La baguette magique

par Sylvain Rakotoarison
samedi 3 décembre 2022

« Les savoir-faire artisanaux et la culture de la baguette de pain en France ont été inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. » (Communiqué de l'UNESCO du 30 novembre 2022).

Les boulangers français sont contents : leur gagne-pain et leur art sont reconnus comme un bien culturel parmi les plus précieux de la planète. Autrement dit, la baguette de pain est un produit spécifique, particulier qu'il s'agit de protéger dans les temps futurs.

L'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), une émanation de l'ONU, a donc statué positivement sur la candidature de la baguette de pain : « La baguette implique des savoir-faire et des techniques particuliers : elle est cuite tout au long de la journée dans de petites fournées et le résultat varie en fonction de la température et de l’hygrométrie. Elle génère des modes de consommation et des pratiques sociales qui la différencient des autres pains : un achat journalier à l’origine de la fréquentation régulière des boulangeries ; une forme longue qui nécessite des présentoirs spécifiques. Sa croustillance et son moelleux offrent une expérience sensorielle particulière. ».

Il suffit de voyager de temps à temps à l'étranger, même dans des pays proches de la France (limitrophes) pour s'apercevoir que la baguette de pain est un bien unique en France et qu'elle manque à l'étranger. C'est aussi l'exotisme des voyages à l'étranger, ne plus avoir sa baguette croustillante à côté de son assiette. Les voyageurs savent donc bien que la baguette est unique et particulière, spécifique à la France. C'est d'ailleurs étrange qu'il n'y ait pas plus de boulangers français à l'étranger. On serait donc tenté de crier cocorico ! Du pain et des jeux.



L'UNESCO a insisté sur l'aspect traditionnel et culturel : « Le procédé de fabrication traditionnel comprend plusieurs étapes : dosage et pesage des ingrédients, pétrissage, fermentation, division, détente, façonnage manuel, apprêt, scarification (signature du boulanger) et cuisson. La baguette se distingue des autres pains car elle est composée de seulement quatre ingrédients (farine, eau, sel, levure et/ou levain) à partir desquels chaque boulanger obtient un produit unique. ».



Bon, on pourrait croire que c'est une arnaque intellectuelle, car cette inscription sur cette liste, si je puis faire ce jeu de mot, ne mange pas de pain ! Protéger un patrimoine matériel, physique, son inscription parmi le patrimoine mondial de l'humanité, cela a un sens car elle permet de débloquer des fonds, des crédits, des subventions, etc. pour la restauration ou la rénovation de ce bien. Mais pour les biens immatériels, c'est-à-dire des procédés, des transformations, à quoi cela peut-il bien servir à part faire accroître sa notoriété internationale ?

Dès 1972, année d'adoption de la Convention pour la protection du patrimoine mondial culturel et naturel, certains pays ont fait remarquer qu'il existait aussi un patrimoine non physique, appelé patrimoine immatériel. Progressivement, certains programmes se sont rapprochés du patrimoine immatériel. Le 15 novembre 1989, une "recommandation sur la sauvegarde de la culture traditionnelle et populaire" a été adoptée à Paris. En 1993, c'est le programme des "trésors humains vivants" qui a été proposée par la Corée du Sud, afin de créer une seconde liste, celle-ci du patrimoine immatériel qui serait confiée à un comité chargé de les sélectionner.

Si ce dernier programme n'a finalement pas été retenu, le programme de la "proclamation des chefs-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité" a été lancé en 1997, en reprenant la définition incluse dans la recommandation de 1989 : « l'ensemble des créations émanant d'une communauté culturelle fondées sur la tradition, exprimées par un groupe ou par des individus et reconnues comme répondant aux attentes de la communauté en tant qu'expression de l'identité culturelle et sociale de celle-ci, les normes et valeurs se transmettant oralement, par l'imitation ou par d'autres manières. Ses formes comprennent, entre autres, la langues, la littérature, la musique, la danse, les jeux, la mythologie, les rites, les coutumes, l'artisanat, l'architecture et d'autres arts. ».

L'objectif était clairement énoncé : « encourager les gouvernements, les ONG et les communautés locales à entreprendre des actions d'identification, de préservation et de mise en valeur de leur patrimoine oral et immatériel ».



Quelques années plus tard, la définition a été modifiée et fut adoptée avec la Convention pour la sauvegarde du patrimoine immatériel le 17 octobre 2003 (mise en application à partir du 20 avril 2006 selon son article 34). En 2015, 163 États avaient ratifié cette convention. Pour que la candidature soit acceptée, il faut que le patrimoine ait une "valeur exceptionnelle", qu'il soit "enraciné dans la tradition", qu'il puisse "affirmer l'identité culturelle des communautés concernées", qu'il fasse preuve de "l'excellence de la mise en œuvre d'un savoir-faire", qu'il illustre une "tradition culturelle vivante" ou qu'il puisse être "menacé de dégradation ou de disparition".

Le Comité du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, qui a accordé à la baguette de pain le statut de patrimoine culturel immatériel de l'humanité, s'est réuni à Rabat entre le 28 novembre et 3 décembre 2022 pour examiner 56 candidatures d'inscription à la liste dans laquelle plus de 500 éléments ont été enregistrés.

Une vingtaine d'inscriptions ont déjà été validées en cette session de 2022, des pratiques aussi diverses que "la Semaine sainte au Guatemala", la "transformation du thé" en Chine, "les fêtes de l'ours dans les Pyrénées", "la sonnerie manuelle des cloches" en Espagne, "la pratique de la danse moderne en Allemagne", "la culture du café Khawlani" en Arabie Saoudite, "la coutume du raengmyon de Pyongyang" en Corée du Nord, "la fabrication et la pratique de l'oud" en Iran, etc.

Et pour le moment, 5 inscriptions ont été validées en 2022 dans la "liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente", parmi lesquelles "la xhubleta" en Albanie, "la culture de la préparation du bortsch ukrainien" en Ukraine et "l'art de la poterie du peuple Cham" au Vietnam. Précisons que pour être inscrite sur ces listes, la pratique culturelle en question doit être candidate.

Comme on le voit, il y en a pour tous les peuples, afin qu'aucun ne soit lésé. C'est une liste à la Prévert. On pourrait imaginer que c'est ce qu'on emporterait avec soi dans la grande arche de Noé. Selon la définition de ce patrimoine immatériel, il ne serait donc pas surprenant que la corrida soit inscrite dans une telle liste, celle "nécessitant une sauvegarde urgente", étant donné la propension de nombreux peuples à vouloir légiférer dans le sens de son interdiction.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 décembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


(Les dessins proviennent de "Superdupont" par Gotlib, Lob et Alexis).


Pour aller plus loin :
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Le plan quantique en France.
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