Quand la chanson franšaise charmait le monde entier

par Taverne
mercredi 28 août 2013

Deux sex-symbols brillaient dans la chanson française des années 30. Les deux furent célèbres, non seulement en Europe, mais aussi aux Etats-Unis. Le premier, Tino Rossi, fut propulsé au rang d'idole avant que l'Amérique ne crée la star Elvis. D'ailleurs, ces deux monstres sacrés ont commencé de la même manière leur carrière : en enregistrant un disque pour leur maman ! Mais bien avant la naissance du rock and roll, c'est bien Tino Rossi qui était pourchassé par des bandes de filles en furie. Lucienne Boyer, la dame en bleu, autre sex symbol, fut d'abord mannequin et posa même nue avant de conquérir la planète avec "Parlez-moi d'amour".

Plus de 300 millions de disques vendus ! Aucun artiste français n'a encore battu le record du "Roi des chanteurs de charme" à la voix de velour : Tino Rossi ! Quant à Lucienne Boyer, c'est pour elle que l'on créa le Grand Prix du disque. Très populaire en Amérique, elle limita néanmoins sa gloire grandissante en rejetant les offres cinématographiques d’Hollywood.

Outre ces deux-là, il y eut d'autres artistes français populaires dans la chanson de charme. Jean Lumière (sorte de "pré-Jean Sablon") fera des tours de chant en Europe, dans les deux Amériques ainsi qu'au Moyen-Orient et au Proche-Orient. Il fut longtemps considéré comme la "meilleure voix radiophonique", avant - justement - l'arrivée de Jean Sablon.

Peu connue également aujourd'hui, Rina Kitty fut une grande dame dans les années 30. Son succès ne connut aucune limite géographique, puisqu'elle fut acclamée jusque dans les réserves indiennes d'Amérique et même chez les Esquimaux ! Mais, il faut dire que c'était surtout pour sa rengaine "Sombreros et Mantilles"...

Lucienne Boyer, "La Dame en Bleu" (1901 - 1983)

Lorsqu'elle était mannequin, sa beauté (elle posera nue pour la première fois en 1929) lui valut d'être engagée comme modèle par Foujita. Un succès en appelle un autre puisque, à cette occasion, elle est remarquée par le producteur américain Lee Schubert qui lui fait signer un contrat pour Broadway ainsi qu'à Germaine Lix et à la Môme Moineau (dont le nom inspirera le surnom de "la Môme Piaf").

Sa carrière explose aux États-Unis mais aussi en Amérique du Sud.

Celle que l'on surnomme "La Dame en Bleu" (parce qu'elle est moulée d’un long fourreau bleu) remporte un succès énorme avec « Parlez-moi d’amour » - enregistrée en 1930 - de Jean Lenoir, celui-là même qui avait écrit la belle chanson "Pars" pour Yvonne George.

En 1931, est créé, spécialement pour elle, le Grand Prix du disque, par Joseph-Arthème Fayard et Jean Fayard. Dans le jury, il y a Colette, Maurice Ravel et Maurice Yvain. Lucienne Boyer remporte le prix haut la main. La chanson a un tel succès qu’elle finira par dire "parlez-moi d’autre chose" à ceux qui ne voient pas le reste de son répertoire.

La petite histoire de la chanson "Parlez-moi d'amour".

 Parlez-moi d'amour
 Redites-moi des choses tendres
 Votre beau discours
 Mon cœur n'est pas las de l'entendre

En 1924, Jean Lenoir, contrarié par son amie Mistinguett, compose cette chanson. Mais "orchestrée et prête à chanter ", elle reste néanmoins cinq ans dans ses cartons jusqu'au jour où une jeune chanteuse débutante vient solliciter. Jean Lenoir qui, sceptique, la lui donne. Lucienne Boyer découvre la chanson interprétée par cette débutante sur la scène de L'Européen et la demande à son tour à Jean Lenoir. Le succès est immédiat et important tant en France qu'à l'étranger. D'ailleurs, elle sera traduite en 37 langues et reprise, depuis, par un nombre considérable d'artistes connus.

Malgré sa gloire internationale, Lucienne Boyer a toujours rejeté les propositions hollywoodiennes, préférant réserver sa voix aux inflexions confidentielles aux boîtes à chansons qu'elle crée. Elle sera à l’origine d’un nouveau courant dont les meilleures représentantes sont Barbara et Greco.
 
Elle épouse en 1939 Jacques Pills (du duo Pills et Tabet) en seconde noce. De cette union naîtra Jacqueline Boyer en 1941, qui fera aussi une carrière de chanteuse.

- Mon Cœur est un violon, du poète Jean Richepin et de M.Laparcerie
- Parlez-moi d'amour, 1930 : écrite par Jean Lenoir en 1923. Interprétation de Lucienne Boyer à l'Olympia en 1976 pour ses 50 ans de chanson

- Si petite (Je me sens dans tes bras si petite, Si petite auprès de toi) (G. Claret - P.Bayle)


- Un Amour Comme le Notre : Musique Charles Borel-Clerc
- C'est toujours la même chanson (It's Always The Same Old Song) de Jean Delettre et Roger Ferney.
- Le Plus Joli Rêve
Fiche bio et titres en écoute
 
Tino Rossi (1907 - 1983)

Un surnom...A Aix il fait la connaissance du tourneur Louis Allione, dit Petit Louis, qui le produit dans l'arrière-pays provençal en le présentant comme « Le Roi des chanteurs de charme ». Constantin(o) choisit alors de devenir Tino (abrégé de "Constan-tino").

Puis un nom...En 1932, à Marseille, il remarque une pancarte sur la devanture d'un magasin qui propose d'enregistrer sa voix pour cent sous. Tino enregistre ainsi un disque en fer blanc qu'il destine à sa mère, comme le fera vingt ans plus tard Elvis Presley. Un représentant d'une maison de disques, présent dans la boutique, l'entend et l'invite à Paris enregistrer son premier vrai disque, qui est aussi le premier disque de chansons corses jamais gravé puisqu'il comprend "O Ciuciarella" et la berceuse "Ninni, Nanna".

D'abord une sorte de Théodore Botrel corse. A Paris, il vient s'exposer au Casino de Paris en chanteur corse de carte postale : Il obtient dès le premier soir, un triomphe inédit grâce à deux chansons que Vincent Scotto vient de composer pour lui, "Ô Corse, île d'amour" et "Vieni, vieni".

Puis successeur de Rudolph Valentino. Il chante sa Corse natale et atteint le sommet de la gloire en peu de temps avec, en 1936, « Marinella » et « Tchi-tchi » qui le fera connaître aux Etats-Unis. Le chanteur de charme distingué arrivait après Rudolph Valentino, dont la mort en 1928 affecta grandement l’Amérique, et une dizaine d’années avant Luis Mariano.

Une idole de la chanson. Comme plus tard Elvis Presley, Tino Rossi est devenu une idole et se voit désigner par son seul prénom. Une première dans l'histoire de la chanson. D'incroyables manifestations d'affection amoureuse menacent de virer à l'émeute. Vincent Scotto raconte : « Les femmes s’approchaient de lui avec une telle férocité que si je n’étais pas collé à lui pour monter en voiture, si dans la bousculade je me laissais distancer de quelques mètres, il me fallait renoncer à lui, et la voiture partait sans moi. Les femmes étaient avides de le voir de près, certaines se seraient laissées piétiner plutôt que de céder leur place [...]. » Et d'ajouter : « Sa voix de rêve a enchanté presque tous les cœurs du monde."

Les chansons de Vincent Scotto qu'il y interprète (Marinella, Tchi-tchi, J'aime les femmes c'est ma folie, Laissez-moi vous aimer) vont accompagner le Front Populaire. Tino Rossi ira d'ailleurs chanter pour les grévistes, notamment dans le hall des Galeries Lafayette.

"Vieni, vieni" est en tête du hit-parade aux U.S.A. Puis c'est Hollywood en 1938. Aux États-Unis, la radio passe « du » Tino sans arrêt. Le maire de New York (La Guardia) baptise même Tino-Rossi l'un des quais de la ville.

Les enfants séduits à leur tour : "Petit Papa Noël". En 1946, alors qu'il tient un double rôle dans un film, il débusque et crée une chanson enfouie par ses auteurs (Henri Martinet et Raymond Vincy) au fond de leurs tiroirs. Petit Papa Noël, qualifié dans ce film de « berceuse », est né et lui vaut un disque d'or (en or massif 24 carats !).

Tino Rossi était de tempérament timide et résevé. Il n'aimait pas évoquer ses effets foudroyants sur la gent féminine. Il s'est toujours tenu à l'abri des indiscrétions et des scandales.

Rina Ketty (1911 - 1996)

D’origine italienne, elle possède des intonations méditerranéennes, n’hésitant pas à faire dans l’espagnolade. Elle est l'interprète de deux chansons qui l'ont rendue célèbre : J'attendrai, qu'on chantera pendant toute l'Occupation, et "Sombreros et mantilles" (dont la musique est l'œuvre de l'accordéoniste Jean Vaissade, qu'elle épouse, et les paroles de Chanty). "J'attendrai" est l'adaptation d'une chanson italienne écrite originellement par Nino Rastelli sous le titre "Tornerai", le compositeur s'étant lui-même inspiré du chœur à bouche fermée de Madame Butterfly, de Puccini.

Ses origines italiennes la conduisent à s'éclipser pendant la guerre. Elle est alors supplantée dans le genre par Gloria Lasso, laquelle sera effacée à son tour par Dalida et sa version disco. Rina Ketty partira en 1954 s'installer au Canada une dizaine d'années, au Québec et dans l'Ontario, ne chantant plus que son fameux "Sombreros et Mantille"s, dans des réserves indiennes et même chez les Esquimaux ! Elle tente sans succès un retour sur scène en France, en 1965, puis, remariée avec Jo Harman, elle devient restauratrice à Cannes.

- L'hirondelle d'amour, 1938, de Di Lazzaro, adapté par Poterat
- Je n'ai qu'une maman ! (J. Martel, Roger Vaysse et Fernand Bousquet), 1938
- Nuits sans toi (tango chanté) 1939 (Chanty/Marbot)


D'autres chanteurs et chanteuses de charme d'envergure internationale

- Jean Lumière (1895 - 1979)

Avant Jean Sablon, il incarna le chanteur de charme par excellence. À la suite d'une rencontre avec la chanteuse Esther Lekain, il fait ses débuts en 1930 à Paris au théâtre de l'Européen. Esther Lekain rebaptise le Marseillais : "Votre voix est claire, vous êtes du Midi, vous vous appellerez Jean Lumière". En 1934, il connaît un énorme succès avec la romance de Paul Delmet et Charles Fallot, La Petite Église, et obtient le Grand Prix du Disque. A écouter aussi : Chanson d'automne.

Après sa brillante carrière dans l'Hexagone dans les années 30, il obtient du succès, après la Seconde Guerre mondiale, dans de nombreux pays étrangers (Europe, Amérique du Nord et du Sud, Moyen et Proche-Orient).

Longtemps considéré comme possédant la "meilleure voix radiophonique", Jean Lumière quitte la scène en 1960 pour devenir professeur de chant. Il compte parmi ses élèves Marcel Amont, Gloria Lasso, Cora Vaucaire, Mireille Mathieu.
 
- Jean Sablon, l'avant-gardiste.(1906 – 1994)

Avant-gardiste sur de nombreux plans. Par exemple, il crée le scandale en introduisant le microphone de ce côté-ci de l’Atlantique. Il fut aussi le premier à avoir enregistré avec Django Reinhardt. Sablon est influencé par Bing Crosby.

On le dit "chanteur sans voix". Il est moqué par un caricaturiste qui le surnomme "le petit qu’a l’son court". Mais Sablon s’en est expliqué : le micro lui permettait de se faire entendre dans les grandes salles et de chanter presque comme s’il parlait. Plus besoin de hurler les mots tendres !

Son duo formé avec Mireille est resté célèbre. Dès leur premier album commun, la chanson "Couchés dans le foin" fut un succès. Sur cette vidéo, Mireille et Jean Sablon la reprennent à la télévision : Couchés dans le foin. On remarquera avec quelle malice Mireille plaisante à propos du micro, par allusion aux critiques qui, aux débuts de la carrière du chanteur, le disaient incapable de chanter sans...En 1937, il remporte le Grand Prix du Disque pour la chanson "Vous qui passez sans me voir", écrite à son intention par Charles Trenet, Johnny Hess et Paul Misraki.

Succès mondial : ses disques se sont vendus par millions à travers le monde. Dès 1928, il séjourna au Brésil où ses enregistrements seraient encore aujourd’hui populaires. En 1937, il fait des enregistrements aux États-Unis et collabore avec des artistes prestigieux : Cole Porter, George Gershwin. Il enregistra aussi avec Stéphane Grappelli.

En revanche, Alibert, qui avait pourtant la chance d'être le gendre de Vincent Scotto, développa un répertoire méridional et échoua à devenir une vedette internationale de la stature de Tino Rossi. Ce dernier lui doit pourtant un grand nombre de ses succès que Vincent Scotto composa sur mesure pour Alibert. Même un succès comme "Adieu Venise provençale", en 1934 (de l'opérette "Arènes joyeuses") ne lui permit pas de gravir le palier nécessaire. Pas même non plus "Le Plus Beau Tango du monde", en 1938. Autre succès connu "Un Petit Cabanon". Alibert resta cantonné dans le registre provençal, à une époque où Marcel Pagnol allait lui aussi connaître la gloire dans ce genre avec sa trilogie Marius, Fanny, César. Si la France a su charmer le monde entier, la Provence ne s'est pas exportée en chansons au-delà de notre pays.


Lire l'article complet, et les commentaires