« Inglourious Basterds » : « On n’a pas le droit de faire a l’Histoire » ?

par Vincent Delaury
mardi 25 août 2009

Vu le dernier Tarantino, vraiment pas mal, même si c’est loin d’être mon préféré de lui (du 4 sur 5 pour moi).

 Je lui préfère par exemple, et de loin, Jackie Brown, parce que c’est un film au charme fou qui se bonifie avec le temps, et ce d’autant plus qu’il repose justement sur l’écoulement temporel (« Le visage de Robert Forster est son passé. » (Tarantino, [1]), et Boulevard de la mort, parce que c’est certainement son film le plus Pop Art le plus conceptuel, virant quasiment à l’abstraction du fait de son aspect coupé en deux (deux parties distinctes).

Bon, sur Inglourious Basterds, que dire qui n’ait déjà été dit depuis son passage à Cannes en mai 2009 ? Je ne vais pas vous faire le coup du pitch - vous commencez, je pense, à en connaître l’histoire de par les nombreuses bandes annonces et teasers qui ont annoncé la sortie du blockbuster à 70 millions de dollars ; je ne vais pas non plus rappeler tous les films qui font référence dans ce film gigogne car ça risque d’être sans fin ! ; et j’éviterai de saluer banalement le burlesque réjouissant de Brad Pitt dans le rôle du Lt. Aldo Raine (on savait déjà qu’il pouvait être drôle depuis au moins Snatch, 2000) ou de louer à l’extrême les mérites du formidable Christoph Waltz en officier nazi polyglotte et sanguinaire.

Non, j’ai plutôt envie de parler du style Tarantino, pop et postmoderne à souhait, dans sa relation – confrontation ? - à l’Histoire, en l’occurrence la Seconde Guerre mondiale. Est-ce que ça marche ? Bon, j’ai vu ce film de 2h30 dans le Sud de la France, au cinéma Pagnol de Sainte-Maxime, près de Saint-Trop’. Vous le savez comme moi, Tarantino est un cinéaste… star. Ce qui veut dire qu’il a ses aficionados mais également ses détracteurs patentés. Dans la salle obscure, d’un côté, il y avait pas mal de « jeunes à casquettes » américanophiles, genre nerds ou geeks, qui commentaient en direct le film (à la manière d’un Besson, Quentin Tarantino joue beaucoup sur les clins d’œil et autres private jokes adressés à ses fans) et qui ont applaudi à tout rompre à la fin du film - d’ailleurs, je crois savoir que le dernier Tarantino a pris la tête du box-office nord-américain dès le week-end de sa sortie. Et, de l’autre côté, j’ai vu un vieux monsieur fort énervé sortir de la salle lors de la scène du tabassage du crâne d’un sergent nazi par le Bâtard Donny Donowitz en affirmant, visiblement très remonté, « On n’a pas le droit de faire ça à l’Histoire. » Bon, que les choses soient claires, j’aime le cinéma de Tarantino (surtout Jackie Brown et Boulevard de la mort) mais je n’en suis pas non plus fan à 100%. Pour moult de ses admirateurs, « Kwentine » pourrait faire absolument n’importe quoi à l’écran, je crois qu’ils pourraient TOUT lui pardonner et le suivre, aveuglément, dans n’importe laquelle de ses digressions filmiques – ce qui n’est pas mon cas.

Il y a des choses que je n’aime pas dans Inglourious Basterds. Par exemple, malgré son jeu de qualité, je trouve que la jolie Mélanie Laurent (Shosanna Dreyfus) a un minois de « fille actuelle » qui ne correspond pas trop à l’ambiance « années 40 » du film ; par contre Diane Kruger, en Bridget Von Hammersmark, me semble vraiment avoir, avec sa silhouette classieuse d’agent double et son visage rétro de Blonde glamour, la tête de l’emploi. Autre chose décevante, la voix off du narrateur m’apparaît par moments trop balourde, trop didactique. Elle commente des actions à l’écran alors qu’on les devance, ou devine, aisément. En outre, le jeu de l’acteur noir (Jacky Ido) qui joue Marcel, l’assistant de Shosanna, est vraiment faiblard, on n’y croit pas du tout à son personnage. Erreur de casting ? Par ailleurs, j’aurais pu me passer aisément de la scène du crâne fracassé du Nazi par le Sergent Donny Donowitz dit « l’Ours juif » : on y sent trop un Tarantino qui veut faire plaisir à certains de ses fans, amateurs d’ultra-violence façon Reservoir Dogs. A ce moment-là, on se dit que le nom Tarantino, ou sa signature, est écrasé par l’adjectif « tarantinesque », rentré dans le langage courant. On n’est pas star pour rien, OK, mais attention, cher Quentin, à l’effet de style qui peut vite virer au simple procédé fastoche. On le sait bien, le danger pour une star est de finir vampirisée, voire phagocytée, par son propre succès.

Voilà pour mes quelques réserves. Pour le reste, il y a des choses admirables dans Inglourious Basterds. Le « On n’a pas le droit de faire ça à l’Histoire. » du spectateur énervé du cinéma Pagnol se comprend, certes, mais ne tient vraiment pas la route. Depuis quand le cinéma serait-il le simple décalque de la réalité ? Le cinéma n’est pas la vie. Le 7e art n’est pas le réel, c’est une projection, dans tous les sens du terme, une métaphore. Le cinéma est un art, un langage, qui n’a pas à être servile quant à l’Histoire. Un cinéaste comme Tarantino ne se veut pas prof d’Histoire, c’est par contre un formidable raconteur d’histoires. D’ailleurs, le réalisme n’a jamais été son affaire - n’aime-t-il pas citer Godard disant de Pierrot le Fou « Il n’y a pas de sang dans mon film, mais il y a la couleur rouge. » ? Inglourious Basterds commence par un « Il était une fois en France occupée par les Nazis » : on entre d’emblée dans un conte et ce n’est point nouveau concernant cette tranche de l’Histoire. Par exemple, De l’Or pour les braves de Brian G.Hutton (1970), qui n’est certes pas un chef-d’œuvre (!), était déjà une fantaisie, ou pulp fiction (récit à sensations), autour de la Seconde Guerre mondiale : une histoire de magot à voler et à partager une fois la guerre terminée. Et, concernant la personnalité artistique de Tarantino, on sait très bien qu’il va faire de l’Histoire, et de la Seconde Guerre mondiale, son terrain de je(u) afin d’y ramener ses propres obsessions, à savoir son goût pour le séquençage en chapitres, la déréalisation de la violence, la gourmandise des mots, l’étirement du temps à la Leone (par exemple le Chapitre Un du western-spaghetti, séquence étirée à la manière d’un élastique) et sa passion dévorante pour le cinéma.

Autre écueil concernant l’art de la variation de Tarantino : on croit bon l’accuser de n’être qu’un plagiaire de plagiats ou un sampler. Vain débat selon moi, il est homme de cinéma, occupant tous les postes : de gérant de vidéoclub au statut de cinéaste via les démarches de projectionniste, de cinéphile, de critique de cinéma et accessoirement d’acteur. En tant que cinéaste postmoderne (posture qui marque la fin de la croyance aveugle dans les idéologies et grands récits), ce « bâtard » se nourrit forcément des autres films tout en y apportant son grain de sel et sa musicalité. A la façon d’un William Burroughs en littérature, la « Tarantino tape » est de l’ordre du cut up (faire une création à partir d’éléments disparates, de fragments et d’emprunts d’œuvres originales). C’est le cinéaste du cut up par excellence : il parvient à se nourrir de mille & un films et BD tout en gardant sa ligne de fuite. C’est ça qui est fortiche chez lui. On arrive à le suivre dans ses délires d’uchronie et de révisionnisme de l’Histoire - des Juifs Yankees scalpeurs de Fritz ! tous les œufs pourris de l’état-major allemand (Adolf Hitler, Joseph Goebbels, Martin Bormann, Hermann Goering) réunis dans un même panier (un cinéma parisien) ! - parce que sa foi en le cinéma est inébranlable.

Franchement, elle est très belle la fin de son film. C’est un formidable éloge du cinéma, un « voyage en utopie ». C’est l’idée godardienne de croire au pouvoir des images et aux puissances du cinéma. A la toute fin, le Cinéma, via la pellicule 35 mm en nitrate hautement inflammable, vient cramer le IIIe Reich, la tyrannie nazie et sa propagande audiovisuelle nauséabonde (Leni Riefenstahl, Joseph Goebbels, Veit Harlan...). Certes, c’est une utopie, c’est de l’ordre du fantasme d’Artiste (cette idée, en partie naïve, de penser que l’art peut changer le monde [2]) mais, perso, je préfère, via ce finale cathartique d’Inglourious Basterds faisant du cinéma une arme de séduction massive devenant une arme de destruction massive, suivre Quentin Tarantino dans son rêve d’idéaliste plutôt que d’avoir à me taper des visions étriquées d’idéologues à la petite semaine qui tenteront vainement d’enfermer la vie, l’art et l’Histoire dans leur sectarisme et leurs interdits à deux balles. Oui, je préfère très nettement les idéalistes aux idéologues. Bref, Tarantino, malgré quelques facilités (par exemple, son film n’a rien en soi de subversif, ce « bad boy » (?) d’Hollywood est là où on l’attend : antinazi, sans jamais se risquer à frôler une « fascination » pour l’esthétique nazie façon Portier de nuit ou Les Bienveillantes), fait un cinéma LIBRE, et c’est très bien ainsi.

[1] Acteur américain qui tient le rôle de Max Cherry dans Jackie Brown (1997).

[2] Toutefois, il arrive qu’une œuvre puisse avoir une conséquence sur le réel : en 2006, le président Chirac, suite au film de guerre Indigènes, avait harmonisé les pensions des anciens combattants coloniaux.

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