Le noyau familial japonais traditionnel : un système encore en vogue ?

par Lorenzo Mazzoni
mardi 7 mai 2013

En Europe et aux Etats-Unis, la norme qui a prévalue jusqu'aux années 1960 était le modèle dans lequel le mari travaillait à l’extérieur et la femme restait à la maison pour élever les enfants et s’occuper du ménage familial, tout comme au Japon, où le stéréotype de la condition de la femme en tant que ryōsai kenbo 良妻賢母 (bonne épouse, mère sage) était très fort. Mais ce type de foyer nippon traditionnel, existe-t-il encore de nos jours ? 

A partir des années 1970, une véritable révolution des modes de vie, issue du féminisme, s’est amorcée dans le Nord-Ouest de l’Europe, en poussant les jeunes à prendre leurs distances vis-à-vis de la famille traditionnelle : ils ont commencé à avoir des relations sexuelles extrêmement libres, légères et à vivre en couple sans se marier ou sans avoir des enfants et parallèlement les femmes ont commencé à avoir la possibilité de continuer à travailler après le mariage. Au Japon, par contre, il en allait tout autrement : à cette époque-là, la société nippone était certes en train de changer, mais les jeunes restaient fermement attachés à l’image conventionnelle de la famille. C’est seulement dans les dernières deux décennies qu’on a pu assister à une véritable évolution en ce qui concerne la structure familiale japonaise et le progrès de la libération sexuelle. Cet écrit s’intéresse aux mutations de la famille japonaise au XXe siècle à travers des phénomènes sociaux spécifiques appartenant à la génération actuelle. De nos jours, on peut donc parler d'une véritable déstructuration de la famille japonaise d’après-guerre, dans un contexte d’industrialisation qui a poussé certains Japonaises à délaisser, in toto ou en partie, le foyer familial dans une optique d’affirmation personnelle et en tant qu’individu. Mais quel est le corpus juridique d’époque Meiji qui est à la base de certains concepts clés, tels que le ie 家, le giri 義理 et le ninjô 人情 et leur évolution dans le contexte contemporain ? 

Au Japon, le culte des ancêtres lié au bouddhisme, le respect du père inspiré de la morale confucianiste et la dépendance affective (amae 甘え) sont encore officiellement les bases du modèle familial. Le système patriarcal, qui a été remplacé légalement en 1945 par une famille égalitaire, reste encore souvent appliqué dans la pratique : dans ce modèle, les relations parents-enfants priment sur les relations conjugales puisque c'est l'enfant qui perpétue l'honneur de le ie 家. Mais donc, qu’est-ce que le ie ? Ce concept est conçu comme le noyau familial traditionnel avec ses structures de pouvoirs hiérarchiques et comme un véritable lieu de médiation entre les humains et les divinités (kami 神) » : dans cette optique, il existerait une unité familiale entre le passé et le futur, englobant les membres actuels ainsi que les membres décédés et même ceux qui ne sont pas encore nés. Le concept de le ie est fortement lié à une dimension de reconnaissance sociale et bien plus que ses individus, c’est l’ensemble du groupe, dans sa totalité passée comme future, qui est important. Avant la deuxième guerre mondiale, la vie familiale japonaise fondée sur une croissance économique rapide issue du principe fukoku kyōhei 富国強兵 (Enrichir le pays, renforcer l'armée) paraît, à première vue, identique à celle de la France. Cependant, dans les grandes villes, les familles traditionnelles élargies au- delà du couple et de ses enfants devenaient de plus en plus rares, le nombre moyen d'enfants diminuait et les femmes qui travaillaient hors de la maison commençaient à ne plus être minoritaires. 

La définition du concept de ie en tant que famille institutionnalisée selon les normes présentées en 1898 dans le Meiji minpô 明治民法 (Code Civil d’époque Meiji), restait une question très délicate et provoquait une accumulation de définitions parmi les juristes. Quoi qu’il en soit, le droit de la famille lui-même a été profondément modifié à l'occasion de la promulgation, en 1946, de la Nihon koku kenpô 日本国憲法 (Nouvelle Constitution du Japon), qui proposait un nouveau modèle familial en rupture avec le passé. Le système de la maison archaïque devait être aboli, parce qu'il était, par essence, incompatible avec le principe de la démocratie sur lequel la nouvelle Constitution avait été conçue. C’est grâce à cette modification, en 1947, du droit de la famille effectué, parmi les autres, par Wagatsuma Sakae 我妻 荣 (1897-1973) qu’on peut aujourd’hui parvenir à bien définir cette institution. D’après l'auteure, le ie serait définit en tant que : 1) groupement parental, 2) soumis à un chef de famille, 3) uni sous un même nom, 4) susceptible de regrouper en son sein plusieurs familles nucléaires composées des pères et mères et de leurs enfants, 5) le chef transmettant son statut par une succession exclusive dite katoku sôzoku 家督相続, 6) afin de perpétuer la célébration des ancêtres. Chizuko Ueno 上野 千鶴子, célèbre sociologue japonaise, en 1994 a rassemblé ses articles sur les problématiques liées à la famille moderne, dans son ouvrage Kindai kazoku no seritu to shuen 近代家族の成立と終焉 (Naissance et fin de la famille moderne). En introduisant l’idée de family-identity, elle montre les différentes perceptions individuelles par rapport à ce que l’on considère comme « une famille », à travers ses enquêtes qualitatives, grâce auxquelles on parvient à une définition subjective et fluide de famille au Japon contemporain. L'auteure conclut d’ailleurs, par sa recherche sur les droits civils pendant l’ère Meiji, que le système de le ie, en tant qu’élément féodal typiquement japonais consistant à enregistrer et structurer la famille en réglant les successions de direction et d’héritage familiaux par ordre de primogéniture, serait en réalité une véritable invention d’une « tradition » par le gouvernement de Meiji. 

Autre concept de nature cruciale pour bien comprendre les dynamiques au sein d’une famille au Japon, c’est le omiai お見合い (le mariage arrangé), une tradition culturelle très ancienne où la famille (en général les parents) choisissent l'époux d'un ou une personne célibataire et en organisent le mariage, avec son consentement. Chaque candidat est introduit par le nakôdo 仲人(l'entremetteur) à l’aide d’une photographie et d’une rirekisho 履歴書, une fiche regroupant un ensemble d’informations sur chacun des membres de sa famille, telles que les noms, prénoms, date de naissance, domiciliation, statut marital, profession et formation de chacun. Cette pratique remonterait au XVIème siècle, où la femme n’avait que peu d’influence dans la société nippone : si le prétendant mâle était intéressé par la candidate qu’on lui avait présentée, il était alors de coutume qu’il laisse derrière lui son éventail. D’après les chiffres issus du Kokuritsu Shakai Hoshô Jinkô Mondai Kenkyûjo 国立 社会保障人口問題研究所 (Institut national japonais de la population et de la sécurité sociale), de nos jours, les pratiques ont profondément évoluées et si jusqu’à la seconde guerre mondiale environ 70% des couples japonais étaient passés par les services d’un nakôdo 仲人, en 2006 seuls 6.4% des mariages résultaient de l’omiai. (4) Cette chute statistique s’expliquerait par plusieurs aspects issus des pratiques contemporaines : tout d’abord, le développement des ren’ai kekkon 恋愛結婚 (les « mariages dits d’amour », c'est-à-dire sans l’entremise d’un tiers), ainsi que par la concurrence des agences matrimoniales mais aussi des nouvelles pratiques liées au développement d’Internet, telles que les chat-rooms et les sites de rencontre. 

Lorenzo Mazzoni


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