Morandi et son mystère

par Eliane Jacquot
vendredi 4 novembre 2022

Sa peinture humble, dépouillée, sereine, son style au classicisme austère inquiète par sa répétition et séduit à la fois. L'atmosphère de calme méditation et la sobriété de sa gamme chromatique révèlent un homme soucieux de traduire l'essence d'objets du quotidien. Ayant mené une vie monacale dans l'appartement familial de Bologne, Giorgio Morandi (1890-1964) a produit une œuvre à la marge de la modernité. Il s'est imposé récemment comme une figure majeure de l'art du XXème siècle après avoir été révéré par l’intelligentsia italienne. Jean Marie Folon le décrit ainsi « Son œuvre est un voyage autour de sa chambre, autour de sa table. »

Sa production se concentre sur les mêmes motifs que sont les "Cosi Naturali", les Bouquets et les Paysages.

Mises en scène dans un décor minimaliste et récurrent, ses " Cosi Naturali" aux couleurs sourdes et subtiles sont le substrat originel de l'œuvre. Les bruns s'y déclinent en camaïeux, soit avoisinées par des teintes pales grises, roses, orangées, soit accentuées par le contraste des verts et des bleus intenses (1957). Les objets appartiennent soit au registre du domestique, bols, carafes, boites à biscuits ou évoquent le vin et la boisson au travers de bouteilles de toutes sortes à encolures longues. Ces objets ordinaires dégagent dans leur composition un sentiment de tranquillité et de calme. Ses bols, cruches et flacons capturent tour à tour l'ombre et la lumière aux teintes changeantes et tamisées au fil du déroulement des heures (1946). Une aquarelle sur papier de couleur mauve datée en 1963 aux traits essentiels et légers révèle une composition qui frôle l'abstraction à la manière de Mark Rothko.

La représentation de paysages au temps suspendu et aux couleurs floutées issus de la campagne environnante de son domicile jouent un rôle central dans sa production. Il s'agit des champs et des pentes autour de Grizanno, village des Appenins, lieu dans lequel Morandi se réfugie au cours de la Seconde Guerre mondiale et dans les dernières années de sa vie . Dans les années 1940, en reproduisant en continu la nature qui l'entoure, il se rapproche des dernières toiles de Cézanne très sobres pour lequel l'art a toujours été en harmonie avec le paysage. Au début des années 1960, il réalise des aquarelles et des dessins d'une étonnante légèreté aux motifs épurés, achevant dans le dénuement franciscain qui le caractérise ses recherches picturales ( Paysage, 1962, Mine graphique sur papier ).

Enfin la puissance expressive des fleurs le touche particulièrement. Lui qui cultive des roses dans le jardin de la maison familiale représente des petits bouquets disposés dans un vase, tout en discrétion et délicatesse, sans prétention, dans l'esprit des natures mortes de Chardin. Dans une toile de 1942 ( Fiori) on observe dans la rondeur d'un vase un velouté de pétales de roses charnues dont la matière est tactile dans un riche raffinement chromatique. Au cours de ses années de maturité, il peint des fleurs blanches nacrées de mauve, éclaboussées de quelques pétales orangées dans un vase dont on n’aperçoit que le col ( Fiori, 1956). Ces fleurs de par leur simplicité et la représentation délicate et paisible de son univers expriment quelque chose de l'ordre du sacré…

Cet homme qui n'a pas connu la trajectoire orageuse de Giacometti venu vivre à Paris a traversé 25 ans de fascisme, source d'une inquiétude qui transparait dans les toiles sombres de la période de la guerre. Il a créé son propre style, affiné tout au long d'un parcours solitaire en évoluant vers l'abstraction. Ce sont des critiques d'art qui après sa mort en 1964 décrivant la puissance de sa recherche intimiste, ont participé à sa reconnaissance internationale. Son œuvre pourrait se résumer ainsi « Peindre est le refuge immobile d'un monde tournoyant. » Jean Clair, Le sablier de Morandi

Une très belle vidéo sur son œuvre :

https://www.youtube.com/watch?v=1N6sULWvdR0

"Tout est un mystère, nous-mêmes ainsi que toutes les choses à la fois humbles et simples." Giorgio Morandi

Eliane JACQUOT

 


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