Kant ou la tristesse d’Ítre

par Georges Yang
lundi 9 janvier 2012

Il va sans dire qu’Emmanuel Kant (1724-1804) ne s’attarde pas sur le bonheur tel qu’un individu normalement constitué puisse le concevoir et encore moins sur le plaisir, on s’en serait douté, vu la personnalité du bonhomme. Un Kant jouisseur serait aussi improbable et anachronique qu’une quiche lorraine où les anchois remplaceraient les lardons et les olives les champignons. Pour lui, l’essentiel est ailleurs. Et l’absence de plaisir, pour ce roi de l’ataraxie entre à fond dans son système basé sur la raison et non sur l’émotion. L’aboulie kantienne atteint des sommets où aucun autre philosophe n’est jamais parvenu, car contrairement aux penseurs chrétiens adeptes de la mortification et de l’expiation, il ne recherche même pas la souffrance pour louer Dieu. Seul Schopenhauer (1788-1860) arrive à être aussi désespérant et Rousseau (1712-1778) plus pleurnichard. Pour le philosophe de Königsberg, le bonheur et encore plus le plaisir ne peuvent être définis que de manière empirique. Comme il ne s’agit que d’une Idée, la Raison ne peut qu’en faire abstraction et elle ne s’en portera que mieux. La raison peut se passer du plaisir, pire, le plaisir ne peut que dévoyer l’homme de raison du chemin à suivre. A partir du moment où nous sommes dans l’impossibilité de satisfaire en même temps tous nos désirs, il vaut mieux n’en satisfaire aucun pour ne pas perdre son temps en regrets, indécision et supputations. En en restant au niveau unique des besoins nécessaires, l’homme ne détruit pas en vaines recherches et spéculations son potentiel intellectuel et sa capacité de raisonnement.

« Le concept de bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et veut… Le bonheur est un idéal non de la raison mais de l’imagination ». Fondements de la métaphysique des mœurs.

L’imagination serait donc néfaste au développement de la pensée, s’adonner au plaisir est donc une perte de temps. De ce fait, on ne peut d’après Kant critiquer la raison pure entre deux galipettes et deux bouteilles de bordeaux. Contrairement au jugement qu’émet le philosophe, « La volupté est contraire à la nature », la volupté découle de la nature humaine et est l’essence même de la vie. Pour exposer la pensée de Kant de façon encore plus explicite, disons que l’homme qui se fait sucer, se siffle une bouteille de gnole ou qui se tartine du foie gras est gravement perturbé dans sa capacité analytique. Kant le dit autrement, mais cela revient au même. La trivialité est insignifiante car elle ne prend pas pour objet le développement de la pensée. Comment peut-on apprécier Kant, cet individu lugubre, quand on aime la vie ? Autrement dit, les admirateurs de Kant ne peuvent se retrouver que parmi les rats de bibliothèques impuissants ou frappés d’anaphrodisie ou alors parmi les grands schizophrènes. On a terriblement envie de le sortir de Königsberg, ce Kant pour l’emmener à Paris, traîner dans des bouges, dans quelque lieu de perdition célèbre en son temps pour enfin l’aider à comprendre ce qu’est l’émotion, le désir et la volupté. Et s’il veut, en bon casanier, rester en milieu germanique, le guider avec la lanterne de Diogène vers quelque bordel de marins dans le port de Hambourg pour boire de la bière et du schnaps en compagnie de putes édentées éventuellement syphilitiques ou pourquoi pas avec des travestis ou des michetons, si c’était de son orientation.

On peut également se demander si la recherche de plaisir est incompatible avec la notion de devoir. Le plaisir, pour Kant entrave la prise de responsabilité, la quête du bonheur et la satisfaction du corps ne sont pas compatibles avec une éthique morale de qualité. L’homme n’a pas pour but de se distraire, Pascal aurait dit, se divertir. Et s’il faut jamais penser au bonheur, que ce soit d’abord celui des autres auquel on peut contribuer et non le sien en priorité pour éviter les conflits entre individus. Il faut avant tout rechercher la perfection morale, tout le reste est vain qui n’est basé sur l’analyse et le raisonnement. Mais à force d’osciller entre égoïsme et altruisme, l’homme va se retrouver dans la situation de l’âne de Buridan qui crève de ne savoir faire un choix. Pourtant, si le bonheur était systématiquement conditionné à la vertu, l’homme devrait être logiquement récompensé pour son choix du bien. Or, l’expérience nous prouve que cela est souvent l’inverse. On en revient encore aux considérations de Sade sur les infortunes de la vertu. Donc, si la récompense n’est pas obligatoire, la voie morale ne sert qu’à confirmer le juste dans son choix et rien d’autre. Chercher la perfection et la vérité est par conséquent l’attitude avant tout narcissique d’une personnalité imbue ayant une très haute estime d’elle-même et guère plus.

L’absence de sexualité active ou si l’on préfère son asexualité, occupe paradoxalement une place prépondérante dans la vie et l’œuvre de Kant. Sans aller jusqu’à suivre le mythique Botul (Frédéric Pagès) dans son canular érudit, la vie sexuelle d’Emmanuel Kant, qui du fond de son improbable Paraguay, ridiculisa une fois de plus Bernard-Henri Lévy sans l’avoir prémédité, il faut reconnaître que la sexualité pose problème dans la compréhension de l’œuvre de Kant. Kant ne prône que le mariage, sans se l’appliquer à lui-même. Tout le reste est condamnable au non de la raison. L’animalité de l’homme est niée et combattue, le concubinage est traité de « pacte de turpitude  » ou de « location d'une personne pour un moment de jouissance ». Aucun plaisir des sens n’a de valeur à ses yeux, tout ce qui permet de jouir n’est qu’atteinte à la raison. Donc ni masturbation compensatoire à l’abstinence, présentée comme une abomination, et encore moins l’homosexualité, la goinfardise, la prise d’alcool ou d’opiacés (la drogue phare de son époque), le fétichisme, la zoophilie…ne sont recevables (Kant condamne ces agissements, tant dans la Métaphysique des mœurs que dans ses Propos pédagogiques). Bref, tout est mauvais et l’acte sexuel ne se justifie que dans la reproduction et la continuation de l’espèce. Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi du philosophe, au politicien en passant par le prêtre, l’espèce devrait obligatoirement se perpétuer. Pourquoi le croyant ne peut-il concevoir que l’homme puisse disparaître un beau jour comme les dinosaures sans qu’il y ait pour autant de Jugement Dernier. Souvent dans les imprécations des néoconservateurs américains, on a l’impression d’entendre la vieille rengaine de Paul et ses anathèmes misogynes. En quoi la sexualité, même sous ses formes les plus extrêmes, empêcherait de penser, en quoi pourrait-elle être l’ennemi de la raison, plus que la cupidité, la soif du pouvoir ou le narcissisme ? Kant ne comprend pas ou plutôt refuse d’admettre que c’est sa part d’animalité qui fait l’homme libre et que s’en affranchir est une sorte de castration morale. Et contrairement à saint Augustin qui goûta initialement aux plaisirs de la chair avant de s’en abstenir, il ne s’agit pas d’un renoncement tardif, mais semble-t-il d’un choix précoce de la part de Kant. On peut ne pas aimer le sexe, alors pourquoi en dégoûter les autres à coups d’arguments spécieux, si ce n’est fallacieux.

Si l’on en croit Thomas de Quincey (1785-1859), Les derniers jours d’Emmanuel Kant, celui-ci organisait régulièrement des dîners réunissant de trois à neuf convives, où l’on buvait du vin, mais avec modération et discutait selon un immuable rituel. Le récit de Thomas de Quincey est une courte fiction très bien écrite et non un témoignage, il n’en n’est pas moins particulièrement troublant. Cela ressemble fort au Banquet de Platon sans les débordements d’Alcibiade et les excès de boisson. De là à penser à une orientation sexuelle similaire de certains des convives dont le principal, il n’y a qu’un pas ; Quincey hésite cependant à le franchir clairement, il reste dans le suggestif dans sa narration. Tout juste l’auteur évoque-t-il le chagrin intense et inhabituel ressenti par Kant lors du décès soudain d’un jeune homme auquel il semblait fort attaché, alors qu’en individu raisonnable il acceptait habituellement avec résignation la mort en général et revenait très rapidement à une sérénité olympienne après l’annonce d’un décès.

« Car bien des gens se souviendront du tumulte de la douleur qu'il manifesta sur la mort de M. Ehrenboth, jeune homme de très belle intelligence et extraordinairement doué pour qui il avait la plus grande affection ; et il arriva naturellement dans une vie aussi longue que la sienne, malgré la prévoyance de la règle qui le menait à choisir ses camarades autant que possible parmi les jeunes gens, qu'il eût à souffrir le deuil de bien des pertes chères impossibles à remplacer. ».

Cette soudaine concession à l’émotion est pour le moins étrange, chez quelqu’un de normalement si froid et si peu impressionnable. Il peut cependant s’agir d’une simple affection très poussée non orienté par le désir physique, mais cette piste reste à creuser tout comme celle de l’impuissance, de la malformation génitale ou de l’anaphrodisie. Ce détail est néanmoins inaccoutumé pour quelqu’un donnant régulièrement l’impression de maîtriser ses émotions et de faire l’apologie de la raison. En effet, pourquoi se plaindre et montrer de la tristesse alors que la mort est inéluctable et le lot de chacun. D’autre part, on peut se demander si Kant adulte n’a jamais adressé régulièrement la parole à une femme en dehors de sa cuisinière. Si l’on en croit les biographes, Kant en aurait croisé deux dans sa jeunesse, mais n’aurait pas conclu. Il ne voyait d’intérêt intellectuel que dans l’homme et se méfiait des femmes savantes et quand il pond l’aphorisme, « La femme est comme une coupe d'argent où nous déposons nos fruits d'or  » on sent qu’il ne voit en elle qu’un vagin de métal inférieur, réceptacle des couilles en or du mâle. Or il semble que Kant n’ait eu à sa disposition que de bien piètres petites mirabelles. Kant est plutôt partisan de la tradition allemande concernant la place qui doit être celle des femmes, Küche, Kirche und Kindern, la cuisine, l’église et les enfants. Kant eut d’ailleurs l’occasion de dire à une femme qui avait osé avoir de l’esprit en sa présence que le bonheur de l’homme était tout simplement de rentrer chez lui et de se mettre les pieds sous la table après une dure journée de labeur. A la question « Est-il vrai, monsieur le professeur, que vous nous considérez toutes comme des cuisinières ? » Kant répondit sèchement et de façon définitive pour clore le débat que « la connaissance et la direction de la cuisine étaient le véritable honneur d'une femme et comment un mari fatigué par une matinée de travail et de soucis était réconforté par le repas de midi », Kant intime, Ludwig Ernst Borowski.

Que conclure sur Emmanuel Kant et son œuvre si ce n’est se demander si un homme sans pulsion apparente, éventuellement homosexuel refoulé, peut être légitimement reconnu comme un maître à penser de portée universelle ? Tout le dilemme posé par Kant se retrouve dans ce paradoxe : comment peut-on arriver à penser correctement en s’enfermant dans la banalité et la routine du quotidien au point de l’avoir instituée comme un carcan et entièrement ritualisé son quotidien ? Et pourtant, ce casanier réglé toute son existence comme une horloge helvétique, donna pendant près de trente ans un cours de géographie à Königsberg sans qu’aucun étudiant ou recteur d’université n’y trouvât à redire bien qu’il n’ait jamais mis les pieds hors de chez lui. La peur n’évite pas le danger dit la sagesse populaire. A force de se protéger de ses émotions, de construire des murs d’intelligence pour ne pas sombrer dans le commun, Kant en arriva à une vie insignifiante faite uniquement de réflexion sans passage à l’acte. Or, si vivre c’est penser, c’est tout autant sinon plus, agir.

Mais le hasard peut modifier radicalement une vie. Il suffit d’un instant, d’une rencontre pour que tout bascule dans l’existence d’un homme. Imaginons Kant, lors de l’un de ses fameux diners confronté à un esprit brillant et persuasif, sorte de Deus ex machina capable de le faire sortir de son nid douillet. Le thème de la soirée s’arrêtant sur sa Géographie et les cours qu’il donne à l’université, cet ami par provocation lui fait comprendre que cette science ne peut s’expliquer clairement qu’en voyageant, qu’en constatant de ses propres yeux. Et voila notre pantouflard convaincu parti sur les routes et les flots tel un Phileas Fogg pour un tour du monde qui à son époque lui aurait pris plus de 80 jours. Maniaque, routinier et pointilleux comme le héros de Jules Verne, notre Emmanuel après s’être débarrassé après une broutille de son fidèle vieux domestique qui le servait depuis des lustres, serait parti voyager de par le monde tel un Wanderer allemand romantique et aurait peut-être trouvé en Inde une veuve ou un eunuque qui l’aurait initié au Kâma-Sûtra. A moins qu’il ne soit devenu totalement fou des les premiers kilomètres de son périple, terrassé par la maladie mentale comme Hölderlin tout juste après avoir dépassé Bordeaux. Il se serait alors peut-être mis à écrire à la manière de Nietzsche enfermé dans une tour comme le poète allemand. Ah, si l’on pouvait réécrire l’histoire de la philosophie, ce n’est pas le nez, mais les seins et le cul de Cléopâtre qui nous paraîtraient différents et plus beaux. A la lecture de Kant, on peut parler d’aboulie constructive à la fois physique et métaphysique, de quoi créer peur et angoisse pour ceux qui sont encore attachés aux petits plaisirs de la vie et à sa futilité essentielle.

Kant, à l’encontre de Schopenhauer et de Michel Houellebecq qui se réclame souvent de ce dernier, ne professa jamais un amour inconditionnel des chiens, mais il n’avait pas inscrit la souffrance comme raison d’être. Le chien est cependant salutaire pour celui qui vit ou fait semblant de vivre dans l’angoisse existentielle, car il évite de tomber dans la folie et l’isolement total en sa compagnie. On peut se dire encore doté de raison en parlant à un canidé, il n’en est plus question en s’adressant à une plante verte. Pour ponctuer sa douleur, quand on se sent comme une lamentable loque, le chien reste l’animal idéal, car il semble compatir par anthropomorphisme en remuant la queue ou en quémandant une caresse. La plus grosse différence existentielle entre Schopenhauer et Houellebecq, en tant que propriétaires de canidés, est que le second déclare que se faire sucer par une femme peut soulager momentanément les tourments de la vie, ce que n’ose en aucun cas le premier. Qui fut le plus heureux du caniche Atma de Schopenhauer ou du welsh corgi Clément de Houellebecq, nous ne le saurons jamais. Quant à leurs maîtres… Si selon Houellebecq, « un poète mort n’écrit plus. D’où l’importance de rester vivant », cet axiome s’applique encore plus au jouisseur. Les romantiques l’ont très bien compris, eux qui tout en se lamentant en permanence dans leurs œuvres et leurs compositions n’en cessaient pas moins d’écrire tout en profitant des plaisirs profanes et des diners mondains. La souffrance peut être porteuse de créativité, mais jusqu’à une certaine limite ; demandons à Chopin, Baudelaire ou Musset et à d’autres de la même trempe, comment ils occupaient leurs nuits, probablement mieux que le jeune Werther de Goethe. Le plaisir, n’en déplaise à Kant et surtout à Schopenhauer est l’ultime moyen éphémère de rester vivant et d’échapper au suicide (même si l’intention autodestructrice peut se répéter à l’infini chez le pessimiste par petites touches entre deux périodes de rémission). Boire, bouffer et baiser restent donc essentiels lorsque tout le reste paraît vain. En revanche, la souffrance dans l’absolu ne permet pas de rester réellement vivant, le plaisir par contre arrive à en donner l’illusion. En ces circonstances, le monde est un panorama pour les myopes et pour ceux qui vivent dans une caverne moderne sous le contrôle des médias qui leurs projettent des illusions.


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