« Shutter Island » : Scorsese aurait-il perdu la main ?

par Vincent Delaury
lundi 1er mars 2010

Pas vraiment emballé par le dernier Scorsese, Shutter Island. Du 3 sur 5 pour moi, pas plus. Adapté du roman éponyme de Dennis Lehane, à qui l’on doit aussi le très bon Mystic River d’Eastwood et l’honnête Gone, Baby, Gone de Ben Affleck, Shutter Island est l’histoire de deux marshals qui débarquent sur une île-asile psychiatrique, au large de Boston, afin d’enquêter sur la disparition bizarre d’une patiente, Rachel Solando. Comment a-t-elle pu sortir d’une cellule fermée de l’extérieur ? Le mystère reste entier, elle semble s’être évaporée à travers les murs, le seul indice retrouvé dans la pièce étant un bout de papier recouvert d’une suite sibylline de chiffres et de lettres. Le film commence très bien : l’arrivée du frêle bateau des deux policiers fédéraux par temps de ciel gris, les gardes, sur le qui-vive, armés jusqu’aux dents ; l’entrée dans le sanctuaire, sur fond de côtes rocheuses déchiquetées et d’une basse brutale ; la découverte de l’alignement des pelouses entretenues, trop sages pour être honnêtes, les bâtiments de briques, les architectures gothiques, dont des toits en flèche, semblent sortis tout droit d’un décor cubiste et expressionniste façon Le Cabinet du Dr Caligari. Scorsese fait bien le boulot, ses panotages ultra-rapides, tels des flashs, pour la découverte des lieux, font leur petit effet, et on retrouve les thèmes qui lui sont chers (l’âme tourmentée, la paranoïa, la rédemption). Les décors du grand chef décorateur Dante Ferretti (déjà à l’œuvre avec Scorsese sur Le Temps de l’innocence, Casino et autres Gangs of New York) sont superbes, notamment le dédale du bâtiment C qui n’est pas sans rappeler la bibliothèque labyrinthique, inspirée d’Escher, du Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud. La lumière signée par Robert Richardson, cendrée, et parfois plongeant dans des noirs profonds de puits de mine, participe subtilement à l’ambiance oppressante et poisseuse du cadre.

Pourtant, bien que tout soi bien calé (musique, décors, mises en scène, acteurs investis), le film ne décolle pas vraiment, comme si la mayonnaise filmique ne prenait jamais. Certes, ce thriller psychologique, mêlant la vérité et la folie, le réel et l’illusion, est un puzzle mental ne manquant pas d’intérêt. C’est un jeu de piste et de faux-semblants, jouant habilement sur différents « régimes » d’images. On pense souvent à la BD, aux univers d’espionnage d’Edgar P. Jacobs et d’Hergé (le donjon du château de L’Ile noire) ; on pense également au jeu vidéo (le bâtiment C, avec ses multiples grilles, ses murs rougeoyants et ses habitants fantomatiques comme sortis d’un tableau de Bosch, rappelle Silent Hill) ; et on pense bien sûr au cinéma, d’autant plus que dans ses choix d’acteurs, Scorsese joue avec notre mémoire cinéphile : que de serial killers réunis ici ! On croise Ben Kingsley qui incarnait un tortionnaire dans La Jeune fille et la mort de Polanski ainsi que Ted Levine et John Carroll Lynch jouant respectivement les tueurs en série - Jame ‘Buffalo Bill’ Gumb, Arthur Leigh Allen - dans Le Silence des agneaux et Zodiac.

Franchement, Shutter Island serait signé par un jeune réalisateur, on pourrait se dire que celui-ci fait preuve d’un talent fort prometteur mais, soyons exigeants, Shutter Island est tout de même signé par Martin Scorsese, l’auteur de chefs-d’œuvre tels que Taxi Driver, Raging Bull, Les Affranchis, Le Temps de l’innocence, Casino. Scorsese aurait-il perdu la main ? Question, je vous l’accorde, un peu rude mais, soyons francs, depuis quand Scorsese n’a-t-il pas signé un grand film ? A mes yeux, depuis 1995 avec Casino. D’ailleurs, dans la liste des grands films des années 2000 par des revues spécialisées (Les Cahiers, Positif), aucun Scorsese ne pointait à l’horizon. A la fin des 90’s, Kundun (1997) était plutôt moyen (mais existe-t-il un grand film de cinéma sur le bouddhisme ?), A Tombeau ouvert (1999) était, seulement, intéressant. Et, durant la dernière décennie, Gangs of New York (2002) était plutôt balourd, Aviator (2004) trop lisse ; beaucoup d’effets numériques pour pas beaucoup d’émotion à l’arrivée. Quant aux Infiltrés (2006), je n’y vois qu’un honnête film de série B sans grande surprise.

Qu’est-ce à dire ? En toute modestie, j’ai deux explications à cela, l’une concernant Scorsese et l’autre sa collaboration avec Leonardo DiCaprio. Scorsese, à travers ses déclarations et les films qu’il enchaîne, semble obsédé par la peur de ne pas tourner. Ce qui donne l’impression qu’il reste désormais en surface, qu’il ne creuse pas vraiment les histoires qu’il choisit. Se contentant d’un scénario bien calibré, bien balisé, il n’en fait pas grand-chose, comme si en route, dans cette avidité à tourner coûte que coûte, sa profonde singularité en prenait un coup, comme s’il était prêt – et j’exagère un peu – à vendre son âme au diable pour faire un film de plus, à l’allure djeun’s afin de rester dans le coup. « J’ai très envie de faire d’autres films. C’est pour ça que j’ai fait le pilote de Boardwalk Empire pour HBO, que j’ai tourné en trente jours. » OK Marty, mais bon, quantité n’est pas qualité. Avant, avec des Mean Streets ou After Hours, films éminemment personnels, on avait davantage l’impression que le passionné Scorsese tournait chaque plan comme si cela répondait à une nécessité intérieure. Maintenant, la donne a changé, il tourne certaines séquences sans grande inspiration, parce qu’il faut bien les tourner puisqu’elles sont dans le scénario. Il y a des scènes bien balourdes dans Shutter Island : la séquence du cauchemar avec le dos en flammes, sous une pluie de cendres, de la femme de Teddy Daniels est d’un goût douteux (effets numériques kitsch) et on se serait franchement passé des travellings esthétisants sur les camps de concentration, comme si Scorsese, si grand soit-il, avait oublié que suggestion valait mieux que monstration pataude. « Il faut être fou pour faire des films, c’est une obsession dangereuse. Pas besoin d’une école de cinéma pour devenir réalisateur, il faut être fou avec une nature obsessionnelle » (Scorsese). Avec Shutter Island, ce grand cinéaste aurait pu signer un grand film sur la folie, lui qui l’a déjà si bien montrée à travers des personnages bord-cadre comme Travis Bickle (De Niro) dans Taxi Driver et Tommy De Vito (Joe Pesci) dans Les Affranchis. Mais, ici, on n’est jamais vraiment embarqué dans la tempête sous un crâne de Teddy/DiCaprio. Malgré son costume défraîchi et son visage crispé filmé, inlassablement, en gros plan, on a bien du mal à se montrer fasciné par ce personnage. On a alors en tête cette phrase de Poe (« La science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence. ») et on se dit, qu’avec Shutter Island, Scorsese ne nage pas assez en eaux troubles de la folie. Il ne parvient pas à retrouver la folie de ses précédents films et la puissance de grands films sur ce thème-là (Aguirre, Vol au-dessus d’un nid de coucou, Shining), c’est dommage car on sent bien que c’est le thème moteur de Shutter Island : « Ce qui m’a attiré, c’est la question de la perception ; comment une personne malade – réellement malade – peut avoir une perception de la réalité différente de la nôtre. » 

Enfin, il faut le dire, depuis que Scorsese s’est entiché de Leonardo DiCaprio (Gangs of New York, Aviator, Les Infiltrés, Shutter Island et, à suivre, The Wolf of Wall Street et The Rise of Theodore Roosevelt), son cinéma a baissé en qualité, en intensité dramatique, en humour. Certes, DiCaprio est un grand acteur, une superbe mécanique de jeu, il sait tout faire, tout imiter, mais je ne l’ai jamais trouvé renversant, ou puissamment émouvant, à l’exception peut-être d’Arrête-moi si tu peux de Spielberg où, justement, son personnage caméléon (Frank W.Abagnale), aux mille et un visages, allait bien avec son apparence lisse, visage carré et mâchoire serrée d’Américain moyen à la Matt Damon. Désolé, mais l’art narratif de Scorsese étant un cinéma d’histoires au service des acteurs (les mouvements de caméra dans ses films épousent les mouvements de l’âme), il y perd au change avec DiCaprio. Moins épais, moins profond, moins barré qu’un De Niro ou un Joe Pesci. Bref, la plupart des grands films de Scorsese étant avec Robert De Niro (Mean Streets, Taxi Driver, Raging Bull, La Valse des pantins, Les Affranchis, Les Nerfs à vif, Casino), il serait bon, me semble-t-il, que ce cinéaste ne cède pas trop facilement à l’attrait de la nouveauté et qu’il n’oublie point que c’est souvent dans les vieux pots qu’on trouve la meilleure confiture. Allez quoi, Marty, un petit coup de fil à Bob ! 

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