« L’art contemporain franšais est vu comme un peu en retard »

par Marc-Arthur Kohn
samedi 11 mai 2019

Le commissaire priseur Marc-Arthur Kohn* revient sur la typologie du marché de l'art contemporain. Son suivisme et sa méfiance de l'art français...

Depuis la fin du XIXe siècle, les marchands constituent la clé de voûte du système commercial artistique. Les français Durand-Ruel, Vollard, Kahnweiler ou Wildenstein au XIXe et durant la première moitié du XXe siècle, et plus récemment l’Américain Léo Castelli - qui a incarné la figure du grand marchand leader après la seconde guerre mondiale - ont su imposer leurs artistes sur la scène artistique internationale. Léo Castelli est né en 1907 en Italie et émigre aux États-Unis en 1941. Il y décédera en 1999. Il a promu successivement des artistes tels que Rauschenberg, Jasper Johns ou Frank Stella mais aussi de grands mouvements tels que le Pop Art, le Minimal Art ou l’Art Conceptuel.

Il a su se servir de la publicité mais il est également l’inventeur d’un réseau de « galeries amies » à l’échelle internationale. C’est ainsi que l’influence de Castelli a pu dans les années 1970 se répandre aussi bien aux États-Unis qu’ en Europe. Il est, à ce moment là, difficile pour un artiste d’être reconnu comme créateur de premier plan sans être soutenu par l’une de ces grandes galeries. La reconnaissance des artistes par ces grandes galeries amène la confiance des collectionneurs rassurés en quelque sorte sur leur placement qui leur semble moins incertain. Le marché de l’art contemporain s’établit depuis les années 60 sur le temps court et profitant des mouvements artistiques en perpétuelle innovation. Ce phénomène économique a très sérieusement rajeuni la nouvelle clientèle de collectionneurs. c’est un fait extrêmement important qui par contre-coups a sérieusement handicapé les marchés plus classiques des arts antérieurs tels que la peinture ou le mobilier anciens.

Quelles-ont été les conséquences de ce phénomène nouveau ?

Il a donné naissance à des « mégacollectionneurs » qui ont joué un rôle très important sur le marché. Ils sont même rentrés dans les conseils d’administration des grands musées où ils assurent la présence de leurs artistes. Ces stratégies visant a aller dans le sens du vent en soutenant les artistes déjà sous les feux de la rampe et qui appartiennent aux pays les plus légitimes sont utilisés par les collectionneurs, les marchands mais aussi par les musées et cela renforce la stratégie du temps court et des phénomènes spéculatifs. Cela amène une compétition entre les institutions les plus importantes qui se joue au niveau de l’anticipation de la nouveauté. Dès lors qu’un mouvement apparaît au niveau international ou qu’un artiste émerge, les grandes institutions sont condamnées ainsi que les marchands à ne pas laisser le phénomène se développer sans y être associé. C’est le succès qui va au succès. Comme exemples frappants Jeff Koons et Julian Schnabel.

Quels sont les temps forts des du marché de l'art ?

Les foires et les grandes ventes aux enchères internationales constituent les deux temps forts du marché de l’art. Le rôle de ces événements est essentiel dans la fixation des prix. Ces grandes foires d’art contemporain sont nées à la fin des années 1960. Les plus anciennes sont celles de Cologne et de Bâle. Ce sont des lieux incontournables pour y découvrir les tendances du marché et tester ses propres orientations. Le segment marchand semble prendre un poids toujours plus croissant par rapport au segment institutionnel de l’art contemporain.

De récentes analyses ont montré l’opposition qu’il existe entre le cœur du monde de l’art qui est occidental et qui regroupe les pays les plus riches et les pays périphériques, ceux qui n’appartiennent pas au double noyau géographique que constituent les pays d’Europe occidentale, d’une part et ceux d’Amérique du Nord, d’autre part. Cependant, ce phénomène a tendance à s’amenuiser, les artistes des pays périphériques font leurs apparitions remarquées dans les milieux collectionneurs, amateurs ou institutionnels. L’une des clefs pour ces artistes est le fait de travailler et de vivre à New York.

Comment expliquez la faiblesse du marché français de l’art contemporain ?

La faiblesse du marché français de l’art contemporain serait explicable par le fait que les œuvres des artistes français se vendent difficilement dans leur propre pays qui est la France. Ainsi les exportations de l’art français pâtissent de la mollesse du marché privé auquel doivent parfois se substituer les achats publics. Ce soutien fait promouvoir un art officiel toujours soupçonné de médiocrité en particulier dans un pays comme les États-Unis attachés au libre jeu du marché. La France et ses artistes font bien souvent l’objet d’un certain discrédit, d’autant qu’elle dispose de galeries importantes qui jouent un rôle sur le marché mais qu’elle manque de galeries leaders capables d’imposer leurs choix à l’échelle internationale.

La stagnation de la France dans le domaine de l’art contemporain est accentuée par le fait que les entreprises n’investissent peu ou pas dans ce domaine. Dans d’autres pays, les entreprises associent leur image à l’art contemporain.

Dès 1999, le philosophe Yves Michaud écrivait sur « la particularité de la crise française » de l’art contemporain : « Lappareil administratif s’est alors trouvé à lutter maladroitement contre les goûts du public. Même si la création artistique connaît aujourd’hui une vitalité réelle, elle ne peut plus être crédible quand elle est récupérée et transformée en un art officiel. Il n’est pas certain du tout que l’art contemporain soit en crise, mais, en revanche, les institutions qui s’en occupent sont sans doute bien malades...  »

La tendance de l’art contemporain français à l’étranger est plutôt vue comme trop intellectualisée, difficilement accessible et un peu en retard. Une autre spécificité française qui a du mal à s’exporter, c’est la prolifération des créations sous formes d’installations, de vidéos ou de multi-médias. Certaines œuvres nécessitent parfois tout un discours d’accompagnement qui s’exporte difficilement et qui agace un public étranger. Les grands projets de Bernard Arnault et de François Pinault en créant leur fondation contribuent à donner une meilleure visibilité à l’art contemporain français.

*Marc-Arthur Kohn est le fondateur et directeur de la maison de ventes Kohn Paris, sise 24 avenue Matignon depuis 1989.


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