Le roi Philippe II d’Espagne, Napoléon, Hitler… ont voulu le posséder, aucun ne l’a gardé

par L’apostilleur
samedi 4 décembre 2021

  Le sujet commence avec des natifs de Flandre dont on ne sait pas exactement où ils sont nés ni quand. Ils se hisseront au rang des génies de l’art dont ils écriront une nouvelle page avec l’« Adoration de l’Agneau mystique  ». Une oeuvre qui depuis le milieu du XVe siècle aura survécu à d'incroyables péripéties et dont le dernier volet reste à refermer.

 

Ses tribulations commencent vers la fin de ce moyen-âge qui épuise l’Europe avec les ravages de la peste, de la guerre de Cent ans, et l’émerveille avec la Renaissance naissante. Les ducs de Bourgogne possèdent Gand (Flandre) la deuxième ville d’Europe après Paris, où commence la fantastique épopée de ce retable composé de vingt-quatre panneaux peints. « L’Adoration de l’Agneau mystique » est une œuvre magistrale de l’art Flamand qui subjuguera souverains et tyrans au cours de ses six siècles d’existence.

Aujourd’hui elle est inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco et parfait la gloire des auteurs qui ont marqué une étape dans l’histoire de l’art.

 

A la différence des juifs, des musulmans et des protestants plus tard, les chrétiens encourageront les représentations artistiques et développeront les arts autour de leur liturgie avec les productions des plus grands artistes de tous les temps.

La composition qui nous intéresse ici en est un exemple éclatant, il commence pendant le XIIIe siècle avec les prélats de l’église Saint Jean-Baptiste à Gand (Belgique) qui décident la rénovation et l’agrandissement de leur édifice roman qui deviendra cathédrale sur le modèle de l’art français (gothique). Elle sera davantage représentative de la réussite d’une ville enrichie par son commerce et déjà transformée avec de nombreuses demeures remarquables (*). Des donateurs financeront les chapelles du déambulatoire de l’église dont la construction s’étalera sur plusieurs siècles (**). Celle de Joost Vijdt riche Marguillier (administrateur de biens d’église) à Gand et de son épouse sera décorée avec ce retable commandé à Hubert Van Eyck en 1420.

L’opulence des mécènes, la renommée des auteurs et sa destination dans un ensemble architectural remarquable étaient propices à une grande réalisation dans cette ville qui verra naître Charles Quint un peu plus tard.

Douze années s’écouleront avant son inauguration éclatante en présence d’une des figures les plus puissantes de l’Europe d’alors, Philippe le Bon duc de Bourgogne. La scène qu’ils découvrent est une prouesse artistique époustouflante qui raconte l’histoire de la chrétienté en quelques panneaux. En partie haute trônent la Genèse et les artisans de la création avec les prophètes de l’Ancien Testament annonciateurs de la venue du Messie. Des anges, dont l’habilité du dessin lisse de leurs visages laisse deviner qu’iels ne sont pas genrés (ées ?), participent aussi à l’évocation.

 Défilent en partie basse les acteurs prestigieux de la vie du christianisme depuis son origine. Des cohortes de personnages illustres sont regroupées en familles hiérarchisées par leur proximité avec l’agneau ; les apôtres, les martyrs, les saints ecclésiastiques avec leurs mitres et leurs crosses, avec en face un groupe de femmes saintes et martyres aussi, les ermites et les pèlerins, des représentants du monde juif de l’Ancien Testament et ceux qui servaient Dieu y compris en arme. 

Dans un mouvement général, ils sont aspirés vers l’agneau que la puissante représentation sacralise avec son torse percé d’où jaillit le sang qui se verse dans le calice de l’eucharistie.

Si une miniature se caractérise par une représentation fine, détaillée, précise, alors avec ses vingt-quatre mètres carrés, ces artistes pointilleux ont créé la plus gigantesque miniature jamais vue.

Le retable ouvert

Prélude à une vie mouvementée de l’œuvre, pendant sa réalisation l’artiste décèdera en 1426. Peintre aussi et proche (***) du duc, son frère Jan van Eyck lui succédera. Difficile de savoir si la proximité des frères en est l’explication, toujours est-il qu’il est difficile d’attribuer à l’un ou à l’autre les parties de l’œuvre. L'infinité des détails et leurs précisions (****) révèlent les talents d'un Jan van Eyck maître aussi dans la réalisation d’enluminures.

Détails inouïs du panneau des anges (****)

L’Agneau au cœur du retable.

Ce sera une des premières peintures à l’huile.

Il est probable que sa réalisation fut accompagnée des conseils du curé de l’église dont les connaissances théologiques forgées jusqu’à Paris se retrouvent dans les représentations du péché originel, du sacrifice de l'agneau et des personnages artisans de la chrétienté.

Le retable fermé

L’inauguration du retable eut un grand retentissement. Fermé par ses côtés articulés, il n’était ouvert que pour les grands moments de la cathédrale, l’admirer devait être un privilège. L’église refusera de le vendre à Philippe II (fils de Charles Quint) qui demandera à Michiel Coxcie de réaliser une copie de « l’Agneau Mystique » vers la fin des années 1550 pour sa chapelle royale de Madrid. Il s’installera pendant un an dans la cathédrale pour la reproduire.

Avant de susciter d’autres envies, le retable sera sauvé de la Furie iconoclaste des protestants calvinistes du milieu du XVIe siècle qui saccagèrent l’église de Gand. « L’Agneau Mystique » fut miraculeusement épargné, caché pendant vingt-ans dans le clocher, pendant que la cathédrale d’Anvers sera entièrement saccagée.

En 1602 il échappera à un incendie qui ravagera la tour de l'église.

Peu après la Révolution, les armées napoléoniennes pillent Gand au passage et emportent les quatre panneaux centraux de l’Agneau Mystique à Paris dans une charrette. Après Waterloo, Louis XVIII les restituera.

Vendues par le vicaire de Gand sans les panneaux d’« Adam et Eve », les portes seront finalement achetées par le roi de Prusse et se retrouveront au musée de Berlin en 1821 où elles échapperont à un autre incendie. Les nudités d’Adam et Eve gênaient alors, l'évêché les conservera sans les montrer. Lors de sa création vers 1830, l'Etat belge souhaitera créer un musée et demandera à les récupérer en échange du financement des vitraux de la cathédrale. L'évêque dans le besoin acceptera après les avoir fait repeindre d’habits de peau. 

 

Lors du Traité de Versailles de 1919, les portes avec le panneau des « Juges intègres » et de « Saint-Jean Baptiste » seront valorisées au titre des dédommagements de guerre que l’Allemagne versera à la Belgique. Initialement peintes recto-verso, elles seront coupées par les allemands du Kaiser-Friedrich-Museum, dans le sens de l’épaisseur pour en présenter les deux faces. Ce détail va nous intéresser plus loin.

 

En 1914, cachés près de la cathédrale par un chanoine, les panneaux du retable restés à Gand échappent à l’envahisseur allemand. 

Quatre ans plus tard ils rejoignent leur chapelle avec « Adam et Eve » rendus par l'Etat belge, le retable est enfin reconstitué. Pas pour longtemps, en avril 1934 les panneaux découpés par les allemands des « Juges intègres » et de « Saint Jean Baptiste » sont volés. L'évêque reçoit rapidement une demande de rançon avec pour preuve fournie par le voleur, un ticket de consigne de la gare de Gand où se trouve le « Saint Jean-Baptiste ». Manque celui des « Juges intègres » qui n’a toujours pas été retrouvé. En attendant il sera remplacé par une magnifique copie de Jef Van der Vecken.

Une nouvelle guerre va faire voyager le triptyque qui sera mis à l'abri croît-on en 1940, en zone libre dans le château de Pau. Göring (ou Himmler) le fera kidnapper à la demande d’Hitler pour rejoindre les plus grandes œuvres de « l’art véritable » du Führermuséum qui ne verra jamais le jour, et effacer l’affront du Traité de Versailles. Avant il passera en Bavière par le château de Neuschwanstein avant d’être caché en Autriche dans une mine de sel à Altausee avec six mille œuvres volées qu’Hitler aurait ordonné de faire sauter. Les américains de la section des Monuments Men sortiront ces trésors volés de la mine en 1945. 

 

Plus récemment, les affres de siècles d'entretien avec des couches de vernis et de surpeints ont été nettoyés pour montrer aujourd'hui l'œuvre authentique et ses couleurs éclatantes après sa dernière restauration de plusieurs années encore incomplète par une douzaine d’experts. Les surprises seront nombreuses dont la restitution à l’agneau de sa tête originale sans l’ajout de sa deuxième paire d’oreilles qui lui rendra son regard saisissant redevenu presque humain.

 

L’histoire de « l’Adoration de l’Agneau mystique » aurait pu s’arrêter là sans les révélations qui suivront le vol du panneau des « Juges intègres », reste ce dernier obstacle et la messe sera dite.

Le sous-sol d’une maison gantoise a été creusé en 2008 par la police à sa recherche. Le ministre proposait alors une récompense 200 000€ pour aider à le retrouver.

L’été 2013 réveillera cette enquête commencée en 1934, avec le parquet de Gand curieux d’en savoir plus lorsque l’historien de la bibliothèque royale Paul de Ridder dira savoir qu’une famille de notables gantois lui aurait assuré que le panneau des « juges intègres » était en bon état. Le juge d’instruction entendra la famille, sans suites.

Plus tard en 2014 un robot scanneur sondera un terrain près de la cathédrale, sans succès.

Yan Bosselaers responsable d’une petite banque déclarera en 2015 que des négociations avaient eu lieu pour la restitution du panneau volé contre 500 000€.

Etc.

 

Après son long calvaire, on peut estimer qu’admirer l’œuvre aujourd’hui dans la cathédrale presque entièrement reconstituée et restaurée comme l’ont voulue les frères van Eyck relève du miracle.

Dernière péripétie, l'exposition dédiée à Jan van Eyck en 2020 a été interrompue pour cause de COVID. On peut suivre néanmoins dans la crypte de la cathédrale Saint Bavon, un circuit avec des lunettes et sonorisation qui permettent de remonter le temps en réalité augmentée au gré des grands moments de « l’Agneau mystique ».

Quarante minutes très intéressantes mais insuffisantes pour découvrir tout ce que le retable a à nous dire.

 

 

(*) Une promenade nocturne sur le Graslei (quai aux herbes) rend inoubliable le port ancien au cœur de la ville.

(**) Devenue cathédrale elle portera plus tard le nom du protecteur de la ville Saint Bavon (né Hallowyn).

 (***) Van Eyck sera aussi valet de chambre du duc de Bourgogne et diplomate chargé de mission secrètes 

(****) Un détail perdu parmi d’autres innombrables n'a été perçu dit-on qu'au XXe s. Il s'agit du reflet d'un vitrail sur un bijou de la robe d'un ange.

                               Enluminure attribuée à Jan van Eyck

Dès le XVe siècle les ducs de Bourgogne disposeront à Beaune d'une tapisserie inspirée de "l'Adoration de l'Agneau mystique"

 


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