Superdupont : un héros de bande dessinée pour ridiculiser le chauvinisme

par Nicolas Kirkitadze
samedi 22 juin 2019

Qui a dit que les super-héros étaient tous États-Uniens ? Nos voisins d'outre-Atlantique ont certes Superman et Captain America, mais il en est au moins un, chez nous, qui ne le cède ni en pouvoirs ni en majesté à ses homologues états-uniens. Il court, il vole, il vainc les méchants. Bedaine saillante et caleçon long, charentaises et béret, voici Superdupont, le premier (et dernier) superhéros 100% Français du neuvième art.

Fils du Soldat Inconnu, Superdupont est un chauvin convaincu qui n'hésite pas à donner de sa personne pour défendre la patrie en danger. Et des dangers, il y en a. Notre personnage vit en effet dans une France entourée de puissances hostiles et minée de l'intérieur par une organisation occulte, "l'Anti-France" : une société secrète à la fois sectaire et mafieuse qui a juré de détruire tous les symboles français : tour Eiffel, Joconde, vignobles, fromageries. Inadmissible pour notre défenseur des "vraies valeurs de la vraie France" qui va mettre tout en œuvre pour contrecarrer les plans diaboliques de ces étrangers. Notre héros chauvin aura du pain sur la planche car les ennemis de la Patrie sont prêts à tout pour venir à bout de la France et, accessoirement, de Superdupont : ils n'hésiteront pas, par exemple, à engager la plantureuse Georgette Doublansky pour séduire le matamore… Alors, Superdupont réussira-t-il à se sortir des pièges tendus par l'ennemi et à sauver la France ? Camemberts contrefaits avec du lait de chamelle, complot contre l'orthographe et la grammaire françaises, vol de la Joconde, les missions ne manquent pas pour le Superman français à la moustache mythique. Les méchants n'ont qu'à bien se tenir !

C'est dans l'esprit vif de Jacques Lob et de Marcel Gottlieb que Superdupont vit le jour à l'aube des années 1970. Cette précision est extrêmement importante pour comprendre l'idée sous-jacente à ce personnage de bande-dessinée. La France des années 1970 traverse une période de grandes mutations politiques, économiques et sociales : l'élan des Trente Glorieuses s'estompe, les repères moraux qui balisaient jadis la vie des Français sont progressivement remis en cause et on commence, en sus, à évoquer de plus en plus la question migratoire qui préoccupe de nombreuses personnes. C'est sur ce terreau d'incertitudes que l'extrême-droite, marginale depuis la Libération, commence à reprendre du poil de la bête : un ancien député breton, connu pour son bandeau à l'œil, fonde ainsi le Front National en 1972. Au-delà même de l'extrême-droite, les idées xénophobes commencent à se répandre ouvertement. C'est ainsi que Raymond Barre, centriste, alors vice-président de la Commission Européenne chargé de l'Économie, évoque l' "anti-France" dans un discours prononcé la même année, reprenant directement le vocable maurrasso-pétainiste et antidreyfusard.

Jacques Lob, auteur de bandes dessinées, et Marcel Gottlieb, dessinateur, voient d'un œil consterné cette dérive de la société et le retour de propos que l'on pensait à jamais bannis dans les latrines de l'histoire. Et ils savent de quoi ils parlent. Marcel Gottlieb est né en 1934 de parents juifs hongrois immigrés en France ; son père, Erwin, fut arrêté par la police française et déporté en septembre 1942 avant d'être assassiné en février 1945 à Buchenwald. Ce n'est qu'à une âme charitable qui les avait prévenus de la future rafle que Marcel, sa mère et sa sœur durent de ne pas connaître le même sort. C'est en effet dans la clandestinité que l'enfant passera le reste de la guerre, une période qui le marquera toute sa vie. Jacques Lob, né en 1932, a lui aussi été le jeune témoin de l'Occupation.

Alors, quand les deux amis entendent ce discours de Raymond Barre et voient la formation d'un parti ouvertement xénophobe, ils décident qu'il est temps de réagir… à leur manière : par le rire. Ridendo castigat mores ("c'est par le rire qu'il corrige les mœurs"), cette citation latine conviendrait à merveille aux deux auteurs qui ont saisi qu'un bon mot est souvent plus efficace qu'un long discours savant. C'est justement au service du sarcasme, qu'ils vont mettre leur plume prolifique en imaginant un superhéros franchouillard affublé de ce chauvinisme dont il vaut mieux rire que pleurer. Superdupont, chauvin à l'extrême, suspicieux envers les étrangers, est bien une caricature des penchants identitaires que l'on peut souvent noter surtout en période de crise. A bien des égards, c'est donc un "super anti-héros", pour reprendre le propre terme des auteurs qui ont bien pris soin de préciser que leur œuvre était pleinement humoristique. Car, pour le lecteur non averti, il y a de quoi être interpellé à la première lecture : quand, par exemple, les étrangers sont comparés à "une défécation putride" ou lorsqu'il est question de "vendeurs de chameaux". Il s'agit bien d'ironie, et une très belle ironie car ces mots – sarcastiques dans la bouche de nos deux auteurs – jettent une lumière crue sur ce que pensent les xénophobes en leur for intérieur.

La peur de l'étranger est de fait la principale cible des railleries des auteurs. L'Anti-France, nom donné à l'organisation des méchants, n'est autre qu'un des nombreux clins d'œil à cette xénophobie rampante et à ce fantasme d'un complot ourdi contre l'Hexagone. Les membres de cette organisation sont ainsi volontairement décrits comme parlant un sabir où se mêlent des mots de différentes langues et utilisant divers accents ; ils ont en outre des noms étrangers. La caricature est fort réussie et le lecteur en a pour son lot de gags. Loin d'être un simple pamphlet potache raillant les thèses de l'extrême-droite, les aventures de Superdupont (éditées actuellement en huit tomes) font aussi réfléchir : combien, sans même être d'extrême-droite, ont parfois tendance à énoncer des préjugés sur telle minorité ou telle religion, à penser que le Made in France est forcément mieux, à se confire dans la perpétuation de règles grammaticales ou de traditions archaïques ? Par son sarcasme désopilant, la lecture de Superdupont permet un questionnement sur sa propre tendance à choir dans le simplisme xénophobe et passéiste. Enfin, les illustrations exquises de Gottlieb raviront les amateurs du neuvième art.

Cette bande dessinée, écrite pour dénoncer le chauvinisme, a vite conquis l'auditoire, dépassant les espérances des deux auteurs. Ce qu'ils ne pensaient pas, c'est que leur œuvre serait récupérée… par l'extrême-droite. En effet, à partir des années 1980, le Front National a repris plusieurs citations et thématiques de Superdupont en les interprétant de manière littérale, ce qui a poussé les auteurs à suspendre, un temps, leur publication. Le décès de Jacques Lob en 1990 a porté un coup d'arrêt aux aventures du mythique moustachu. Le cinquième tome, les Âmes noires, est publié à titre posthume en 1995. Mais le dessinateur Marcel Gottlieb souhaitait poursuivre l'œuvre de son ami et s'est donc associé au scénariste Lefred-Thouron pour sortir un sixième volet en 2008, suivi d'un septième et d'un huitième, respectivement en 2014 et 2015. Les aventures du chauvin le plus sympathique se terminent finalement avec le décès de son co-créateur Marcel Gottlieb le 4 décembre 2016.

"On ne sait guère quel parti prendre avec un corps de fanatiques ; ménagez-les, ils vous foulent aux pieds ; opprimez-les, ils se soulèvent. Il n'y a que le mépris et le ridicule qui puissent les décréditer et les affaiblir", peut-on lire dans l'Encyclopédie. Un propos plus que jamais d'actualité. Faut-il censurer l'extrême-droite ou faut-il, au contraire, lui ouvrir davantage les portes des plateaux télévisés ? C'est une question que se posent de nombreux journalistes. Et si, à l'instar des Lumières, on combattait le fanatisme par le rire et par le mépris philosophique ? Jacques Lob et Marcel Gottlieb, avec leur plume caustique, ont merveilleusement appliqué ce principe énoncé dans l'Encyclopédie. Qu'ils en soient ici remerciés.

Nicolas Kirkitadze


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