« La Piel que habito », très bon film !

par Vincent Delaury
mercredi 24 août 2011

Parce que sa femme est morte, victime de brûlures dans un accident de voiture, le docteur Robert Ledgard, chirurgien esthétique réputé, se consacre à créer une nouvelle peau ; peau artificielle avec laquelle il aurait pu sauver son épouse. Après douze années de recherche portant sur les possibilités offertes par la thérapie cellulaire, ce Frankenstein des temps modernes trouve enfin la bonne formule, ainsi qu’une complice et une femme cobaye à l’identité trouble.

« Il y a des personnes obsédées par d’autres personnes… des personnes qui naissent sous le signe de la malchance… Et il y a celles qui font que l’humanité évolue… Des personnes qui abusent de leur pouvoir... Des personnes qui sont nées pour lutter… Des personnes qui vivent dans un monde violent… Et il y a des personnes nées pour survivre.  » Voilà ce que nous dit la bande annonce de La Piel que habito (la peau que j’habite), le dernier opus de Pedro Almodóvar. Effectivement, son film, thriller alambiqué inspiré du roman noir Mygale de Thierry Jonquet, contient tout ça, plus deux ou trois choses encore. C’est à mes yeux le meilleur film du cinéaste espagnol avec Parle avec elle (2001) et Volver (2006). Curieusement, le film, hormis un modeste Prix de la jeunesse à Cannes, a été oublié du palmarès 2011. Certes, cette année, il y avait un concurrent de taille (le très ambitieux Tree of Life de Malick), mais, à mon humble avis, au vu de la maîtrise formelle et dramaturgique de La Piel que habito, on aurait pu largement lui attribuer le Prix de la mise en scène. Pour autant, sur les deux heures de film, le dernier Almodóvar se traîne quelque peu, il est même un peu poussif, voire maladroit – par exemple, la scène nocturne de l’accident de moto est filmée avec une certaine mollesse. Le film avance, tel un train dans la nuit pour reprendre une expression chère à Truffaut, mais en faisant par moments du surplace. C’est-à-dire qu’il emprunte des chemins tortueux, au risque de quelque peu s’embourber dans des chicanes narratives et formalistes. En même temps, c’est ce qui fait son charme : on baigne dans un univers kafkaïen, sinueux à souhait, revisité avec sophistication par un cinéaste adorant, comme on le sait, se lover dans le labyrinthe des passions.

On y sent la patte d’un auteur véritable, avec ses obsessions. Tout Pedro est là : les secrets de famille, l’identité sexuelle, les différentes incarnations de la femme (épouse, fille, maman, putain, etc.). Alors d’aucuns regretteront certainement l’extravagance et la pétulance pop de l’Almodóvar des débuts, celui de la Movida. Comme dans ses films les plus récents (Parle avec elle, La Mauvaise éducation, Etreintes brisées - http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/etreintes-brisees-ou-la-56442), est à l’œuvre ici un certain désenchantement et une froideur, à l’image du personnage principal, Robert Ledgard (très bon Antonio Banderas), tout en retenue et distance. Mais, en y regardant de plus près, la touche « décalée » d’Almodóvar est présente via certains détails, comme par exemple le tigre, ou plutôt l’homme déguisé en tigre, qui renoue avec l’inspiration initiale, ô combien kitsch. Et puis on ne peut tout de même pas reprocher à un authentique cinéaste de ne pas resservir toujours le même plat ! C’est bien que les auteurs évoluent : un Cronenberg au fil du temps s’est « classicisé », moins axé sur le gore de ses débuts. Et un Woody Allen ou un Spielberg ont de leur côté basculé vers un certain désenchantement quant à la nature humaine. « Vous savez, on préférait vos films d’avant, ils étaient quand même plus marrants ! Pourquoi ne refaites-vous plus E.T. ou Les Aventuriers de l’arche perdue ? », dixit un spectateur nostalgique cité par Clélia Cohen (in Spielberg, coll. Grands Cinéastes, Le Monde-Les Cahiers, 2007). Et Steven Spielberg de préciser : « Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de gens qui viennent à ma rencontre pour me tenir ce genre de propos, presque mot pour mot ce que disaient les Martiens à Woody Allen dans Stardust Memories  : " On préférait vos films d’avant, ils étaient plus drôles, etc. " ! »

Question références, avec La Piel que habito, on ne pense pas à Spielberg. On pense surtout à l’un des rares chefs-d’œuvre du fantastique français, Les Yeux sans visage (1960). Mais, soyons francs, le film d’Almodóvar, bien que réussi (du 5 sur 5 pour moi), n’atteint tout de même jamais les cimes du climat envoûtant du film d’horreur en noir et blanc de Georges Franju. On pense également, pour l’intrigue à tiroirs, à Hitchcock, et pour le lieu (Tolède) et les fixations sur certains motifs (par exemple sur les membres couturés du corps féminin), à Buñuel. Par ailleurs, toujours au rayon cinéma, « l’image dans l’image » (la présence des écrans vidéo à l’image) et les quelques regards-caméra des acteurs qui ponctuent le film, comme si les personnes se trouvaient en huis clos dans un jeu de télé réalité observé cliniquement par l’œil de Big Brother, peuvent faire penser au De Palma de Snake Eyes et de Femme fatale (film bénéficiant également de la présence de Banderas). En outre, et ça fait du bien de voir un cinéaste curieux qui s’ouvre à d’autres champs de la création que le 7e art, certaines figures des arts plastiques sont également revisitées. De même que l’Almodóvar du début n’hésitait pas, pour alimenter ses films, à multiplier les rencontres avec les peintres et graphistes (Juan Gatti, Mariscal, Ceesepe, Dis Berlin) qui ont participé, comme lui, au renouveau artistique espagnol, ici il cite ouvertement des plasticiens contemporains. Lorsque la femme cobaye écrit, sur les murs de sa chambre à la porte verrouillée, en égrenant le temps, on pense à une performance dans un dispositif scénographique de type installation qui viendrait citer la démarche obsessionnelle sur le temps qui passe et la mort au travail de Roman Opalka, artiste radical qui peint et énumère inlassablement en blanc sur fond blanc des nombres, de 1 jusqu’à un infini que, selon lui, sa mort interrompra entre 7 777 777 et 88 888 888. Lorsque Vera, la femme captive, écrit des dates sur le mur de la chambre-geôle de la propriété El Cigarral, protégée par un mur d’enceinte et une haute grille, on ressent parfaitement son emprisonnement. Vera est captive. Sa seule arme pour s’en sortir, c’est d’être patiente et de compter sur le temps : savoir attendre pour se venger, en ayant en tête que la vengeance est un plat qui se mange froid. Autre référence à l’art actuel, Vera coud de petits bonhommes qui évoquent ouvertement les corps-sculptures tissés de Louise Bourgeois (1911-2010). Là aussi, Vera prend son mal en patience, elle tisse sa toile… d’araignée. Comme Pénélope, elle tricote en attendant son bel Ulysse. Mais qui est Ulysse là-dedans ? Le docteur sans foi ni morale* Robert Ledgard ou bien (attention spoiler) le jeune homme qu’elle était avant ? Avant que le chirurgien ne lui change entièrement sa peau. La peau que j’habite définit-elle entièrement ma personne ? Pas sûr. Pour Paul Valéry, « Ce qu'il y a de plus profond en l'homme c'est la peau.  ». Il semble bien qu’Almodóvar se démarque de cette affirmation : bien que sa femme captive ait changé de peau, elle n’a en rien perdu son identité : elle n’oublie pas le garçon qu’elle a été avant sa transformation et son changement de sexe suite aux multiples opérations au bloc opératoire du savant fou. 

Bardé de références multiples, La Piel que habito reste pour autant très cohérent, marqué par la griffe de son auteur. Un autre atout, et c’en est un de très fin car il épouse la trajectoire de la personnalité double de la femme-créature, le film est « transgenre » : ni tout à fait gore (pas beaucoup de sang à l’image) ni tout à fait drame psychologique, il baigne dans un flottement permanent, entre thriller fantastique et giallo (film italien à la frontière entre le polar, le cinéma d'horreur, le fantastique et l'érotisme). Voilà, le mot est lancé : érotisme. La Piel que habito, qui couve une sensualité glacée témoignant à merveille des affres du désir, est un film sexy et profondément érotique. Dernière chose, ce film classieux, avec ses teintes crème (cf. le body couleur chair de la femme-créature) et ses ombres mystérieuses abritant dans la nuit noire des crimes pas très catholiques, est plastiquement superbe. 

* Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs 



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