Sylla : fossoyeur ou sauveur de la République romaine ?

par Nicolas Kirkitadze
mercredi 24 janvier 2018

Une grande surprise attend les Romains en ce début d'année -79. Lucius Cornélius Sulla Felix, dictateur et consul qui dirige Rome d'une main de fer depuis trois ans annonce qu'il se démet de toutes ses charges et quitte la vie publique pour couler des jours heureux dans sa villa de Pouzzoles. L'homme a cinquante-neuf ans. Né en -138 dans une famille noble mais pauvre, rien ne le destinait au pouvoir, et encore moins au pouvoir absolu. C'est à ses seuls talents militaires et politiques qu'il dut son ascension. Mais devons-nous voir en lui un tyran mu par sa propre ambition ou un homme d'état qui tenta de sauver la moribonde République romaine ?

Il s'était d'abord illustré en Afrique, où, à peine âgé de trente ans, il avait réussi à mettre un terme à une longue guerre en capturant par la ruse le roi numide Jugurtha. Ce geste avait éclipsé toutes les victoires militaires remportées par son supérieur, le consul Marius qui en conçut une rancœur personnelle contre son jeune légat. Une rivalité qui allait se renforcer durant la guerre des Cimbres (104 – 101) durant laquelle le fougueux Sylla réussit encore à damer le pion du vieux général en capturant Copillus, l'un des chefs ennemis.

Ces multiples coups d'éclat valurent au jeune officier de gravir les échelons du cursus honorum jusqu'à devenir préteur en -97. Contrairement au portrait du militaire ambitieux que les historiens se sont complus à dresser, il semble qu'à ce moment Sylla n'ait pas envisagé être un homme d'état, préférant quitter la politique pour cultiver les lettres et l'otium avec son cercle d'amis. En effet, il avait selon les historiens une connaissance des lettres grecques et latines dignes d'un érudit.

Ce n'est que six ans plus tard qu'il reprit du service, lorsqu'éclata la guerre sociale en -91. Plusieurs peuples italiens aspiraient à davantage de droits et réclamaient la citoyenneté romaine, le refus de Rome les avait poussé à se révolter. Les généraux Marius et Sylla parvinrent à vaincre les peuples italiques au terme d'âpres combats. C'est encore une fois Sylla qui en retire tout le prestige, Marius ayant plutôt cherché la réconciliation avec les rebelles, tandis que Sylla n'avait pas hésité à faire preuve d'une implacable sévérité, ce qui lui valut la magistrature suprême en -88.

Depuis presque un demi-siècle, la République était divisée en deux factions : les optimates représentant le parti sénatorial et aristocratique d'une part, et les populares qui voulaient donner davantage de pouvoirs aux comices populaires et aux tribuns. Ce n'étaient pas des "partis politiques" au sens moderne du terme mais l'expression d'un clivage majeur de la politique romaine. Même si on est tentés d'y transposer notre actuel clivage droite-gauche, ce serait une erreur : les populares étaient par exemple plus conservateurs sur le plan moral et culturel que les optimates qui étaient hellénisés. Enfin, plusieurs aristocrates patriciens soutenaient la faction des populares tandis que les optimates comptaient de nombreux soutiens dans la plèbe. Depuis l'épisode des Gracques (133 – 122), la vie politique romaine tournait autour de l'opposition entre ces deux courants et les conflits étaient souvent sanglants. Marius, plébéien originaire du Latium, s'était imposé par ses talents de guerrier et sa simplicité comme le chef des populares tandis que l'aristocrate Sylla, d'abord méprisé par les optimates, en devint le chef au lendemain de la guerre sociale. Ainsi, à une rivalité personnelle vieille de deux décennies, se greffait une irréconciliable opposition de classe, d'idéologie et de politique entre ces deux hommes.

Le point de non-retour fut donc atteint en -88 lorsque Sylla parvint au consulat et fit voler en éclats plusieurs réformes sociales instituées par les populares durant les années précédentes. Si l'ordre put être maintenu durant son consulat, c'est l'année suivante qu'éclata la guerre civile. Au terme de son consulat, Sylla devait prendre le commandement des légions en Asie pour faire la guerre à Mithridate du Pont. Or, le vieux Marius aspirait lui aussi à ce commandement qui lui permettrait, ainsi qu'à sa faction populiste, d'attirer la sympathie des citoyens toujours admiratifs de généraux victorieux. S'ensuivit un imbroglio d'ordres et de contre-ordres votés par le Sénat afin d'apaiser la situation. Stationné en Campanie, Sylla mit alors ses légions en marche et entra dans Rome à la fin de l'année -88, violant ainsi le plus ancien interdit religieux qui défendait aux armées de franchir le pomérium. Sylla fit voter par les sénateurs terrorisés une loi lui accordant le commandement plénipotentiaire de la guerre en Asie et s'en alla non sans avoir fait tuer plusieurs centaines de populares.

Profitant de l'absence du général, ceux-ci reprirent finalement le pouvoir dès l'année suivante. Tandis que Sylla s'affairait à assiéger Athènes révoltée et à vaincre Mithridate, les marianistes revinrent à Rome et tuèrent de nombreux partisans de Sylla. Or, Marius mourut peu de temps après de mort naturelle. Le flambeau de la faction populares fut dès lors repris par Cinna (un aristocrate devenu populiste par démagogie) et Marius le Jeune, le fils du défunt général. Durant trois ans, les populares firent la loi à Rome. Victorieux en Asie, Sylla regagna l'Italie dès l'année 83. Après une rapide guerre civile qui vit Sylla vainqueur, ce dernier marche à nouveau sur Rome en novembre -82 et réunit le Sénat pour faire voter la Lex Valeria qui lui conférait les pleins pouvoirs pour une durée indéterminée.

On a beaucoup écrit sur la dictature de Sylla. Pour certains historiens, c'est cette expérience qui aurait fait passer le terme "dictature" du sens antique (magistrature exceptionnelle à temps limité) au sens qu'on lui connaît. Dans le théâtre et la littérature, Sylla est en effet l'incarnation de la tyrannie et de l'arbitraire.

De fait, il faut admettre que ces trois années de dictature syllanienne furent prolifiques en meurtres, en décisions arbitraires et en entorses à la loi. On citera l'exemple le plus marquant : les proscriptions. Dès décembre -82, de sinistres catalogues furent placardés sur le Forum : on y lisait les noms de centaines de sénateurs, de chevaliers ou de citoyens en vue qui s'étaient opposés à Sylla. Il était de fait demandé de tuer ces personnes. Non seulement le meurtrier n'encourait aucune peine, mais il recevait même une récompense. Si un esclave tuait un proscrit, il était immédiatement affranchi. En tout, près de 4700 personnes auraient été proscrites durant la dictature de Sylla. Bien sûr, leur fortune était reprise par l'État, leurs biens mis aux enchères et leur terre donnée aux vétérans de Sylla. Les familles des proscrits perdaient également leurs droits civiques.

Ce cruel procédé a fait de Sylla le symbole même du tyran. Or, si la méthode est sanguinaire et en dehors de toute légalité, il faut souligner que Sylla y eut recours pour éviter que des personnes innocentes ne soient massacrées comme cela s'était produit cinq ans plus tôt, lorsque les populares avaient profité de son absence pour entrer dans Rome et s'étaient livrés à des règlements de compte. Sylla voulait éliminer seulement ses opposants mais réprouvait les massacres aveugles. C'est ainsi qu'il eut l'idée de publier les noms de ceux qui pouvaient être tués, pour que d'autres ne le soient pas. Ce qui n'empêcha pas les débordements et règlements de compte privés, comme le meurtre de Roscius l'Ancien, dont le propre fils fut accusé de parricide et ne dut la vie sauve qu'à la plaidoirie d'un jeune avocat nommé Cicéron.

La période syllanienne ne se résume cependant pas aux proscriptions. Le dictateur voulait avant tout réformer le système afin de mettre un terme aux désordres qui avaient affaibli la République depuis un demi-siècle. Après avoir décapité physiquement le parti des populares, il fallait détricoter toutes leurs réformes et leur enlever tout poids politique à l'avenir. Il réduisit donc les pouvoirs des comices populaires et plus encore ceux des tribuns de la plèbe qui perdirent leur droit de véto et se virent contraints à n'exercer qu'un seul mandat. Le tribunat devenait alors une impasse politique puisque les anciens tribuns ne pouvaient plus exercer d'autres magistratures et devaient quitter la politique. Le pouvoir de l'ordre équestre (sorte de bourgeoisie marchande et administrative) fut aussi amoindri. Les chevaliers perdirent le droit de rendre justice, de prélever l'impôt, de siéger aux places d'honneur dans les théâtres et surtout de devenir magistrats ou sénateurs.

Sylla restait en effet fidèle au Sénat dont il souhaitait faire le pilier d'une République aristocratique. Ainsi, il doubla le nombre de sénateurs, les faisant passer à 600 et ordonna que les gouverneurs des provinces seraient désormais tous nommés par cette institution qui nommait également les juges, les légats et autres hautes fonctions civiles ainsi que des prêtres dont l'élection était jadis réservée au peuple. Composé majoritairement de patriciens acquis à la cause syllanienne, le Sénat constituerait donc une opposition aux comices plébéiens et aux tribuns issus des populares affaiblis. Sylla doubla également le nombre de magistrats : on eut ainsi huit préteurs, huit édiles et vingt questeurs. Enfin, il uniformisa le système fiscal dont il donna le contrôle exclusif au Sénat.

Force est de constater qu'à la différence d'un Jules César, Sylla n'avait nul désir de garder le pouvoir à vie et de le transmettre à ses enfants. Son vœu était au contraire un régime républicain oligarchique comme cela avait été le cas durant les premiers siècles de la République. Et s'il fit preuve d'arbitraire et d'autorité, ce ne fut ni par vengeance personnelle, ni par appât du lucre mais pour le seul souci de son dessein politique : une République sénatoriale et aristocratique. Pour garantir la pérennité de celle-ci, il installa tout autour de Rome 120 000 vétérans fidèles sur les terres des anciens proscrits et de l'ager publicus (la terre de l'État). Enfin, les esclaves des proscrits furent affranchis et appelés "cornéliens" : ils constitueraient dans Rome même une garde fidèle pour les syllaniens dont ils étaient désormais les clients.

Considérant son œuvre accomplie, Lucius Cornélius Sylla se démit de toutes se charges au début de l'an -79 et se retira dans sa villa pour filer le parfait amour avec sa cinquième femme et se consacrer à ses chères lettres grecques. Hélas, à peine un an et demi plus tard, il trépassa d'une hémorragie interne. Malgré les protestations des populares (qui étaient revenus en force), l'ancien général et dictateur eut droit à des funérailles nationales.

Si l'on peut absoudre Sylla de l'accusation d'avoir voulu s'accaparer le pouvoir pour son compte, on doit cependant admettre que son œuvre fut un échec patent à moyen et long termes. A peine retiré de la vie publique, il vit la plupart de ses mesures modérées par le Sénat dans un esprit de réconciliation, et le retour des bannis et des proscrits qui avaient échappé à la mort. De nombreux affranchis cornéliens durent donc retourner en esclavage auprès de la famille de leur maître, ce qui fournit une main d'œuvre considérable quelques années plus tard dans la guerre servile menée par Spartacus. Sa tentative de sauver la République ne fit à terme que précipiter sa chute. Le surplus de magistrats et de sénateurs créait une cacophonie au sein de la classe politique qui semblait de plus en plus impuissante tandis que les grands généraux acquerraient prestige et richesses. Sans le précédent créé par Sylla, il aurait été impossible à Jules César d'entrer dans Rome et d'y asseoir sa dictature.


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