Justice pour Alcock et Brown !

par Fergus
mercredi 2 juin 2010

La planète entière connaît le nom de Charles Lindbergh. Mis à part les Britanniques et quelques passionnés d’aviation, bien peu de monde en revanche se souvient de John William Alcock et Arthur Whitten Brown. Contrairement à une idée reçue - et solidement ancrée dans les esprits -, ce sont pourtant eux qui, huit ans avant Lindbergh, ont réussi la première traversée transatlantique sans escale en avion. Retour sur une prouesse injustement oubliée...

En posant son Spirit of Saint Louis sur l’aéroport du Bourget le 21 mai 1927 au terme d’un vol de 33 heures et 30 minutes, Charles Lindbergh, parti la veille de New York, avait réussi un exploit sans précédent en devenant le premier pilote transatlantique en solitaire. Un exploit qui lui valut un triomphe mérité, non seulement aux États-Unis dont il était citoyen, mais également sur tout le vieux continent, et notamment en France. Il est vrai que notre pays se passionnait alors pour l’aventure aéronautique et qu’il venait d’être marqué par la disparition de Charles Nungesser et François Coli, partis deux semaines plus tôt aux commandes de L’Oiseau Blanc tenter l’aventure transatlantique dans le sens Europe-Amérique.


Lindbergh avait pourtant été devancé par deux pilotes britanniques dès 1919. L’histoire commence peu après la fin de la Grande Guerre lorsqu’un capitaine de la toute jeune Royal Air Force, John William Alcock, décide de tenter la traversée transatlantique non-stop sur un Vickers en accord avec les dirigeants de la firme aéronautique anglaise. Quelques mois plus tard, un ingénieur écossais du nom d’Arthur Whitten Brown, également pilote, se voit proposer, lors d’une visite de la Vickers Ltd, d’être le navigateur d’Alcock pour tenter cette aventure inédite et périlleuse : relier l’Amérique à l’Europe sans escale. Brown accepte.


L’avion, un bombardier biplan Vickers Vimy V/150 propulsé par deux moteurs Rolls-Royce Eagle VIII de 350 chevaux, est acheminé en pièces détachées à Terre-Neuve. Il est ensuite assemblé à Saint-John’s dans ce qui ressemble plus à une exploitation agricole qu’à un aérodrome. La préparation dure trois semaines, en partie consacrées à la recherche d’un terrain d’envol mieux nivelé que le Champ de Lester où se situe la piste de Saint-John’s. En vain.


Le nez dans la tourbe


C’est donc sur un sol bosselé, et sous un ciel couvert mais non menaçant, qu’Alcock et Brown prennent leur envol le samedi 14 juin à 13 h 40 après avoir, pour des raisons météorologiques, repoussé leur départ initialement prévu la veille, vendredi 13. L’appareil, très alourdi par le carburant embarqué, décolle en frôlant dangereusement le bois de pins situé en bout de piste. Il est salué par les sirènes des navires du port de Saint-John’s tandis qu’il prend son cap vers l’est, en direction de l’Angleterre, pour un exaltant pari mais aussi l’une des plus périlleuses aventures jamais tentées par des êtres humains dans le domaine aéronautique. 


Le vol, raconté en détail sur le site aviation-history/airmen.com/alcock, est particulièrement épique et l’on se demande, à la lecture de ce compte-rendu, comment les deux hommes ont réussi à sortir vivants de cette galère, entre le brouillard, le givrage des commandes ou les chutes brutales d’altitude d’un Vickers qu’Alcock, par deux fois, ne réussit à redresser que quelques dizaines de pieds seulement au dessus des flots. Par chance, il y a du whisky à bord !


Lorsque les côtes d’Irlande apparaissent, il est devenu urgent d’atterrir. Galway semblant hors d’atteinte, Alcock dirige l’avion vers Clifden et survole la petite ville à la recherche d’un lieu propice à l’atterrissage. Mais entre les collines, les lacs et les marécages, le sauvage Connemara ne se prête guère à l’exercice. Une étendue verte, au sud de Clifden, semble pourtant convenir. Alcock y pose le Vickers, découvrant au dernier moment qu’en fait de prairie, il s’agit d’une tourbière, connue localement sous le nom de Derrygimlagh. Après quelques dizaines de mètres d’un roulage chaotique, l’avion pique du nez dans le sol spongieux au terme d’un vol de 3500 kilomètres parcourus en 16 heures et 27 minutes. Cette arrivée mouvementée n’est évidemment pas passé inaperçue. Malgré une population rare dans cette contrée désolée, un habitant nommé Taylor se précipite et questionne les aviateurs : « Y a-t-il un blessé ? ». « Non ». « D’où venez-vous » demande l’homme. « D’Amérique ! » répondent-ils à l’Irlandais stupéfait.


Si le projet de ce vol transatlantique sans escale n’avait été mentionné qu’en quelques lignes dans les pages intérieures des journaux britanniques, l’annonce de la réussite, expédiée depuis la station télégraphique de Clifden, implantée en octobre 1907 par Marconi juste à côté du lieu d’atterrissage, suscite un énorme enthousiasme en Amérique du Nord et en Europe, faisant la « une » du New York Times et des grands quotidiens de Grande-Bretagne. Avec à leur tête le Daily Mail dont le patron, Lord Northcliffe, avait promis, quelques années plus tôt, un prix de 10 000 ₤ au premier équipage qui réussirait un vol sans escale entre les deux continents.


Des œufs Alcock !


Peu après leur atterrissage mouvementé sur la tourbière de Derrygimlagh, les deux aviateurs se rendent à Londres, porteurs des 197 lettres qu’ils ont acheminées depuis Terre-Neuve et qui feront l’objet d’une oblitération spéciale avant distribution à leurs destinataires*. Alcock et Brown sont reçus triomphalement dans la capitale britannique, allant de réceptions en galas, du Daily Mail, pour y recevoir leur prix des mains de Lord Northcliffe, au palais de Buckingham où les deux aviateurs sont anoblis par le roi George V. Le moment le plus spectaculaire et le plus enthousiaste de cette tournée triomphale est toutefois la réception organisée en leur honneur par l’Aéro-Club Royal. On en retiendra pour mémoire le menu du banquet : « œufs pochés Alcock, suprême de sole à la Brown, poulet printanier à la Vickers Vimy, salade Clifden et gâteau Grand succès ». 


Les meilleures choses ayant une fin, Alcock et Brown reprennent le cours normal de leur vie. Sir John, pilote d’essais chez Vickers, est toutefois de retour à Londres le 15 décembre de la même année pour présider l’entrée du Vimy, ramené de Clifden, au Musée des Sciences. Trois jours plus tard, il s’envole à bord d’un Vickers Viking attendu à Paris pour le premier meeting aéronautique de l’après-guerre. Mais le temps est très mauvais et l’avion, pris dans le brouillard et les intempéries, s’écrase en Normandie, près de Rouen. Secouru par un fermier nommé Pelletier, Alcock décède peu après, à l’âge de 27 ans. Brown, bouleversé par sa disparition, lui survivra jusqu’en 1948.


Deux monuments rendent hommage à ces pionniers, l’un sous la forme d’une statue en pied à l’aéroport londonien d’Heathrow, l’autre sur une colline située à quelques centaines de mètres du lieu d’atterrissage des aviateurs, à environ 3 kilomètres de Clifden. La vue sur les montagnes du Connemara (les Bens) y est superbe !


Pourquoi la mémoire populaire n’a-t-elle retenu de l’aventure transatlantique sans escale que l’exploit de Lindbergh ? À cela différentes raisons, parmi lesquelles : 1) la liaison directe, et symboliquement très forte, entre New York et Paris ; 2) un patronyme de pilote qui résonne aux oreilles comme un accord musical parfait ; 3) un superbe nom de baptême pour un avion très vite devenu mythique ; 4) un triomphe planétaire consacré par une colossale parade dans les rues de Manhattan. Sans oublier le tragique enlèvement, cinq ans après la traversée, du fils aîné des Lindbergh, retrouvé mort deux mois et demi plus tard malgré le paiement de la rançon. Un évènement dont le retentissement mondial remit en lumière Lindbergh en achevant d’occulter les exploits de ceux qui l’avaient devancé.


Ainsi va l’Histoire. Mais, malgré tout le respect que l’on doit au fils d’immigrés suédois Charles Augustus Lindbergh, devenu un symbole de l’Amérique conquérante, il est grand temps de rendre justice aux pionniers héroïques qui, eux aussi au péril de leur vie, lui ont ouvert la voie !  


* Ces lettres historiques ont été les premières acheminées par voie aérienne entre l’Amérique et l’Europe. À la même époque, Pierre Latécoère travaillait à mettre sur pied ce qui allait devenir la mythique Aéropostale. Les premiers courriers acheminés par la voie des airs l’ont toutefois été en… 1870, sur des distances beaucoup plus modestes et portés par des montgolfières (cf. « Ballons montés » et « boules de Moulins » , AgoraVox, février 2010).

 

Illustrations :

John Alcock et Arthur Brown

Le Vimy dans la tourbière de Derrygimlagh

L’un des murs du Mannion’s pub de Clifden (cf. vidéo irish music)

Le Vickers Vimy en vol

Vue du Connemara depuis le monument Alcock et Brown
 

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