Rendez nous les Muses !

par Frédéric Degroote
mardi 9 juin 2009

Rendez nous les Muses.
La société a abdiqué, elle a succombé depuis longtemps aux charmes bruts de l’instantané. Le capitalisme a trouvé en lui les idiots inconscients qui consomment la musique sans pouvoir la définir. Et la Communauté Française ne donne plus des subsides qu’aux "ateliers rock et non-classiques". Le rideau est tombé. Le glas a sonné. Dorénavant, il faudra promouvoir ce que l’on plébiscite déjà trop. Il faudra rendre populaire ce qui est déjà dans tous les esprits. Il faudra créer de la musique sans même en connaitre son histoire, porter aux nues tout ce qu’elle enfante de mauvais depuis le maître Gainsbourg. Il faudra s’auto-définir réactionnaire pour ne pas oser affirmer le contraire. Pour fustiger Coldplay - ou le plus bel exemple de conformisme - qui passe cinq fois par jour sur la même fréquence radio. Les élites accompagnent les médias. On n’ose plus critiquer au nom des fondamentaux sous peine de ringardise. Depuis 30 ans, on nous promet le talent mais l’éphémère triomphe. Le déshonneur a gagné. Messieurs les Anglais, ne tirez plus les premiers.

Voltaire peut se retourner dans sa tombe. Bach encore plus. La musique est l’art le plus dévoyé médiatiquement devant la littérature. Il faut être dans le vent, s’octroyer Olivia Ruiz dans son salon ou acquiescer Dominique Sopo quand il ne jure que par Cali ou Joey Starr. La musique est désavouée. Le commun des mortels ne le sait hélas que très peu. Les jeunes, eux, ne veulent pas savoir, ils sont nés dans ce nouveau style. La guitare électrique est l’apothéose des sentiments, un symbole fédérateur. Ils s’affirment avec elle. Trois petits accords et puis s’en vont : l’introduction d’une chanson d’Indochine et les voilà rassasiés. Mais la guitare dans cette perspective est une belle parade car elle éclipse tout, jusqu’à la vraie nature de l’instrument. Celle qui a propulsé Jimi Hendrix sous les feux des projecteurs, ou que Clapton manie encore agilement à plus de 60 ans. Mais c’est trop vieux pour eux. La faute aux médias, aux groupes qui ont la cote, à la déférence face aux chiffres de vente. Plus ça marche, moins peut-on y porter de l’intérêt. C’est la loi de l’uniformité. Tous pareils, tous élus, quitte à renier les plus belles pages harmoniques de notre héritage.
 
L’héritage, justement. Il y a de ces belles histoires qui donnent à réfléchir. Lui était un avant-gardiste, un rebelle défiant les codes de l’Italie du Seicento. Original d’esprit défiant nos intuitions stylistiques, anticonformiste face au goût établi, Johannes Hieronymus Kapsberger (1580-1651) a tracé une de ses routes sans issue dans l’histoire de la musique. Ses héritiers décideront de prendre un chemin plus sûr. Il le savait. Allemand d’origine, l’Italie était l’écrin idéal pour son métier de précurseur, elle qui a su assimiler mieux que toutes les autres provinces européennes la synthèse entre contemporain, modernisme et respect pour la tradition. Elle, qui a su aussi assimiler les influences culturelles venues d’Europe centrale, d’Espagne et d’Orient. Kapsberger avait ainsi le loisir de jouer au rebelle avec ses chitarone et autres instruments à cordes pincées. Il faisait la part belle à l’excentrisme tout en étant admiré par ses pairs pour sa virtuosité et son inventivité sans pareils. Mais un compositeur de génie n’est pas sans paradoxe. A côté de son aura publique, ses oeuvres sont formellement de faibles qualités d’un point de vue de la composition. Elles ressemblent plus à de valables exercices de style ou de bons exemples d’improvisation et d’ornementation. Ce n’est pas grave, il a fait ses preuves depuis bien longtemps. Il aime tellement l’expérimental qu’ il défie tous les pronostics le temps d’un morceau appelé Colasione en utilisant pour la première fois ce que l’on appellerait actuellement les accords et les harmonies du rock. Les formules mélodiques les plus élémentaires de l’époque sont ainsi violées mais témoignent de la pertinence de son discours quelques 3 siècles plus tard.

Aujourd’hui, tout le monde veut être rebelle. Kapsberger doit renaître en chacun d’eux. C’est la revendication par excellence tant vénérée des artistes médiatiques qu’on ne sait plus la véritable signification. Mais ça fait vendre. C’est le paravent d’une des causes du déclin musical, la justification du refus des éléments fondamentaux. Tous croient être dans la subversion mais tous sont des plus conformistes. Tous croient bon s’investir d’une mission politique alors qu’ils sont maladroits à ce jeu. Ils ne réussissent pas à faire la synthèse entre contemporain, modernisme et respect pour la tradition ; surtout pas de tradition. Au feu les classiques. Avant, les anciens voyaient l’antique comme références, ils ont inventé avec elles un nouveau langage. Aujourd’hui la seule qui vaille est l’instantané alors qu’on voudrait dépasser le champs des possibles en niant toutes références historiques. On n’a jamais composé aussi peu consciencieusement mais on pense atteindre le paroxysme artistique. Le 21ème siècle cultive aussi ses paradoxes mais ils lui sont fatals.
 
L’éducation tient encore son rôle, les musiques "nobles" s’apprécient entre connaisseurs, tout se vaut culturellement ; tels sont les nouveaux dogmes que l’on tente de nous justifier. Dans l’esprit de chacun aujourd’hui, la musique est superficielle, jetable à souhait, sans aucune valeur : le Cinquecento et sa quête du nouveau à travers les anciens semblent n’avoir jamais existé. Avant, le musicien ne faisait qu’un avec son instrument, chantait juste, créait un univers dans lequel l’âme s’élevait. Depuis 30 ans, nos musiciens n’ont pas de voix, chantent approximativement, abandonnent devant la difficulté technique et recherchent la simplicité créative à tout prix.
Et par ses prédictions musicales - surtout l’arpeggiata - Kapsberger révèle le dessin d’un moderniste rebelle, un vrai, comme seule l’histoire peut se targuer d’en avoir enfanté.
L’art c’était pour hier, le despotisme musical c’est pour demain.
Ô Athéna, rendez nous ces âmes.
 

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