Hypatie

par Nicolas Cavaliere
lundi 12 septembre 2022

L’ellipse.

Dans le merveilleux film « Agora » d’Alejandro Amenábar, une Hypatie de fiction s’interroge sur la thèse de Ptolémée et trouve une solution qui permet à l’héliocentrisme alors condamné par les principales religions et par le sens commun d’avoir une base théorique solide : les astres, Soleil compris, ne tournent pas circulairement autour de la Terre, toutes les planètes, Terre comprise, décrivent une orbite elliptique autour de l’étoile. Cela n’allait pas de soi, car le cercle était considéré comme la forme parfaite, et le cosmos étant parfait dans toutes les croyances, la connaissance ne pouvait considérer qu’une orbite circulaire. La raison suffisante, l’évidence, était cachée, et il fallut pour la découvrir mettre au point nombre d’instruments complexes, tel que le cône d’Apollonius. Ferait-on tout ce chemin simplement pour avoir le plaisir d’un retour ?

Par un raccourci étrange, magnifique d’inconsistance, pauvreté et platitude passant pour des termes adjacents dans le langage courant, la Terre, pourtant céleste et façonnée de la main de Dieu, ne pouvait être que plate et les objets célestes dans leur perfection tournaient autour de cette feuille de papier fin de laquelle nous serions tous tombés si nous nous étions aventurés trop loin. Il y a de la grandeur parfois quand les mots s’acharnent contre l’évidence. Il semble y en avoir moins quand ils s’acharnent contre les personnes. L’obscurantisme est insuffisant.

La Terre ressemble donc au Soleil, en ce sens qu’elle est sphérique. Le Soleil était un cercle de lumière aux yeux lointains. L’objet le plus gros du système et le plus mystérieux. La lumière était aussi bien plus rare qu’aujourd’hui, où il suffit de presser sur un interrupteur. Plus rare et plus dangereuse que le feu. Prométhée a connu un sort moins violent qu’Icare. L’immortalité passe de main en main à travers les œuvres du génie humain. L’ampleur de nos bibliothèques nous dévore le foie.

Nous n’en avons pas fini avec la sensation que l’Univers soit bien ordonné. Nous portons encore nos efforts pour atteindre la même perfection, sans considérer que cette perfection n’est possible que parce que l’Univers possède la grandeur de sa simplicité. Comme celui de l’Univers, le quotidien terrien dans son inertie se contente de répétitions et de collisions. L’erreur ici est de construire des outils complexes pour alimenter ou illuminer. Là-haut, les outils se construisent seuls comme des grands.

Les outils d’Hypatie se sont peut-être construits seuls, dans le sens où la destinée de l’espèce est de connaître, connaître, connaître, et de se laisser étouffer par les objets qui l’entraînent dans la course à l’absolu. Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, proclame un adage. Celui qui sait ne parle pas, en affirme un autre. Deux formulations, un sens unique. Et pluriel, parce que déclaration d’individualités qui se veulent distinctes.

Les mots sont au monde ce que les ellipses sont aux cercles. Ils ne sont pas parfaits, mais ils fonctionnent. Les êtres humains s’offrent du savoir et des pensées, et en échange de ce plaisir partagé, ils aplatissent la Terre, en dévorent les ressources, mettent en danger leur propre existence. Leurs compas tracent les cercles. Peut-être est-il temps de s’en remettre à la sagesse de l’imagination improductive. Se distinguer sans se faire mal.

L’imagination, quand elle est prise au dépourvu, quand elle a besoin de faire avancer coûte que coûte son récit, utilise l’ellipse. Dans le film, Hypatie libère son esclave Davus, et puis fondu au noir. Davus et les autres personnages reviennent plusieurs années plus tard et leur drame s’approfondit. Les chrétiens et les juifs qui ont conquis Alexandrie et brûlé ses inestimables manuscrits ensemble se sont divisés. Les chrétiens décident de se passer des juifs maintenant que les païens ont quasiment disparu et de prendre le pouvoir pour eux seuls. Hypatie, dernière païenne assumée, est un pion dans ce jeu d’échecs qui leur permettra d’évincer le préfet et de prendre durablement le contrôle de la cité. Le prêtre Cyrille se charge de la condamner publiquement en se référant à un épître de Paul, et ses assassins, dont l’affranchi Davus, se chargent de l’exécution.

L’intrigue s’achève donc sur la mise à mort tragique du personnage principal. Ce scénario est paradoxalement satisfaisant pour le spectateur. La caméra est partie rejoindre les étoiles en silence et sinue parmi elles en un mouvement acrobatique et imprédictible. Cette danse est celle du manque. C’est le sens même d’une ellipse. « ἔλλειψις » est à la fois le manque qui conduit les cercles vers cette imperfection qui dirige les astres et le manque qu’il nous faut remplir en échangeant des connaissances et des doctrines. La tragédie se dispense de jugement. Elle sert l’émotion, c’est-à-dire le mouvement.

L’enfant qui vient au monde ne s’extrait pas d’un cercle parfait, mais d’une chair qui se contord imparfaite et imparfaitement pour lui offrir l’espace d’exister, pour le mettre sur orbite. Son sort n’est pas la liberté, n’est pas la sécurité, n’est pas l’enfermement. Il lui faudra poser ses pieds sur un sol flanchant, accepter la trajectoire grossière dont il nie la délicatesse, et mener son chemin d’homme en ce lieu où il s’ennuiera s’il ne participe pas à l’effort collectif, mutuel aussi, de déconstruction. C’est le prix à payer aujourd’hui pour être comme tous les autres, un spécialiste, un technicien, un professionnel, et apporter de son caractère à une entreprise qui se veut sans fin.

Le dos au mur, Hypatie regardait les étoiles. Ses yeux tristes brillaient parce qu’elle ne savait pas. Elle songeait à cette fresque noire émaillée de fissures lumineuses. Elle ignorait les mers autour d’Alexandrie, le reflet des vagues. Tendue vers le ciel, elle ne parvenait pas à oublier qu’elle faisait une avec son monde. Son cœur battait pour ces enfants qu’elle n’aura pas instruits.


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