendant treize livres par la cupidité du "comte" Olaf et les secrets d’une mystérieuse organisation secrète.

Ecrite dans un humour noir, aux accents tragiques, cette rare série littéraire pour la jeunesse s’inscrit dans la tradition de Charles Dickens, mais qui aurait troqué le sentimental contre une bonne gorgée d’acide.

Laureline Amanieux : Pourriez-vous nous expliquer votre choix pour le prénom des personnages : Violet, Klaus et Sunny Baudelaire ?

Lemony Snicket : "Violet" est un clin d’oeil aux "violettes tremblantes" et aux "bonbons à la violette", deux classiques de la littérature victorienne. "Klaus" et "Sunny" sont une référence à la vie réelle de Klaus et Sunny Von Bulow, un cas judiciaire assez macabre pour "faire" victorien (NDLR : Klaus Von Bulow a été accusé d’avoir empoisonné sa femme par deux fois, écroué d’abord en 1982 puis reconnu innocent en 1985 au cours de deux procès retentissants aux Etats-Unis. Sa femme, Sunny, une riche héritière est restée dans le coma 28 ans avant de mourir en 2008. Lemony Snicket enquête lui-même dans la série des Orphelins Baudelaire sur les crimes dont les trois enfants sont les victimes alors qu’ils sont eux-mêmes de riches héritiers dont la fortune est convoitée par le comte Olaf). Baudelaire, évidemment, est une référence à l’auteur français des Fleurs du Mal, un recueil de poèmes que j’ai découvert quand j’étais un jeune enfant et qui a eu un énorme effet sur moi et sur mon travail.

Laureline Amanieux : Les noms des personnages évoquent aussi différents cadres, l’Angleterre, l’Allemagne, ou peut-être un pays ensoleillé du Sud. Pourquoi avez-vous inclu toutes ces nationalités dans vos romans ?

Lemony Snicket : Je pense qu’il était intéressant de conserver ainsi le décor des livres tout à fait ambigu.


Laureline Amanieux : Quelle est l’importance du secret familial dans le développement de vos personnages ?

Lemony Snicket : Que sommes-nous sinon les secrets que nous gardons ?

Laureline Amanieux : Beaucoup de vos personnages semblent avoir un double : donnez-vous un sens particulier à cette présence ?

Lemony Snicket : Le double provient d’une atmosphère paranoïaque, que ce soit dans un jeu avec la lumière ou dans la littérature.

Laureline Amanieux : L’origine de votre pseudonyme "Lemony Snicket" est liée aux recherches que vous avez faites sur un site qui se proclamait nazi, quand vous avez écrit votre roman pour adulte "The Basic Eight". Existe-t-il pour vous un lien entre la tragédie du génocide juif et l’univers des Orphelins Baudelaire ?

Lemony Snicket : Mon père a échappé à l’Holocauste, et la triste histoire de sa famille a toujours été racontée autour de la table pendant les dîners. Mais je pense que la souffrance en général, et même la souffrance du génocide, est universelle, pas seulement restreinte au judaïsme.

Laureline Amanieux : Les pères sont absents dans la série ou ne sont pas protecteurs.

Lemony Snicket :
Les mères dans mes livres ne sont pas plus présentes ou meilleures en fait ! Je pense que le manque de fiabilité des adultes est ce que veulent surtout illustrer mes livres.

Laureline Amanieux : Que signifie le symbolisme omniprésent des yeux pour vous dans la série ?

Lemony Snicket : Surveillance continuelle et témoins sans aucune fiabilité.

Laureline Amanieux : Les héros semblent toujours être à la poursuite de quelque chose qu’ils ne pourront jamais atteindre, par exemple, une maison et un lieu sûr dans le monde.

Lemony Snicket : Oui. Un écrivain de ma connaissance prétend qu’il n’y a que deux sortes d’histoires : quelqu’un part en voyage, ou un étranger arrive en ville. Il me semble que c’est la même chose. Un autre auteur, que je connais, proclame qu’il n’y a qu’un seul genre d’ histoire : quelqu’un perd quelque chose. Finalement c’est aussi la même histoire : une personne fait un voyage, mais perd quelque chose en chemin. C’est le sujet des Orphelins Baudelaire.

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