Le Fabuleux destin de Benjamin Button

par Vincent Delaury
samedi 21 février 2009

Curieux film que cet Etrange histoire de Benjamin Button qui raconte, sur 2h35 mn, le destin d’un homme - « Curieux destin que le mien... » - qui naît à 80 ans, vieillard (et moche comme un pou !), pour rajeunir au fil du temps. Ainsi, de 1918 à nos jours, on suit, à la Nouvelle-Orléans et ailleurs, les tribulations d’une vie à l’envers, et d’un grand amour, le tout étant adapté d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald.



La phrase d’accroche de l’affiche française du film, en parlant des deux amoureux du film (Button-Daisy, alias Brad Pitt-Cate Blanchett), précise : « Pour eux, la vie n’a pas le même sens  ». Le jour de la sortie du film (4 février 2009), en me promenant dans Paris (Gare du Nord), je me suis demandé pourquoi l’affichiste avait posé dans un caisson lumineux de cette station de métro l’affiche du film à l’envers (cf. photo principale). Avait-il déjà vu cette romance fantastique et alors, via cet affichage à l’envers ressemblant fort à un clin d’œil cinéphile, s’agissait-il de lui rendre hommage ? Allez savoir ! Ou bien, plus simplement, était-il fatigué par sa tâche répétitive au point de ne plus avoir les yeux en face des trous ? Autre hypothèse, un peu plus tirée par les cheveux : cet affichage à l’envers, n’était-ce pas de la part de la major US qui distribue le film une manière culottée, voire avant-gardiste (on peut toujours rêver !), de « vendre » cette machine filmique retorse narrant l’histoire incroyable d’une vie à l’envers ? Trêve de plaisanterie, tout ça pour dire que cette affiche retournée m’a amusé, et intrigué. Les longues files de spectateurs pour voir ce film, à l’entrée des cinémas parisiens, et ce jusque tard dans la soirée, m’ont également pas mal surpris, au point de m’entendre dire, une demi-heure avant la séance choisie du MK2 Odéon, que c’était complet - ce qui m’a obligé à rentrer « bredouille » et à devoir attendre quelques jours avant de voir, enfin !, ce blockbuster faisant office, semble-t-il, d’obscur objet du désir cinématographique et d’énorme succès au box-office français (plus de 700 000 entrées en 4 jours).



Et puis le film arrive telle une lame de fond qui emporte tout sur son passage. Vu dans une salle archicomble (moult applaudissements à l’issue de la projection), il est vraiment étonnant, non seulement quand on le regarde mais également quand on y repense, à savoir quand le travail du temps fait son petit bonhomme de chemin, afin de laisser le temps au temps. Puissamment émouvant (le lyrisme des sentiments, l’histoire d’un amour impossible, le temps qui passe, la considération pour toutes les tranches d’âge de l’existence), il est aussi une formidable machine théorique, digne d’un Rubik’s Cube, mais à dire vrai, on n’en attendait pas moins de David Fincher, l’un des meilleurs cinéastes hollywoodiens actuels (Se7en, The Game, Panic Room, Zodiac). Son sujet principal, c’est le temps. Lové avec malice et gourmandise dans cet art du mouvement et du « temps scellé » qu’est le septième art, ce ruban filmique, Benjamin Button, glisse avec la force de l’évidence, tel un paquebot, sur l’écran extralarge de cinéma et de nos rêves. C’est un film qui, en revisitant ainsi le temps et surtout en se laissant visiter par lui, via ce qu’il fait disparaître et ce qui lui résistera toujours, est comme hors du temps. Cette fabrique de rêves, en celluloïd ou en numérique, semble sans âge, à l’instar de son héros sans âge, car d’un côté il a des allures de film néoclassique qui s’affiche comme tel (au cours de son visionnage même, il a déjà le profil, fier, d’un grand classique du cinéma hollywoodien), et de l’autre, il est hanté par les préoccupations de notre époque, il est d’ici et maintenant : la peur des ravages du temps, la pression de l’horloge biologique, l’entropie des corps, la recherche de la jeunesse éternelle à coups de Viagra, de greffes (visage vieilli sur un corps d’enfant…), d’injections de botox et de visages lissés façon à-plats high-tech.

Il y a quelque chose d’admirable dans cette fable cinématographique, c’est sa façon imparable de nous prendre par la main, et par la rétine, pour ne plus jamais nous lâcher. Avec une amplitude narrative manifeste, et par moments une maestria visuelle indiscutable (par exemple, au beau milieu du film, la séquence onirique du remorqueur embarqué dans la Seconde Guerre mondiale témoigne d’une force de frappe filmique fascinante, digne du meilleur Spielberg), le film trace son sillon, dans les arcanes du temps et de l’existence, et sait se montrer à la hauteur de son sujet : le temps, ou plutôt le temps suspendu. On entre dans le film à l’aide de la fable d’un horloger (Monsieur Gateau) et d’un carnet de bord (celui de Daisy, très âgée) qui n’est autre qu’un pense-bête ; puis, le corps tatoué du Capitaine, et performeur, Mike, très cartoonesque (cf. son «  Je suis un artiste !  »), est à lire tel un aide-émoire ou un livre ouvert, bulle de BD noyée dans les vapeurs de l’alcool ; l’ascenseur qui défile, via la sublime stase spatio-temporelle de la séquence à Mourmansk (à l’hôtel, en stand by, l’ingénu Button et la classieuse Elizabeth/Tilda Swinton), c’est aussi une affaire de transit, de tempo et timing. La bonne rencontre au bon moment, ce film parle aussi de ça, et de deux ou trois choses encore. Il est tellement ample.



Et tellement habile. Pourtant, ce film n’est pas exempt de défauts. Toutes les séquences ne se valent pas. Il y a par moments un côté Amélie Poulain qui le plombe un peu. Je n’ai rien contre la scène de l’accident de la voiture (cette comptine sur le hasard et le destin renvoie immanquablement aux astuces et autres ficelles scénaristiques de Jeunet), c’est par contre la fin, à rallonge, et quelque peu sursignifiante, qui me gêne : eh oui, pourquoi ne pas avoir fini le film par un fondu au noir lorsque – scène magnifique – le bébé Button meurt dans les bras de sa bien-aimée ? Ici, Fincher rallonge un peu trop la sauce avec les portraits des divers protagonistes nous rappelant l’utilité de chacun (untelle est faite pour être mère, une autre pour danser, etc.) et le plan insistant de l’horloge originelle, cerise sur le… Gateau ?, finissant sous l’eau de l’ouragan Katrina. Mais, au-delà de ces quelques « scories », L’Etrange histoire de Benjamin Button est un tel tsunami émotionnel. Bien entendu, certains tireront à boulets rouges sur ce paquebot filmique au charme rétro, qui ne cesse de faire penser à Titanic, parce que trop fleur bleue, trop romanesque, trop classique, trop hollywoodien, trop carton-pâte, et patati et patata. Mais, je pense qu’ils auront tort. L’accuser d’être stéréotypé, ou bardé de chromos Ricoré et de cartes postales à l’eau de rose, c’est passer à côté de ce film postmoderne qui, dans sa façon de revisiter le temps, vient également croiser, fasciné, toute la fabrique d’images hollywoodienne : c’est dans son processus même que de renvoyer à des lieux communs, il avance tel un rêve, et s’amuse à rêver le cinéma hollywoodien d’antan : Brad Pitt est par moments - en Dean, en Brando, en James Bond, en Redford - un cliché ambulant, c’est fait exprès ; Cate Blanchett, de par sa beauté d’Epinal, renvoie à l’imagerie automnale de Douglas Sirk et aux musicals hollywoodiens des années 50, c’est fait exprès. Elle n’est qu’une image, lorsqu’à 23 ans, elle danse le temps d’une nuit au bord du lac Pontchartrain devant les yeux d’enfant émerveillé de Button/Pitt ? C’est fait exprès. On pense alors, très ému, à Il était une fois en Amérique de l’ami Leone, lorsque le petit Noodles regarde en douce son amoureuse, Deborah, faire quelques pas de danse académiques dans un nuage d’albâtre, à la fois si proche et si lointaine. Désespérément lointaine. Séquence émotion.



Bref, L’Etrange histoire de Benjamin Button, c’est un film qui se fiche des cyniques et il a bien raison. Plutôt que les cyniques, moi, je préfère, et de très loin, les sentimentaux, les rêveurs, les doux dingues ou encore les « faiseurs de feu » que sont les artistes de talent. Et, assurément, David Fincher en est un. Ce film, c’est du 5 sur 5 pour moi, parce qu’il est, par moments, visité par la grâce. Dernière chose, James Cameron ne s’est jamais vraiment remis de son néoclassique Titanic (pas grand-chose de lui à se mettre sous la dent depuis 1998 !), heureusement, concernant Fincher, et « malgré » son néoclassique Benjamin Button, il semble bien parti pour enchaîner rapidement sur d’autres projets filmiques ambitieux (Heavy Metal, Black Hole, The Killer, Chef, Torso). Tant mieux !  

 

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